Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

«Négrologie, pourquoi L’Afrique meurt»
par Stephen Smith

« C’est seulement au cours de cette rédac tion que j’ai découvert que le journalisme, même spécialisé, ne prépare guère à répondre aux questions essentielles » Avant propos de l’auteur.
 
Si tel est le cas, alors pourquoi écrire un ouvrage quand il sait qu’il ne peut pas répondre à la question de savoir pourquoi l’Afrique meurt. Cette lucidité aurait pu l’aider à nuancer certaines de ses affirmations du fait que son analyse concerne les 10 dernières années, c’est-à-dire à partir du drame rwandais et de la fin de l’apartheid.
 
Le mérite de cet ouvrage est d’avoir décrit beaucoup de faits qui sont exacts sur l’Afrique (la question de la religion « chapitre 8) et le « chapitre 10) sur l’Afrique du Sud) même si il y a des affirmations gratuites comme la détention d’un jet privé par le pasteur Kutino en R.D.Congo.
 
Nous avons eu à lire aussi deux critiques sur le même ouvrage :

  • http://www.monde-diplomatique.fr/livre/Afrique/introduction/
  • chronique : l’Afrique menacée par les « négrologues », nouvel Afrique-Asie, février 2004.
Certaines critiques sont fondées, mais ne laissent pas place à une appréciation positive quand il le faut sur une ou l’autre partie de l’ouvrage. Pour ne pas tomber dans le même piège, nous allons recenser chapitre après chapitre.
 
Ce travail aura deux points : il s’agit de la critique de l’ouvrage et de notre point de vue constituant la conclusion (cri d’espoir). Cet avant-propos nous sert d’introduction à ce travail. Cette critique partira de l’introduction de l’ouvrage, du premier jusqu’au dixième chapitre. Mais, ne pouvant pas surcharger l’article, il sera mentionné par point en lettre alphabétique.
Introduction
Le paysage peint par monsieur Smith est exact mais certaines phrases ne nous renseignent pas sur leurs contenus, comme :
 
-« oui, heureusement le cadavre bouge encore». Un cadavre ne bouge pas parce qu’il n’a plus de vie en lui. Il ajoute « l’Afrique est déjà morte comme le faisait remarquer John Keynes, à long terme, nous seront tous morts ». Mais l’Europe dont parler Keynes est en vie et prospère. Pourquoi, cela ne sera pas le cas pour l’Afrique ? -«L’Afrique meurt parce qu’elle se suicide ». Mais à la page 20 quand il parle de « Bismarck des grands lacs », il montre que les régimes de Museveni et Kagame reçoivent de l’argent des USA leur permettant d’acheter les armes pour faire la guerre au Congo/Kinshasa. Par cet exemple, l’Afrique ne meurt pas parce qu’elle se suicide elle-même comme il l’affirme, mais parce qu’elle est assistée dans son suicide par la communauté internationale qui a refusé par exemple depuis 1998 d’accepter que la R.D.Congo était envahie par ses voisins et que l’envoi d’une force Onusienne était urgente. N’ayant pas oublié sa responsabilité dans le génocide rwandais, cette communauté internationale n’a pas voulue se fâcher avec Kagame. L’ONU acceptera la réalité 4 ans après sans condamner les Rwandais et Ougandais après la mort de Laurent Désiré Kabila en janvier 2001, mais il y a en 3,5 millions de morts sans que cela n’émeuve personne du fait que l’objectif de la caméra n’était pas présent.

Là où le bât blesse, c’est quand Smith parle d’un demi-million de Tutsi sans citer une seule fois les 200.000 morts Hutu modérés tués au même moment.
 
À la page 24, il écrit « des africains se massacrent en masse, voire qu’on nous pardonne, se « bouffent » entre eux.
 
Mais, Srebrenica, Bosnie Herzegovine, Tchetchenie… c’est en Europe, c’était quoi ? Est-ce pourtant que l’Europe est constituée des cannibales ? Est- ce pourtant que l’Europe ne va pas de l’avant ?
 
Au niveau de la page 27, c’est la culture de l’Africain qui semble expliquer pourquoi il meurt. Nous reviendrons sur cette question de la culture dans la suite des commentaires.
L’apologie du Banquet
«Les femmes africaines continuent à avoir en moyenne huit enfants, alors que les grands fléaux… sont contenus. L’essor est tel que l’historien britannique John Iliffe n’hésite pas à écrire, rétrospectivement «l’Afrique a survécu à sa croissance démographique maximale ».
 
J’ose croire que le fait de mettre les enfants au monde par les africains n’était pas lié aux grands fléaux. Et la suite de cette citation nous explique que l’Afrique devait aussi mourir de sa démographie.
 
Mais au même moment, on accuse l’Afrique d’être sous-peuplée. La R.D.Congo avec une superficie équivalente à cinq fois celle de la France pour une même population constitue un cas d’école.
 
La promiscuité est un fléau par exemple au Congo/Kinshasa mais seulement parce qu’il y a eu l’exode rural en masse à telle enseigne qu’aucune infrastructure ne peut répondre à la demande. Le chômage aidant, trois générations vivent dans une maison prévue pour 6 personnes, mais y vivent à 15.
 
Elikia M’Bokolo que monsieur Smith qualifie d’encyclopédie vivante dit ceci « l’Afrique est un continent sous-peuplé, dont les possibilités restent considérables »1. Ce qui est aujourd’hui un handicap peut devenir une force demain. La Chine qui avait imposé l’enfant unique est en train de revoir cette stratégie pour les 30 ans à venir.
 
À la page 45, « les africains, héritiers de rien et producteurs de peu du point de vue des riches déjà attablés, leur place au banquet n’est pas évidente ». C’est ici que l’ouvrage est une injure à l’Afrique car aucun peuple au monde n’est pas sans héritage. Poursuivant son idée, il écrit « trois décennies, ils sont toujours trop nombreux, parce que seulement candidats à la charité ». Cette charité représente combien en dollars ?
 
300 milliards de dollars depuis les années 60 contre 350 milliards de dollars comme subventions à l’agriculture par an en occident. Cela représente 31 $ par habitant pendant 40 ans. Peut-on avec 31$ permettre à un africain de se développer, car cela représente moins de 1$ par an. Et comme les riches sont déjà attablés, il n’y a plus de place pour les africains, alors que faut-il faire ? Il n’y a aucune proposition de la part de l’auteur de la négrologie du fait que l’Afrique est un cadavre même si il bouge encore.
De la Pauvreté globale
À la page 49, l’auteur laisse éclater son racisme quand il pense qu’en remplaçant la population du Nigeria par celle du Japon et de la R.D.Congo par la française, il n’y aurait plus de soucis à se faire au monde.
 
Mais pourquoi l’Espagne et le Portugal viennent aujourd’hui en bas du classement pour le développement en Europe de l’Ouest ? Or, ces pays sont de vieilles cultures et avaient conquis le monde ?
 
Ainsi, monsieur Smith, pense que l’Afrique meurt, à cause de : sa civilisation matérielle, son organisation sociale, sa culture politique. Ces éléments constituent un frein au développement de l’Afrique.

Analysons point par point les éléments qui semblent expliquer selon monsieur Smith pourquoi l’Afrique meurt.
 
La civilisation matérielle

Que ça soit au British muséum, au musée Tervuren, au musée de New York, ce sont les œuvres d’Afrique précoloniale qui y sont exposés, et aucun de ces musées ne veut parler de la restitution de ces œuvres d’art qui pourtant étaient pillés pendant la colonisation, soi-disant des gris-gris empêchant l’Africain d’évoluer. Aujourd’hui la France construit tout un musée pour cet art qualifié de premier.
 
À propos de la culture, Guy Sorman déclare « imaginez la civilisation contemporaine des européens ou de l’Amérique du Nord sans l’Afrique. Nous n’aurions pas eu les cubistes, nés de la découverte des masques africains, et tout ce qui dans l’art s’en est suivis… de cette rencontre avec l’art nègre date la genèse de l’art contemporain… »2. Et, Jean Vansina de l’Université Wisconsin écrit « une seule fouille, peut modifier les perspectives de l’histoire comme ce fut le cas pour les fouilles de Sanga au Katanga, qui démontrèrent l’existence dès le VIIIe siècle d’une culture de l’âge du fer pleinement développée»3. Ceci démontre le contraire des affirmations de monsieur Smith.
 
L’organisation sociale

Un jeune dans nos villages pratiquant encore les coutumes de nos ancêtres n’est autorisé à se marier que si et seulement s’il est capable de construire son habitation, avoir son propre champ et ses animaux domestiques. Le respect social dû à l’aîné.
 
L’organisation sociale basée sur les premiers occupants ou la famille ayant gagné la guerre contre les envahisseurs. J.Vansina ajoute « l’organisation sociale est basée sur le régime matrilinéaire qui est en vigueur chez la plupart des peuples de la savane en matière de descendance, de statut social, de succession et d’héritage et ce régime influe sur les règles du mariage et de la résidence… il y a partout interdiction de mariage avec les parents consanguins…»4. Ceci n’exclue pas que certaines pratiques sociales ne permettent pas à certains africains d’évoluer, comme le parasitisme. L’exode rural a des conséquences néfastes sur la vie en ville. Ces personnes qui arrivent en ville, n’ont ni travail, ni logement et sont obligés de vivre chez les membres de leur famille déjà installés. Ces derniers parfois sont confrontés à de graves difficultés de survie. Leur présence ne fait qu’accentuer la misère des citadins. Cet état de chose doit être dénoncé mais ne peut pas expliquer la situation chaotique de l’Afrique.
 
La culture politique
 
S’agissant de ce point, que ça soit le pouvoir personnel, le pouvoir charismatique et le pouvoir légal, l’Afrique a connu toutes ces formes comme le confirme Elikia M’Bokolo « il faut souligner la très remarquable vitalité politique qui s’est manifestée au cours des siècles, par la recherche permanente des meilleures formules de vie commune et de gouvernement…et le premier empire celui du Ghana a existé entre le 8 et 11e siècle, celui des almoravides au 11ème siècle… »5
 
J.Vansina, ajoute pour la région limitée à celle de la savane au Nord du Zambèze et au Sud de la forêt équatoriale que « tous les peuples de cette région, ou presque, ont institué des royaumes ou des chefferies, systèmes politiques dont la structure est centralisée et qui sont gouvernés par un individu… seuls quelques groupes vivant entre le lac Léopold II et le lac Tumba sont organisés en petits États…de même, il y a ou il y a eu des États dans le Sud Est africain, mais ils s’inscrivent dans la grande tradition de l’Afrique orientale…ce livre est donc d’abord une histoire politique , une histoire des États africains … »6
 
Après l’analyse de la civilisation matérielle, de l’organisation sociale et de la culture politique en ayant pris soins de citer « un encyclopédiste vivant » selon les termes de monsieur Smith, Elikia M’Bokolo, la preuve semble faite de la fausseté de sa démonstration sur la mort de l’Afrique partant de ces trois éléments sur le passé africain. Au contraire, l’analyse faite aux pages 50 et 51 sur le Ghana et au chapitre 10 sur l’Afrique du Sud est exacte et peut sans peur d’être contredite s’appliquer à toute l’Afrique ; car, c’est la responsabilité politique qui est en cause et peut expliquer la faillite des États africains.

Tenez, lors de l’accession de la R.D. Congo à l’indépendance, son niveau de développement était comparable à celui de la Corée du Sud, mais des politiques comme celle de la Zaïrianisation (confiscation des unités de production des étrangers et leurs distribution aux barrons du régime) avaient fini par désintégrer l’outil de production industriel, agroalimentaire et de service, et contribuer à l’augmentation de la dette extérieure du pays. Moins de cinq ans après, toutes ces unités de production étaient tombées en faillite. Raison pour laquelle Tshiyembe Mwayila qualifie l’Etat post-colonial d’une féodalité, d’une autocratie, d’une autocratie à tentation monarchique et une république esclave. En d’autres termes « l’État post-colonial est dans sa pratique quotidienne, un pouvoir tyrannique, fondé sur l’asservissement et l’abrutissement de la majorité du peuple dont l’exploitation systématique a débouché sur une colonisation intérieure savamment assurée par une classe qui se dit bourgeoisie nationale »7.
 
Elikia M’Bokolo ajoute : « cet autoritarisme durable représente l’un des legs, les moins superficiels de la domination coloniale à l’Afrique indépendante »8
L’État Phénix
Nous partageons l’idée centrale de ce chapitre qui est celle de l’existence des États patrimoniaux en Afrique. Mais en même temps, la démonstration à la page 74 sur la multiplication des institutions, du nombre des députés, de conseillers et des provinces…n’explique pas la faillite de l’État, ni son endettement du fait qu’au même moment par exemple la population a presque doublé, triplé dans certains pays, tout en gardant les mêmes structures.
 
Le gouvernement américain avait moins de 50 conseillers à l’époque de Nixon, mais ils sont plus de 300 aujourd’hui avec Bush fils.
 
La R.D.Congo, avec une superficie de 2.345.000 km2 équivalant aux superficies cumulées de la France (544.000 km2), l’Espagne (505.00 km2), l’Allemagne Fédérale (356.000 km2), l’Italie (301.000 km2), la Grèce (132.000 km2), le Portugal (92.000 km2), l’Autriche (84.000 km2), la Hongrie (93.000 km2), la Suisse (41.293 km2), la Hollande (33.491 km2) et le Luxembourg (2.586 km2) n’a que 11 provinces.
 
La France a 33.000 maires mais la R.D.Congo en a 198. La France possède seulement pour son secteur de l’éducation nationale près d’un million de fonctionnaires, mais toute la fonction publique congolaise compte moins de 300.000 fonctionnaires. Dans le même temps, on demande à la R.D.Congo par les institutions de Bretton Woods d’assainir, mais comment assurer l’éducation, la santé, l’agriculture dans nos villages ?
Monsieur Smith a démontré que malgré la tentative de balkanisation, les Congolais ont développé un sentiment national très fort, un vouloir vivre collectif qui a sauvé le pays de l’émiettement malgré la multiplicité des ethnies. Ceci démontre qu’il y a un avenir pour le continent et non que l’Afrique est un cadavre.
Les Portes de l’oubli
Affirmer que ce sont des Africains qui ont vendu d’autres Africains, leurs frères (page 86) et que c’est une imposture de parler de la maison des esclaves de Gorée car en vérité, « si ces sous-sols voûtés abritèrent des captifs, ceux-ci firent uniquement partie de la domesticité d’une riche métisse, la signare-du portugais Senhora-Anne Cocas-laquelle n’a jamais servi d’embarcadère à des milliers d’esclaves » est de la pire provocation teintée du racisme et un esprit révisionniste comme Jean Marie Le Pen qui déclarait que les chambres à gaz pour les juifs sont un détail de l’histoire.
 
Oui, les Africains ont vendu d’autres Africains. Mais remontons l’histoire qui nous apprends aussi qu’avant l’arrivée des arabes et européens sur le continent, il n’y a jamais eu de trafic d’esclaves entre Africains. L’esclavage n’est apparu qu’avec les comptoirs arabes et européens. Le chef du royaume ou de l’empire qui ne voulait pas de ce commerce, a vu ses voisins pourvus en armement pour lui faire la guerre et s’emparer de son royaume à des fins de razzias. Ceci, nous osons le croire que monsieur Smith doit en être au courant, lui qui est spécialiste de l’Afrique.
 
Si les déclarations du père Roger de Benoist constituent pour lui une preuve irréfutable que la maison des esclaves de Gorée n’en était pas une, la logique simple exige qu’il donne les éléments d’une nouvelle thèse et d’un autre emplacement. Mais aussi, nous ne comprenons pas pourquoi les déclarations du seul prêtre peuvent avoir plus d’autorité scientifique à ses yeux que des milliers d’autres faites sur le même sujet affirmant que Gorée était un passage obligé de la traite sur la côte. Que pense monsieur Smith de El Mina au Ghana?
 
À propos de l’esclavage et du développement du capitalisme occidental, Guy Sorman écrit « il n’est pas contestable que le profit retiré de l’esclavage a contribué à l’édification du capitalisme occidental…. La main-d’œuvre africaine a permis la valorisation des deux Amériques et des Caraïbes. La traite des Noirs a servi à l’accumulation primitive du capital par des négociants français et britanniques »9
 
À la page 90, pour balayer la thèse selon laquelle la richesse des métropoles coloniales serait due au pillage de leurs anciennes possessions, monsieur Smith donne l’exemple du Portugal qui est pauvre. Mais peut-il nous dire pourquoi y a-t-il plus de portugais autour de Paris et au Brésil qu’au Portugal ?
 
Nous savons tous que les dictatures au Portugal, surtout celle de Salazar avaient vu fuir ses meilleurs enfants pour le Brésil et la banlieue parisienne. Ainsi, ce qui avait appauvri le Portugal hier, appauvrit aujourd’hui l’Afrique, c’est-à-dire des systèmes politiques autoritaires. Si monsieur Smith pense le contraire, alors qu’il nous dise que le Portugal manque de culture, d’organisation sociale et de civilisation matérielle.
 
Après sa démonstration aux pages 92 et 93 sur la situation du Congo/Kinshasa liée aux détournements de l’aide, pourquoi conclure que l’Afrique ne se développe pas parce qu’elle continue à être aidé quand on sait que cette aide est nulle ?
Maudits Dons du Ciel
Concernant l’aide, monsieur Smith donne des chiffres à la page 103. Ces statistiques pouvaient l’aider à revoir ses conclusions, ce qui n’a pas été le cas. Mais est-ce que avec 31$ par tête d’habitant pendant 44 ans, on peut arriver à se développer ? Cela équivaut à moins de 1$ par an. Peut-on attendre le développement de la part d’une personne recevant moins de 1$ par an ? Car au dernier paragraphe, il montre que l’Afrique a reçu en termes d’aides 300 milliards de $ mais que chaque année les pays riches subventionnent leur agriculture à concurrence de 350 milliards de dollars. En sachant que ces subventions tuent l’agriculture en Afrique du fait que la production de ce continent ne peut pas être compétitive sur le marché à cause du prix (Le coton malien).
 
À la page 115, il écrit « le masque de l’anarchie est le vrai visage de l’Afrique déboussolée par la modernité. L’occident pourra apaiser la grimace en multipliant ses «cadeaux». Mais il ne changera pas la nature du monstre qu’il a créé…tout ce qui est gratuit rend ingrat ».
 
À propos de l’aide, nous prendrons une longue citation de Gautier de Villers sur la question de l’aide entre la R.D.Congo et la Belgique. Ceci peut valoir pour toute l’Afrique : « pour combattre l’illusion que peut entretenir la seule observation des relations de coopération, Baudouin Piret et un collectif d’auteurs ont cherché à démontrer, sur la base d’une analyse de la balance des paiements, qu’en 1980 les revenus procurés à des intérêts privés belges par les relations avec le Zaïre étaient quatre fois supérieurs au montant de l’aide publique accordée par la Belgique. Autrement dit, qu’un franc dépensé par celleci en rapportait quatre à la Belgique…il reste, on l’a vu, que la Belgique est gagnante dans ses relations avec le Zaïre. Le contenu et la nature des rapports de coopération contribuent à expliquer le déséquilibre des relations au profit de la Belgique. En termes nets, cette coopération constitue en effet un apport financier très limité pour le bénéficiaire…La coopération en personnel, bien qu’en diminution, demeure très importante, il y avait 1.627 coopérants belges au Zaïre en 1971, il en reste 1.052 en 1980. Le coût de cette assistance technique grève lourdement le budget de la coopération.
 
Il représente 62% en 1971 et 52% en 1980 du montant de l’aide au Zaïre…Si l’on prend encore en considération des postes de la coopération bilatérale tels que les subsides aux écoles belges du Zaïre, les bourses d’études et de stage pour une formation en Belgique, les allocations de fonctionnement accordées aux Universités Belges recevant des étudiants du Zaïre, les achats en Belgique de matériel d’équipements, de services pour la réalisation des actions de coopération, l’on est amené à constater (sans pouvoir le mesurer avec précision) qu’une assez faible part seulement de l’aide constitue un apport direct de ressources pour l’administration et l’économie du pays «bénéficiaire» et qu’une grande part en est dépensée en Belgique même (les coopérants perçoivent le principal de leur salaire) »10.

Nous n’oublierons pas le détournement par les dirigeants des deux parties et l’affectation d’une plus grande partie des miettes qui restent à la garde prétorienne pour la sécurité du chef.
 
Nous terminerons ce chapitre de l’aide en nous référant à René Dumont que monsieur Smith a cité à plusieurs reprises pour justifier ses démonstrations et qui dit que « ces grands contrats naissent d’un affreux mariage entre l’affairisme et la corruption. Ils endettent les peuples pauvres sans contrepartie valable. La part justifiable de cette énorme dette du Tiers monde est très faible : sans doute, bien moins du tiers »11
 
Ceci démontre à suffisance que les anciens ministères des colonies ont juste changé leurs étiquettes en ministères de la coopération ; mais en ayant gardé les mêmes objectifs, personnels et critères d’exploitation. Rien n’est fait par l’Europe sans intérêts. De la même manière que la recherche de nouvelles terres étaient une exigence pour trouver de nouveaux débouchés et matières premières, la coopération n’est que la suite de ceci avec son maquillage d’aide.
 
C’est ainsi que nous demandons à monsieur Smith, qui aide qui ? Et qui prétend développer qui ? La Belgique a laissé comme héritage aux Congolais leurs problèmes ethniques et linguistiques.
Au Paradis de la Cruauté
Avec le génocide rwandais, monsieur Smith conclut que l’Afrique n’est que cruauté. À la page 136, il déclare que « la mort en Afrique est perçue comme gratuite, sans frais, du fait de la facilité avec laquelle elle est infligée par des Africains ». Ceci n’est que pur racisme car au même moment que se passait le génocide rwandais, il y avait un autre génocide qui s’est passé en Europe à Srebrenica. Est-ce pourtant que l’on qualifie l’Europe de barbare ? Sur 4 génocides reconnus par l’ONU, trois se sont passés en Europe : des Arméniens, des Juifs et celui des Srebrenica. Que se passe t-il en Tchétchénie aujourd’hui ? Il y a lieu de relativiser certaines affirmations car le « Leviathan » nous vient de l’Europe avec Thomas Hobbes (1651).
La Tribu enchantée
Dans ce chapitre, l’auteur affirme que, l’Afrique meurt parce que les chefs d’États mettent aux commandes des institutions étatiques les membres de leurs tribus.
 
Nous partageons le point de vue de monsieur Smith selon lequel, le tribalisme, le clientélisme et le patrimonialisme sont les maux qui rongent les systèmes politiques africains. Mais, nous sommes contre la vision selon laquelle cela est à mettre sur le compte de spécificité africaine. Car, si en Afrique, c’est la tribu qui est la gangrène du système politique, en Europe, le clientélisme est sa soeur. Pourquoi Jacques Chirac ne veut pas de Sarkozy qui semble être le plus populaire aujourd’hui au sein l’UMP, mais lui préfère Raffarin. À propos de la France, Jean François Revel écrit « le président nomme à tous les emplois publics et, par la bande, à maints emplois privés. À la veille de la cohabitation (Mitterand) avait d’ailleurs pris la précaution d’étirer jusque dans le moindres recoins du parc prébendier la liste des places à sa disposition directe…l’opiniâtre énergie avec laquelle Mitterrand a utilisé l’État comme une immense machine à distribuer des situations, des revenus, des avantages matériels, de coûteuses faveurs, des positions de pouvoir, des satisfactions d’amour propre, des agréments des logements, des instruments d’enrichissements, des moyens de transport, des voyages gratuits ou des distinctions honorifiques a pu s’engouffrer dans notre constitution comme dans du beurre. Ainsi, le levier présidentiel qui devait arracher aux intrigues privées, aux intérêts partisans et aux appétits courtisans l’accession aux postes de responsabilité sert désormais à ployer l’État sous le joug des membres d’une amicale…La faveur présidentielle accouche de nominations saugrenues et les chroniqueurs du règne et de la presse se sont souvent gaussés. Le fils du président, sa sœur, son beau-frère, son ancienne secrétaire privée, ses vieux amis, leurs veuves, ses anciens collaborateurs… »12.
 
Que dire de l’affaire Alain Juppé à la mairie de Paris concernant les emplois fictifs de membres du RPR. Les pratiques patrimoniales ne sont pas propres à l’Afrique. Que dire de la famille Bush aux USA ? Bien sûr l’Afrique doit inscrire la méritocratie aux nombres des exigences d’une gestion saine de la chose publique.
L’apocalypse au pluriel
La description sur le fait religieux est exacte malgré certaines exagérations du genre, « Fernando Kutino possède un jet privé ». Mais, le reste du texte est vrai surtout concernant la R.D. Congo.
L’éthique des Naufrages
L’idée centrale de ce chapitre est que l’ennemi de la démocratie en Afrique est la pauvreté extrême. Oui, la pauvreté extrême est un handicap en Afrique pour sa démocratisation mais pas le seul. Et, l’Afrique n’est pas pauvre en potentialités ni en capacités.
 
L’Afrique est pauvre par contre du fait de l’incapacité de ses hommes politiques à produire des schèmes de développement pragmatique pour transformer en richesses ses potentialités que l’auteur cite pourtant comme le coltan dernièrement découvert dans l’Est de la R.D.Congo.
 
Ce qui empêche l’Afrique de se démocratiser, c’est un ensemble d’éléments dont : la culture politique démocratique qui s’avère assez précaire, l’instrumentalisation par les hommes politiques pour leur positionnement, les différences claniques, intra-ethniques, provinciales, pseudo-raciales et cette extrême situation de pauvreté.
 
Donc, la pauvreté n’est pas le seul ennemi de la démocratie, car les pauvres de l’inde votent toujours malgré aussi les problèmes ethniques, linguistiques et religieux très accentués.
Le Cap des Tempêtes
Nous sommes du même avis que monsieur Smith sur la question de l’Afrique du Sud. Sauf que l’émigration des meilleurs chercheurs s’explique en partie par la politique du gouvernement, de l’insécurité… mais est aussi le résultat de la mondialisation. Les meilleurs chercheurs européens émigrent tous vers les USA à la recherche des meilleures conditions de travail et de salaire. La grève et la démission symbolique de directeurs des centres de recherches de la France sont dues, pour Axel Khan, à la mondialisation qui est à la base de cette situation. Chaque personne cherche les meilleures conditions de travail et de salaire, car « au fur et à mesure que les frontières perdent leur sens en termes économiques, les citoyens les mieux placés pour réussir sur le marché mondial sont tentés de relâcher leurs liens d’allégeance envers leur pays »13.
Si en Afrique du Sud, on tue pour 10$, au Congo/Kinshasa des milliers de dollars sont échangés à même le sol et à travers toute la ville par les cambistes sans que cela donne lieu à des tueries et braquages. Ceci pour dire que l’Afrique n’est pas un cadavre qui bouge. Mais, l’Afrique vit à son rythme et à sa manière. Elle est à la recherche dans ses tourments d’une voie de salut. L’impératif demeure le changement de ses systèmes politiques.
 
L’Estonie, La Slovaquie, hier pauvre, aujourd’hui qualifiés des dragons de l’Europe de l’Est, les sont devenues juste par le changement des systèmes politiques.
Cri d’espoir
Tout ne glisse pas sur l’Afrique. Tout entre en Afrique, mais les manifestations ne viennent pas au même moment. Les Églises catholiques remplissent encore les bancs en Afrique, mais au même moment en Europe, les bancs sont vides. À Kinshasa, on répare le téléphone portable et l’ordinateur sans qu’il y ait dans la ville des ingénieurs occidentaux pour cette formation.
 
Aujourd’hui, nous écrivons et parlons les langues européennes, mais avant la colonisation en dehors de l’Égypte, l’Éthiopie, Tombouctou…, le reste relevait de la culture orale. Il y a encore de l’espoir en Afrique car une bonne partie de ses dignes fils et filles y vivent encore et y travaillent. La science de la mort n’est pas africaine, car en termes de guerres, génocides et barbaries, c’est l’Europe qui est la championne.

notes

1 Elikia M’BOKOLO, l’Afrique au xxème siècle, éd. du Seuil, Paris, 1985, p. 11.
2 Guy SORMAN, Le Capital, suite et fins, éd. Fayard, 1994, Paris, p.278.
3 J.VANSINA, Les anciens royaumes de la savane, P.U.Z., Kinshasa, 1976, p.8.
4 Idem, p.22
5 Elikia M’BOKOLO, op.cit., pp.34, 36,37
6 J. VANSINA, op. cit. , p.8 TSHIYEMBE MWAYILA, «De l’État post-colonial à l’Etat-espace une contribution à la théorie générale de l’État», in Afrique 2000, n°5 avri­maijuin 1991, p.107.
8 Elikia M’BOKOLO, op.cit.p.42
9 Guy SORMAN, le capital, suite et fins, éd. Fayard, Paris, 1994, pp.259-60.
10 Gautier de VILLERS, De Mobutu à Mobutu, De Boeck Université, Bruxelles, 1995, pp.103-104.
11 René DUMONT, Démocratie pour l’Afrique, éd. du Seuil, Paris, 1991, p.305.
12 Jean François REVEL, l’Absolutisme inefficace, Plon, Paris, 1992, pp.86-90.
13 Robert REICH, l’Economie mondialisée, éd. Dunod, Paris,1993,p.223’

Auteur

Philemon Muamba MUMBUNDA

Pagination

Pages 19-21

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 02 N° 01 - Mars 2006