L’oeuvre De Mostefa Lacheraf Sous Le Regard Des Universitaires Algériens

Mostefa Lacheraf. Une œuvre, un itinéraire, une référence
Actes du colloque scientifique « L’Algérie 50 ans après. Nation/
Société/ Culture », 18-20 décembre 2004,
CASBAH Editions, 2006, 454 pages, ISBN : 9961 -64 – 587 -1
 
L’idée de consacrer une rencontre scientifique à Mostefa Lacheraf1, s’est naturellement imposée lors de la commémoration en 2004 du premier cinquantenaire de la Révolution déclenchée le 1er Novembre 1954 en Algérie avec le lancement de la lutte de libération nationale. Une rencontre a donc été organisée et a regroupé les chercheurs de différentes disciplines et autres intellectuels ou anciens compagnons de lutte de Lacheraf, apportant leur témoignage sur son œuvre et son engagement idéologique et politique. C’est sous la forme d’un hommage particularisé que les organisateurs du colloque ont annoncé leur intention de se démarquer des formules de convenance pour une reconnaissance hagiographique que l’on se doit à un auteur ou une personnalité. Dans la présentation de l’ouvrage issu du colloque, Omar Lardjane en précise la ligne de conduite : il s’agit de soumettre les travaux de Mostefa Lacheraf à la réflexion et à la critique en vue d’élucider sa pensée et de révéler la nature de ses influences sur les générations actuelles et les choix politiques de l’Algérie indépendante.
 
Ceci étant, les différentes études de ses écrits et de son parcours de militant, se sont concrétisées en cette édition regroupant trente et une contributions présentées en français ou en arabe, cinq d’entre elles relevant de témoignages. Si quelques intervenants ont opté pour la présentation d’un travail de recherche à partir de certains thèmes initiés par Lacheraf, tels que la langue, l’éducation ou encore l’identité, la plupart des contributeurs ont tenté l’analyse de son œuvre pour révéler sa singularité et l’importance de son emprise. Ce sont ces dernières approches qui ont retenu notre attention afin de rendre compte de leurs conclusions et des recommandations formulées pour continuer les actions entamées.
 
L’ouvrage de 454 pages adjoints en annexe une biobibliographie succincte qui donne un aperçu de l’œuvre écrite sur une période d’une cinquantaine d’années. Pour autant, la diversité et la complexité des questions abordées, se répartissent selon quatre chapitres structurés en groupes thématiques:
I- Nation / Histoire / Paysannerie
II- Intellectuel / Politique / Savoir
III- Culture / Littérature / Education
IV- Langue(s) / Identité(s)
 
Avant de présenter l’Homme, l’ouvrage est introduit par un extrait de son poème « Pays de longue peine » qui avait été écrit à la prison de Fresnes en décembre 1960. Ce geste significatif d’une époque qui a marqué l’histoire de l’Algérie, en résume la souffrance mais aussi la fécondité révélatrice de l’existence d’une communauté qui utilisait la plume pour défendre sa cause. L’esquisse biobibliographique que nous propose Omar Lardjane, permet de cadrer son œuvre et son itinéraire en tant qu’écrivain engagé contre le colonialisme puis dans les combats de l’Algérie indépendante. Parmi ses actions, il peut être intéressant de retenir dans ce compte rendu, entre autres écrits, ceux qui témoignent de sa relation à l’Afrique2 et au Tiers-monde dont la Palestine, et tous les pays en lutte pour leur libération. Bien qu’apparemment ténues, ses contributions dans Présence Africaine3 apparaissent dès 1956 pour diffuser la connaissance sur le combat de l’Algérie pour sa liberté, puis au VIème Congrès panafricain de Dar Es-Salam en 1974. Dans sa communication intitulée « Moments décisifs dans l’histoire contemporaine de l’Afrique noire : éducation et autonomie de l’essor culturel réformateur et de la conscience politique », germaient les vecteurs de la stratégie culturelle qu’il développait sur les problèmes conflictuels de l’éducation. Bien des polémiques à ce sujet ont été signalées sur la question de l’arabisation notamment.
 
Le problème de la langue, thème quasiment omniprésent dans ce colloque, sera d’ailleurs de plus en plus exploré par les disciplines qui se rejoignent dans les domaines de la sociolinguistique. Ce sujet important a donné lieu aux différentes analyses de Ahmed Kerroumi et de Aïssa Kadri. Il a été montré d’une part, les principales oppositions au projet de réforme de Lacheraf lorsqu’il était Ministre de l’éducation nationale en 1977 et comment d’autre part, il est arrivé trop tard dans une société transformée depuis l’Indépendance. C’était dans les années soixante-dix durant lesquelles cet intellectuel se distinguait alors selon Mourad Yelles, de « …l’intelligentsia nationaliste maghrébine qui dévalorise et méprise la culture populaire et légitimise le seul patrimoine arabo-musulman transmis par l’arabe classique ». Plus tard, et concernant les années quatre vingt dix, Mohamed Ghalem revient sur les positions de principe de ce militant qui s’est prononcé contre l’extrémisme religieux dont les origines sont à situer dans « l’absence de pensée politique, l’absence de renouveau de la pensée religieuse et l’absence de réforme de l’école ». Il est rappelé dans cette perspective, combien il est urgent d’étudier et de faire connaître la pensée de Lacheraf actuellement tellement méconnue. Mohammed El Korso fait ce constat en milieu universitaire en tant que lieu de savoir, et tire la désolante conclusion sur une situation qu’il estime alarmante et dramatique. Profitant de cet hommage rendu, Christiane Achour -Chaulet ou encore Zineb Ali-Benali, précisent leur position vis à vis de l’œuvre de Lacheraf pour laquelle elles réaffirment leur reconnaissance en saluant tant le maître que le poète. Le définissant comme un précurseur, elles mettent en évidence sa singularité dans la manière d’aborder la question de la langue dans son rapport au folklore, à la culture et à l’oralité.
 
C’est par un hommage de respect et de déférence qu’un médersien4 a voulu adresser à un autre médersien que Noureddine Thaâlibi-Toualbi expose son intervention. Il nous fait part de ses explications sur une certaine ambivalence culturelle qu’il a relevée à travers la lecture de « L’Algérie, nation et société »5. Pour lui, l’ambivalence est à rattacher à celle de la réalité structurale du système de représentation culturel et politique algérien. Il se plait à cet effet de nous rappeler une des prédictions de Lacheraf en évoquant l’image du « chemin circulaire » exprimant
au passage la douloureuse équation de la transition de l’Algérie vers les diverses catégories de la modernité intellectuelle et sociale. Ce combat pour la modernité l’avait mené à se positionner sur plusieurs fronts des réformes et de la nécessité de consolider la conscience politique algérienne. C’est à ses études et réflexions qui s’apparentent pour une part à celles de l’historien, que nous engage Fouad Soufi en tentant de saisir son originalité face à la question de la terre et à la question paysanne. Car c’est bien dans son contexte colonial qu’il y a lieu de logiquement et honnêtement (re)considérer l’intellectuel militant pour comprendre les nombreux messages qu’il nous a légués à travers son œuvre. Une digression nous signale à propos des leçons de l’histoire que la lecture des textes de Lacheraf est à recommander à nos financiers pour saisir que dans la construction d’une nation et d’un pays, la connaissance de l’histoire et des autres sciences sociales et humaines est aussi importante sinon plus, que celles du prix du baril de pétrole et du taux de croissance.
 
Parmi les autres contributions abordant les questions de la paysannerie et le patriotisme rural de Lacheraf, celles de Claudine Chaulet, Ouanassa Siari-Tengour et Hassan Remaoun ont montré la place essentielle qui leur ont été consacrées. La démarche de ce dernier a consisté à le rapprocher de Frantz Fanon pour mettre en évidence la particularité d’un même combat malgré des trajectoires de vie très différentes autour de la question du rapport entre « révolution et paysannerie ». Le questionnement développé intègre la relation ville campagne qui avait conduit Lacheraf à forger en son temps la notion de « rurbain » pour signaler un phénomène qui reste de nos jours quasiment inexploré, notamment par les chargés de l’aménagement de l’espace territorial, toutes disciplines confondues.
 
Au chapitre de l’intellectuel et du politique, les propos développés par Djillali Sari, Mohamed Abbas, Abdelmadjid Mardaci, apportent leurs éclairages sur l’itinéraire et la personnalité complexe de Lacheraf. De ses origines mi-rurale, micitadine au-delà de son ambivalence, c’est le double patrimoine culturel d’Orient et d’Occident qui a façonné la personnalité de Lacheraf. Dans ce même cadre, Fatma Oussedik invite à la réflexion sur la transmission intergénérationnelle, tandis que pour M. Lakhdar Maougal, il conviendrait d’en faire le procès puisqu’il inscrit notre historien dans …cette génération d’intellectuels nationalistes populistes, parfois chauvins, et pour Houari Touati , l’influence de Lacheraf a en son temps subordonné la connaissance à la praxis et l’ontologie à l’axiologie.
 
Une autre particularité saillante est rapportée à la réalité sociolinguistique et se retrouve dans les exposés de la quatrième partie de l’ouvrage. Ayant opté pour une lecture circonstanciée de son livre «Des noms et des lieux»6 Farid Benramdane a montré l’influence et les prolongements générés par les travaux de Lacheraf notamment en onomastique; quant à Abderrezak Dourari il ajoute qu’après avoir fait une critique sévère de l’idéologie baâthiste présentée comme une tentative de dépersonnalisation du peuple algérien…Lacheraf oppose une réalité spécifique d’une algérianité très ancienne diverse et une, en même temps, ouverte sur la modernité. Ils suggèrent tous deux de continuer la recherche sur les questions des identités et des langues, et renvoient aux non-moins complexes champs de la toponymie et la patronymie.
 
Au plan des témoignages enfin, cinq anciens compagnons de combat : Rédha Malek, Mohamed Harbi, Mohamed El Mili, Aïssa Baïod, Slimane Aït Sidhoum, centrent leur contribution sur les volets de l’éthique, de la politique, de la vie militante et des rapports humains. La connaissance de l’homme par cette catégorie d’intervenants pour l’avoir fréquenté et côtoyé, cerne ainsi un peu plus sa personnalité où se reflètent puissance et générosité. En conclusion, le colloque incite à d’autres programmes ouvrant la recherche sur l’œuvre de Mostefa Lacheraf à d’autres disciplines et d’autres interrogations : un vaste chantier de travail englobant les thématiques essentielles de ce qui caractérise le champ intellectuel algérien depuis plus d’une cinquantaine d’années.
 
Ce compte rendu s’inscrit dans la perspective du livre : celle de mettre à la disposition d’un large public les Actes du colloque. Au regard d’une histoire coloniale commune, nous gageons que son élargissement au champ intellectuel africain, suscitera quelques réactions face aux nombreuses questions qui nous concernent et nous rassemblent. Ceux qui s’intéresseront à cet ouvrage, y trouveront sans doute quelques sujets d’inspiration et axes de réflexion relatifs aux perpétuelles questions de l’identité, du rapport ville/ campagne, de la langue, de la citoyenneté…de la culture en somme. La culture qui revendique son altérité à partir de ses valeurs patrimoniales et sociétales et qui constitue les fondements des enjeux à venir. (Re) lire et étudier Lacheraf c’est vouloir apprendre à répondre à ce souci de s’affirmer sans pour autant devoir renier ce que nous devons aux autres. A juste titre et de façon contextuelle, Lacheraf l’avait qualifiée de « culture de nécessité ». Qu’en est-il à présent ? Encore une problématique à insérer parmi la longue liste de questionnements promettant d’autres débats que nous espérons voir étendre au niveau de toux ceux qui se reconnaîtront dans ce combat pour la liberté et le droit de vivre dignement. 

Bibliographie indicative

​Mostefa Lacheraf a notamment publié les oeuvres suivantes :
Chansons des jeunes filles arabes, Paris, Editions Seghers, 1953.
L’Algérie : nation et société, Paris, Editions François Maspero, 1965, Cahiers libres 71-72.
Histoire, culture et société, Paris, Publication du Centre Culturel Algérien, 1986, 269p.
Écrits didactiques sur la culture, l’histoire et la société en Algérie, Alger, Editions ENAP, Alger, 1988, 363 p.
Algérie et Tiers-Monde. Agressions, résistances et solidarités internationales, Alger, Editions Bouchène, 1989, 227p.
Littératures de combat. Essais d’introduction. Étude et Préfaces”, Alger, Editions Bouchène, 1991, 144p.
Pays de longue peine…. Recueil des poèmes de M. Lacheraf, édité en livre d’art par Christiane Chaulet-Achour et Dalila Morsly, avec illustrations d’Ali Silem. Publié à 120 exemplaires par J-M. Ponty pour Adélie à Limoges (France), juillet 1994.
Des noms et des lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée. Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Alger, Casbah Editions, 1998, 335p, 2ème édition, 2003, 349p.
Les ruptures et l’oubli. Essai d’interprétation des idéologies tardives de régression en Algérie, Alger, Casbah Editions, 2004, 156p.

notes

​ 1 Après qu’il nous ait quittés le 11 janvier 2007, Mostefa LACHERAF a reçu de Omar Lardjane un édifiant hommage qui sera publié dans la Revue Insaniyat. Outre sa naissance en 1917 dans la région du Hodna, près de la ville de Sidi Aïssa, quelques moments marquants de sa vie, y sont révélés : ses origines mi-rurale, mi-citadine prodiguant à son enfance et son adolescence une singularité qui caractérisera son
2 Sa biobibliographie rapporte qu’en 1965, Mostefa Lacheraf écrit à la demande d’un cinéaste algérien, un scénario sur l’histoire d’une épopée sanglante en 1899 de Voulet et Chanoine, deux officiers français à travers une grande partie de l’Afrique. Le film ne sera pas réalisé.
3 Il y eut aussi le poème « Pays de longue peine » dans « Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française », sous la direction d’Albert Memmi, Présence Africaine, Paris, 1964. L’autre référence se rapportant au lien avec l’Afrique est à rechercher à travers les écrits publiés dans la revue Révolution Africaine et qui ont concerné les questions de l’éducation nationale ou encore les retombées de l’après-guerre de la libération nationale.
4 Medersien est un ancien élève d’école arabisée ou bilingue arabe-français dans le cas de quelques écoles crées par l’administration coloniale française.
5 Edition François Maspero, Paris, 1965. Réédition, Alger, SNED, 1978.
6 « Des noms et des lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée. Souvenirs d’enfance et de jeunesse », Casbah éditions, Alger, 1998, 335 p., 2ème édition, 2003, 349 p.

Auteur

Ammara BEKKOUCHE

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Pages  ​16-17

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 03 N° 02,​ Septembre 2007

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