Au Mépris des Lois Ancestrales

Le crépuscule des ténèbres
par Bali Nébié
Imprimerie des éditions Sidwaya (Burkina Faso), 2004, 191 pages, 4500 francs
CFA, ISBN : 2-84775-007-x.
 
Bali Nébié est professeur de Sciences de la vie et de la terre au lycéeNelson Mandela de Ouagadougou. Il a publié en 2004, à Ouagadougou, un « roman » qui a pour cadre un village nuna, Toum. Les Nuna font partie d’un groupe de populations que leurs voisins mossis désignent sous l’appellation péjorative de Gurunsi. Le pays gurunsi est situé au sud du Burkina Faso entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Si de nombreux Gurunsi reprennent à leur compte cette appellation, Bali Nébié maintient, quant à lui, celle de Nuna.
 
Ce « roman » en est apparemment un, mais son contenu déborde largement ce genre littéraire et par ce «débordemen» il constitue un document ethnographique remarquable et une réflexion anthropologique et politique intéressante.
 
Comme dans un roman, on y trouve une histoire et des personnages. L’histoire est celle d’un jeune Nuna, Bétia, faussement accusé, en place publique, par le grand prêtre interprète du Fétiche noir, d’avoir volé un chiot pour faire mourir quelqu’un à la place de son père agonisant. Après une série d’évènements dus à des intrigues complexes faisant intervenir de nombreux personnages et en permanence éclairés par des traditions respectées ou bafouées, il parviendra jusqu’au bout, à refuser de reconnaître une culpabilité inventée et à échapper aux représailles clandestines. Il en résultera aussi un profond changement dans la manière dont les habitants vivent et conçoivent les traditions.
 
Dans le foisonnement des personnages du roman, on peut distinguer : —Les hommes et les femmes sans pouvoir qui respectent, car ils ne peuvent faire autrement, les traditions et croient fermement en l’infaillibilité du Grand fétiche qui maintient l’ordre et la paix sociale en punissant tous ceux qui sont sensés les mettre en péril. Parmi eux, tous ceux qui sont punis, frappés, exilés pour avoir transgressé les traditions et gêné ou contrecarré l’ambition des hommes de pouvoir, avec cette cible particulière des vieilles femmes, accusées de dévorer les âmes et qui sont expulsées du village.
 
Les hommes de pouvoir, représentants des quatre divinités ( Tia, Yaali, Siu et Nebela), les membres de la confrérie des devins et des sociétés secrètes. Tous ces personnages qui, dans le livre de Bali Nébié, exercent le pouvoir de maintien de l’ordre et de la paix sociale, utilisent en fait ce pouvoir pour satisfaire leurs passions, se venger de leurs ennemis, s’emparer des femmes qu’ils désirent. Mais, ne pouvant ouvertement bafouer les traditions et apparaître comme des imposteurs, ils ont recours à des procédés de mystification et de manipulation. Le cas le plus frappant est celui de Miné, ventriloque, qui utilise ce talent pour faire parler des esprits surnaturels. Gninakwa, que les règles de succession ont désigné comme Tiati intérimaire et qui, à ce titre, fait partie de ceux qui exercent le pouvoir à leur seul profit, est particulièrement lucide quand il décrit le climat qui règne dans le village : « La communauté de Toum est dirigée de main de fer par le « Grand conseil » qui s’appuie fondamentalement sur la peur, en exploitant la crédulité des populations. Les enfants sont éduqués dès leur bas âge dans la peur des fétiches, des divinités, des sorciers et des mânes des ancêtres. Pour entretenir cette peur, on brandit l’épouvantail du sorcier prêt à dévorer les âmes et, parallèlement, on désigne les divinités et en particulier le Grand fétiche noir, comme seuls capables de vaincre le sorcier. Ainsi tout le monde se met sous la protection du Grand fétiche noir, car il est le seul qui soit connu vraiment incorruptible, le Grand fétiche n’étant autre que les membres du « Grand conseil » (p.36).
 
Il y a cependant aussi ceux qui, non seulement ne sont pas convaincus de l’infaillibilité du Grand fétiche, des devins et autre Grand prêtre, mais pensent avoir démasqué leurs manipulations. Bessan, le père de Bétia, recruté dans l’armée française, gravement blessé en Indochine, revient au village de Toum et vit dans l’entourage du chef de canton. Il est mal vu par beaucoup parce qu’il bénéficie d’une pension militaire. Membre du Grand conseil, il observe les manigances de la plupart de ses membres pour régner sur le village et il essaie de faire partager ses observations et ses découvertes à ses enfants Bétia et Jean- Marc. Ce dernier et le seul à avoir un prénom français qu’on trouve dans le roman, est un garçon d’une « curiosité maladive », avide de « tout comprendre y compris l’origine de l’Homme, de la lune, du ciel, des nuages » (p.43). Ayant appris ce qu’était un ventriloque, il est convaincu que Miné en est un, et tente de le démasquer.
 
Kinon occupe une place à part. Durant la période coloniale il a été employé comme garde chiourme sur les chantiers des travaux forcés et en a gardé une haine farouche à l’égard des colonisateurs. Retiré dans son village, initié au Vour, il est un farouche défenseur des lois ancestrales et se donne pour mission de s’opposer à ceux qui les utilisent à leur profit au besoin en les modifiant ou plus simplement les bafouent. Il paraît être en partie le porte-parole de l’auteur, très attaché lui-même à ce qu’il appelle la culture Nuna et, pour cela, soucieux de dénoncer ce qu’il perçoit comme une perversion de la tradition.
 
Ce « roman » ne se limite pas à une simple dénonciation de charlatans manipulateurs ; l’auteur n’est pas simplement un rationaliste pur et dur, un Charpak nuna, qui utiliserait la fiction pour régler des comptes aux croyances et superstitions religieuses. Son roman est un récit. Les personnages, dont il a changé la plupart des noms, ont existé et certains vivent encore. La plupart sont morts : Bessan est décédé un mois après l’accusation portée en 1990 contre Bétia. Lui-même est mort du Sida en 1998, Kinon en 2000.Gninakwa a été destitué de ses fonctions et accusé de sorcellerie. L’auteur est aussi un des personnages du « roman ». Il a écrit par ailleurs (correspondance privée): « Je me suis contenté de décrire des faits authentiques que j’ai vécus au village comme tous ceux de mon âge en y mettant un peu d’imagination pour les relier de façon cohérente. Tous les faits et les personnages sont authentiques ».
 
En réalité l’auteur est loin de s’être contenté de décrire des faits. Disséminés dans la livre, on trouve un très grand nombre d’informations qui relèvent de l’ethnographie ; soit que l’auteur expose avec précision, l’organisation sociale, les rituels religieux, l’initiation, soit que, ce qui est beaucoup plus intéressant, il décrive une ethnographie « en situation » en disant la manière dont, dans ce village nuna, on interprète et on traite les évènements de la vie quotidienne, comme la naissance d’un enfant handicapé, le suicide, l’adultère, la stérilité.
 
L’essentiel de son propos est encore ailleurs. Il écrit, dans une correspondance privée : « Mon objectif est de dénoncer l’utilisation abusive de nos pratiques culturelles en faisant le parallèle entre ce qui devait se faire (incarné par Kinon) et ce qui se fait aujourd’hui (incarné par Gninakwa) ». Il dit être convaincu que sa « culture » est en train d’être détruite et que les lambeaux qui en demeurent sont manipulés par les plus intelligents et les plus avides : « Des gens m’accusent de vouloir saper les bases de notre société. Je ne suis pas de leur avis, parce que pour moi, la base de notre société a été sapée par la colonisation et aujourd’hui, elle est à un stade très avancé de putréfaction. Les populations ne s’y retrouvent plus et il y a des petits malins qui cherchent à tirer profit de cette instabilité. Je crois qu’il est du devoir de celui qui en prend conscience (j’ai la prétention de croire que c’est mon cas), de dénoncer la perversion de nos pratiques culturelles et tous ceux qui en tirent profit. On connaît le drame que vivent les vieilles femmes humiliées et bannies de leur milieu sous prétexte d’avoir « mangé » l’âme de leur fils ou d’un voisin. Que font les intellectuels face à cette situation ? Rien ! À moins qu’ils ne veuillent insinuer que ces pratiques font partie de notre culture. Ce qui est absolument faux parce que nos coutumes protègent les vieilles personnes ».
 
Le crépuscule des ténèbres, un « roman », mais aussi un récit authentique entremêlé d’ethnographie, et, peut-être surtout, un texte engagé.

Auteur

Bernard SOUYRIS

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Pages 15

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 02 N° 02 - Septembre 2006

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