Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

«Black Athena. Les racines afroasiatiques de la civilisation classique » : Sous ce titre provocateur, « sexy » dira-t on, Martin Bernal faisait paraître en 1987, le premier tome d’un projet monumental qui devait en comporter quatre ; ce premier tome avait pour intitulé « The Fabrication of The Ancient Greece 1785- 1985 ». Dans son introduction, Martin Bernal donnait quelques indications sur son itinéraire intellectuel. Ancien sinologue, il s’était intéressé, à un double titre, à la culture vietnamienne, et à la lutte du peuple vietnamien contre les États-Unis. Son engagement politique, non dissimulé, le conduisit, après 1975, à porter ses investigations sur l’Est du bassin méditerranéen. Il revendique alors sa position de néophyte, venant de l’extérieur, pour mieux dynamiser les certitudes académiques et promouvoir « un changement de paradigme ». Le second tome paraît en 1987-1991 sous le titre The Archaeological and Documentary Evidence (New Brunswick)1.
 
« Black Athena » entendait démonter l’eurocentrisme en son cœur, en montrant que la Grèce ancienne, tenue pour la source de la « culture occidentale » , était née de l’Égypte pharaonique, qui elle-même devait beaucoup à la propagation de la civilisation afro-asiatique et était donc une civilisation africaine. Le « miracle grec » n’en était un que par la volonté d’oublier et d’effacer ses origines exogènes. Cette reprise d’une thèse qui place l’Afrique à l’origine des cultures égyptienne et grecque a entrainé un grand mouvement de recherches, en liaison avec les théories multiculturalistes et afrocentristes, et alimenté un débat (dont on trouve l’essentiel dans Black Athena Revised, M. R. Lefkowitz et G. MacLean Rogers eds2 – dans les Actes de la Journée d’études organisée aux Pays Bas le 28 juin 1996, publiées dans Talanta3, et dans un numéro spécial d’Arethusa, automne 19894).
 
La force du livre de M. Bernal est de mettre l’accent sur la part de construction idéologique et imaginaire dans l’élaboration de l’histoire de la Grèce pré-classique. Sa démonstration repose sur l’opposition entre deux versions successives de cette histoire, qu’il nomme le « modèle ancien » et le « modèle aryen ». Le « modèle ancien» correspond, comme il le dit lui-même, « à la représentation traditionnellement acceptée par les Grecs à l’époque classique et hellénistique » et décrit le développement de la culture grecque à partir d’une colonisation réalisée autour de 1500 ans avant J.-C. par les Égyptiens et les Phéniciens. Dans cette perspective, la culture grecque se constitue, par emprunts renouvelés et assumés, dans une continuité avec les cultures du Proche- Orient. La reconnaissance de la dette de la Grèce à l’égard de l’Égypte est un lieu commun d’une partie de la pensée de la Grèce classique, chez les philosophes et les rhéteurs, et chez les historiens. Ce « modèle ancien », dit M. Bernal, fut retenu jusqu’au XVIIIe siècle, et ne présentait pas de graves défauts internes. Il fut victorieusement répudié pour des raisons externes, c’est-à dire pour des raisons idéologiques et politiques : une nouvelle image de la Grèce servit à la constitution d’une image de l’Allemagne, dans une identification qui se développa en particulier après la Révolution française, dans le mouvement de réaction et de retour au christianisme. Pour M. Bernal, le moment de basculement se situe entre 1790 et 1830, dans l’Allemagne du Nord, alors que s’instaure la philologie, et avec notamment l’œuvre de Karl Otfried Müller qui, dans son Histoire des tribus et des cités grecques en 1820, récuse les récits de colonisation égyptienne, et accorde le premier rôle aux Doriens. Dans le romantisme allemand, le mouvement philhellène est inextricablement lié à l’égyptophobie et à l’antisémitisme, et le « nouveau principe de l’ethnicité » envahit tous les champs du savoir : il est intolérable aux idéologies racistes et européocentristes du XIXe siècle en Allemagne que la Grèce ait pu être le résultat d’un mélange impur d’Européens et de colonisateurs africains et sémites. C’est pourquoi le « modèle aryen » a fait l’hypothèse d’une invasion venue du Nord – inconnue de la tradition ancienne - de populations de langue indo-européenne, écrasant une population indigène, mais, souligne M. Bernal, il n’a pu proposer une hypothèse satisfaisante pour le problème des Pélasges.
 
Martin Bernal propose un retour au « modèle ancien », mais un « modèle ancien révisé », comportant des modifications de chronologie. Ce modèle ancien révisé intégrerait les invasions indo-européennes du Nord, en les situant au cours du 4éme ou 3éme millénaire, en supposant que les premières populations parlaient une langue proche de l’indo-hittite. Il situerait les colonisations égyptienne et phénicienne plus tôt, dans la première moitié du 2ème millénaire avant J.-C : Bernal dit suivre les anciennes chroniques pour faire coïncider l’expulsion des Hyksos par la XVIIIe dynastie, et l’arrivée de Danaos à Argos. Le modèle ancien révisé repose, dit Martin Bernal « sur des faits

réels », si l’on veut bien admettre que, pour la reconstitution de cette histoire archaïque, nous ne pouvons nous en tenir au dogme positiviste, et en particulier, au « positivisme archéologique » du XXe siècle. Ce positivisme confère à toute hypothèse fondée sur l’archéologie un statut scientifique, au détriment des « informations provenant d’autres types de sources : mythes, noms de lieux, cultes, distribution des dialectes et des systèmes d’écriture ». Le maniement de ces différentes sources doit se faire avec la plus grande précaution, et on ne peut penser fournir des « preuves », mais seulement atteindre un certain « degré de vraisemblance », donnant aux chercheurs « une structure potentiellement plus riche » (introduction, p. 31, éd. fr.).
 
Dans le cadre de ces précautions, la lecture de Black Africa a pu être très stimulante, et fournir un matériel abondant, pour réouvrir des pistes négligées, mais l’apport du tome II, en ce qui concerne l’histoire des faits, reste très discutable, laissant trop de place à des assimilations et généralisations arbitraires.
 
L’intérêt de Black Athena réside dans le premier tome, qui ne se situe pas tant dans une histoire factuelle que dans une histoire des idées : tout en s’appuyant sur des schémas marxistes, M. Bernal tire de la confrontation entre développement de l’impérialisme, nouvelles relations avec l’Afrique, révolutions et contre-révolutions européennes, et élaboration des nouveaux domaines de savoir dans les universités allemandes, des raccourcis saisissants. On trouve aussi une attention particulière à la continuité d’une tradition hermétique, qui, à travers des courants gnostiques, néoplatoniciens, chrétiens, puis franc-maçons, affirme la primauté de l’Égypte dans la fondation de la politique et des sciences – pour en tirer des bénéfices souvent contradictoires.
 
Par delà les erreurs nombreuses relevées par ses critiques, Black Athena constitue cependant un ouvrage important, si on considère qu’il relève de « l’histoire de la mémoire » , de ce que Jan Assmann nomme, dans son Moïse l’Égyptien, publié en 19975 , la « mnémohistoire », et qui se situe dans la lignée d’Aby Warburg6. Ainsi, pour
J. Assmann, M. Bernal se fait historien de la mémoire culturelle de l’Europe – sans s’embarrasser d’une critique historique du souvenir - lorsqu’il déconstruit le « modèle aryen ». Mais le paradoxe est, comme le souligne J. Assmann, que Bernal abandonne cette position, lorsqu’il prétend revenir, dans le second tome, au modèle ancien : il croit tenir alors une vérité historique, sans voir que le « modèle antique » est une construction tout aussi imaginaire que le modèle aryen, et que cette construction est mêlée, dès le départ, à des schémas d’argumentation et d’interprétation tout aussi intéressés. C’est le cas, pour les sources antiques, de Diodore, que Bernal privilégie, et d’Hécatée d’Abdère, dans leur apologie de la monarchie égyptienne. Il en est de même pour le projet d’histoire universelle de Bossuet, et l’importance du « modèle antique » dans les Lumières tient toujours à l’utilité politique d’un modèle monarchique éclairé. L’histoire de la Grèce archaïque demeure, sinon le miroir, du moins un des miroirs de la construction politique et culturelle de l’Europe.

Notes

1 Traduction française : tome1, L’invention de la Grèce antique, Paris, P.U.F., 1996, 612 p. ; tome 2, Les sources écrites et archéologiques, Paris, P.U.F., 1999, 835 p.
2Black Athena revised, Chapel Hill-London, University of North Carolina Press, 1996, 522pp. Cf. le compte-rendu de F.-X. Fauvelle dans Cahiers d’études africaines, 153, 1999.
3 Talanta[Amsterdam], XXVIII-XXIX/1996-1997, 272pp. Cf. le compte-rendu dans Cahiers d’études africaines, 158,2000.
4 Arethusa, (published by the Department of Classics, State University of New York at Buffalo), numéro spécial, automne 1989 ; on trouvera une poursuite du débat dans Arethusa, vol. 26, n°3, automne 1993.
5 Moses the Egyptian. The Memory of Egypt in Western Monotheism. Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1997.Édition allemande : Carl Hanser Verlag Munich, Vienne, 1998. Édition française : Moïse l’Égyptien. Aubier, 2001, 412p. ISBN 2-70072316-3. Jan Assmann est professeur d’égyptologie à l’université de Heidelberg.
6 Aby Warburg, né à Hambourg en 1866, meurt en 1929. Père de l’iconologie, A. Warburg révolutionne l’histoire de l’art, en l’incluant dans le projet d’une anthropologie culturelle, qui mettrait en relation différents champs de savoirs et de pratiques rituelles et gestuelles, et naîtrait de la confrontation d’objets hétérogènes. Cette anthropologie s’appuierait, non sur une histoire téléologique, mais sur une histoire qui privilégierait l’étude des anachronismes et des latences, et repérerait les lignes de fracture et les tensions. Il laisse une oeuvre importante et un ouvrage inachevé appelé Mnémosyne. Pour la poursuite de ses recherches, il crée l’Institut Warburg à Hambourg, puis à Londres.

Auteur

Michèle SINAPI

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Pages 21

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 02 N° 01 - Mars 2006