Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Ainsi, la Revue africaine de livres (RAL) est née ! Le chemin aboutissant à la publication du premier numéro de cette Revue fut long et parsemé d'embûches. À un moment donné, l'ampleur des difficultés rencontrées était telle que certains étaient sur le point de renoncer à ce projet; d'autres souhaitaient le reporter à un futur incertain ou le modifier radicalement, au risque de changer l'identité de ce projet qui est un produit autonome de la communauté africaine de recherche en sciences sociales. Cependant, beaucoup d'autres avaient continué de croire en ce rêve, convaincus qu'ils étaient que les grands idéaux sur lesquels ce projet était basé exigeaient beaucoup d'énergie. C'est la raison pour laquelle l'apparition de ce premier numéro constitue en soi un véritable moment historique qui, on l'espère bien, marquera également le début d'une nouvelle ère, et constituera un tournant dans l'histoire de la recherche sur)' Afrique. Cela explique cette ambiance diffuse de célébration qui accompagne l'apparition de la première édition de cette publication.

Il existe d'autres raisons à la célébration de ce premier numéro de la RAL. D'un point de vue institutionnel, cette publication n'est pas seulement l'aboutissement de l'un des principaux projets stratégiques du CODESRIA-qui est une organisation panafricaine de référence en matière de recherche en sciences sociales-mais elle marque également le triomphe de la volonté collective des chercheurs africains symbolisés par le Conseil, et la victoire de la persévérance sur le désespoir. Le Secrétariat du CODES RIA se joint de tout coeur à cette célébration et remercie tous ceux qui, à travers leurs actes et / ou leurs encouragements, ont contribué à la réalisation de ce projet. Nous félicitons également le Forum pour les études sociales (FSS), ainsi que le Centre de recherche en anthropologie sociale (CRASC) pour leur sélection par le Comité exécutif du CODESRIA lors de sa réunion de juillet 2002, à Maputo, Mozambique. En effet, ces deux institutions ont été retenues pour piloter la production de la RAL. Le mandat qui leur a été assigné revêt une dimension historique. Leur succès sera également celui de l'ensemble des chercheurs africains. Le Secrétariat du CODESRIA qui travaille en étroite collaboration avec ces institutions, veillera à ce que la RAL demeure une référence en matière d'études africaines.

Le débat autour de la nécessité de réaliser une revue de livres publiée en Afrique remonte à une décennie au moins. Il est né des discussions initiées au sein des réseaux du CODES RIA, portant sur la situation et l'avenir des études africaines, à un moment où les sentiments / perspectives afro--pessimistes avaient le vent en poupe, et où il régnait une forte tendance à dénigrer l'Afrique. Tandis que la publication académique internationale se poursuivait à un rythme régulier, (même si les financements de la recherche se faisaient plus rares) la qualité de la plupart des productions, ainsi que les politiques de diffusion et d'appropriation des connaissances, pour leur part, laissaient beaucoup à désirer. En outre, le décalage entre les concepts en vogue à cette époque et les mutations en cours sur le continent africain renvoyaient à une crise de théorie qui devait être impérativement résolue. Cependant, la structure de pouvoir dans la production de connaissances sur le continent rendait cette tentative de résolution de crise difficile et dangereuse. Les grands prêtres des études africaines se constituèrent progressivement en un réseau ferméde gardiens de la science, qui conservaient et reproduisaient leur pouvoir et leur influence à travers une forme incestueuse d' «alliance consanguine» et de cooptation sélective, causant frustration et sentiments d'exclusion. Ceci a porté un coup aux études africaines. Ainsi, des conflits surgirent au sujet de la mise en place de programmes et de méthodologies concernant les études africaines, au fur et à mesure que le fossé se creusait entre les cadres interprétatifs des principaux centres africains de production de connaissances et les cadres interprétatifs des centres implantés à l'extérieur du continent. En outre, un grand nombre de chercheurs avaient réalisé que la tendance semblait favoriser une production de masse de seconde et de troisième catégorie, dans un continent de plus en plus considéré comme «un cas désespéré», adoptant une logique de justification. Cette situation était considérée comme inacceptable, parce que pour venir à bout de ses difficultés, le continent a tout simplement besoin d'analyses de grande qualité. Malheureusement, la plupart des publications qui paraissaient ne fournissaient pas de telles analyses.

La plupart des personnes impliquées dans la discussion autour de l'opportunité d'une Revue africaine de livres ont estimé que l'institution la mieux placée pour entreprendre ce projet était le CODESRIA pour la simple et bonne raison que le mandat institutionnel de ce dernier, tel que spécifié dans sa Charte, de même que sesdifférentes réalisations depuis sa création en 1973, orientent naturellement le choix vers cette organisation. Au cours des consultations qui suivirent, un certain nombre d'idées furent émises quant aux possibilités alternatives relatives au contenu, à la conception, au financement et à la gestion de ce projet, qui pourraient aider à en faire une initiative pérenne, contribuant à la transformation des études africaines. La qualité et la diversité des consultations et des échanges qui ont eu lieu, de même que l'important engagement démontré par les personnes concernées, à ce stade encore précoce du projet, ont prouvé que cette publication est un véritable projet collectif appartenant à l'ensemble de la communauté africaine de recherche en sciences sociales, dans toute sa diversité. Il n'est donc pas surprenant que la tentative de récupération et de privatisation de la RAL, survenue en 2000 et 2001, se soi t heurtée à une résistance inflexible, marquant également la nécessité d'accélérer le processus de sa production. Un appel à propositions, invitant diverses institutions à abriter la production de la Revue fut donc lancé, à l'issue duquel le FSS et le CRASC furent sélectionnés; le FSS était chargé de l'ensemble du processus éditorial, tandis que le CRASC était responsable du contenu éditorial de la Revue, cette fois en langue française. Celle-ci paraîtra deux fois par an, dans un premier temps; l'ambition à longterme étant d'en faire une publication trimestrielle.

La RAL devrait permettre de combler diverses lacunes au niveau des études africaines. Premièrement, elle servira de forum multidisciplinaire favorisant les débats autour des tendances et orientations des études africaines. Ensuite, elle permettra à un large public présent sur le continent et endehors, de découvrir certaines oeuvres publiées en Afrique, et qui ne bénéficient cependant pas d'une large diffusion. Grâce à la portée et à la diversité des ouvrages abordés à travers ses multiples recensions, la RAL permettra d'atténuer les effets sévères de la famine littéraire qui continue de sévir dans certaines parties du continent; elle servira également de guide de lecture aux étudiants et au personnel d'encadrement, les aidant ainsi à parcourir la vaste littérature produite annuellement sur l'Afrique. La RAL fera également office de forum pour la recension d'études publiées sur le continent dans le cadre des études africaines menées en dehors du continent. En tant que plate-forme d'échanges sur les Études africaines, la Revue devra contribuer à assainir la culture d'impunité scientifique qui s'installe progressivement, et qui autorise un usage abusif des preuves, de la méthode et de la théorie scientifiques, pratiqué en Afrique plus que dans n'importe quelle autre région du monde. C'est par rapport à ce principe que la RAL devra être un véritable porte-drapeau en matière d'études africaines. Elle devra, en effet, attirer l'attention de la communauté sur les nouvelles idées et innovations revêtant un certain intérêt, tout en luttant contre les dérives tendancieuses, le manque de rigueur, ainsi que la dépendance envers une certaine forme d'empirisme trop léger, en vogue aujourd'hui. Pour accomplir cette mission avec crédibilité, l'ensemble de l'équipe éditoriale de la Revue devra non seulement veiller à ce que les éléments entrant en oeuvre dans sa publication soient d'excellente qualité, mais également qu'ils reflètent les meilleurs intérêts et les meilleures perspectives de la communauté des chercheurs en
sciences sociales.

Il est évident que la pérennité de la Revue dépendra, bien évidemment, de la qualité, de la quantité et de la diversité des contributions qui seront reçues. Nous comptons donc sur les lecteurs pour qu'ils envoient aux éditeurs des recensions ou de longs essais thématiques, pour considération en vue d'une éventuelle publication. Conformément à la pratique institutionnelle au CODESRIA, nous nous engageons auprès de tous les auteurs d'articles, à traiter leurs contributions avec professionnalisme, aussi bien au moment de la sélection éditoriale, qu'au moment de l'évaluation par des pairs, le cas échéant. En effet, notre communauté doit prendre soin de cette graine en phase de germination; ce n'est qu'ainsi qu'elle pourra croître et se transformer en un iroko, splendide et  majestueux, dominant l'ensemble de la forêt. Ensemble, nous y arriverons!

Auteur

Adebayo OLOKOSHI
Secrétaire exécutif CODESRI

Africa Review Of Books / Revue Africaine Des Livres

​Volume 1 N° 1, Octobre 2004