Triomphe Et Déroute D’un Imaginaire Colonial

CONGO-OCÉAN: Un chemin de fer colonial controversé
de Ieme van der Poel
Tome 1 : Harmattan, Paris 2006, 186 pages, 20,50 €, ISBN : 2-296-01332-
5.Tome 2 : Harmattan, Paris 2006, 208 pages, 19 €, ISBN : 2-296-01333-
 
Dans cet ouvrage, Ieme van der Poel, de l’université d’Amsterdam, présente une anthologie de textes d’auteurs connus et moins connus, qui traitent du chemin de fer en Afrique. Ce dernier va prendre dans l’imaginaire colonial «l’allure d’un mythe». Ainsi pour les soldats français épuisés, la vue de la locomotive représente «le retour à la civilisation après de longues semaines passées parmi les “sauvages”»1.
 
C’est par ces remarques, que l’auteur introduit son ouvrage et réexamine l’histoire dans sa chronologie en consacrant six chapitres au phénomène du rail et à sa perception littéraire et journalistique, soit trois chapitres pour le premier tome et trois chapitres pour le deuxième.
 
La première partie de l’introduction traite de la période de construction du chemin de fer ainsi que de la perception qu’en ont les auteurs français et francophones d’aujourd’hui ; pour l’auteure, «le triomphe du rail fait partie intégrante de l’imaginaire européen concernant le continent noir»2. Cette représentation triomphaliste du chemin de fer (dont la création remonte à 1886, selon la chronologie insérée à la fin de l’introduction) va être démystifiée progressivement au fil du temps, pour recevoir le coup de grâce en fin de parcours, c’est-à-dire vers le milieu des années trente du siècle passé. Reprenant à son compte le lien direct que fait Edward Saïd, dans son essai Culture et impérialisme, entre la naissance du scepticisme dans l’univers colonial et l’émergence d’une littérature moderniste, Ieme van der Poel met en évidence certains textes européens, dont les auteurs (Joseph Conrad, André Gide et Louis Ferdinand Céline) n’ont pas manqué de témoigner de leur incrédulité sur l’entreprise coloniale. La presse également n’était pas en reste, puisqu’elle a commencé à douter du succès et de la pertinence de la colonisation de cette époque. Présentée comme un roman d’aventures, depuis le dernier quart du 19e siècle jusqu’au début de l’éclatement de la première Guerre mondiale, la conquête du continent noir fera face à l’Afrique réelle. Ainsi la production du discours colonial sera marquée par l’hétérogénéité, il cesse d’être une idéologie, voire une abstraction car son optimisme affiché au début sera envahi par le doute et l’inquiétude. De ce fait, la démystification du train colonial est fournie au début des années 1920 par un romancier africain René Maran avec son roman Batouala (1921) et par le journal communiste français l’Humanité. Cette action de dévoilement sera suivie par celle d’un grand écrivain français, André Gide, qui s’est déplacé sur les lieux pour constater dans son ouvrage Voyage au Congo que ce «merveilleux agent de civilisation se transforme en ogre …» et que, «le chemin de fer Brazzaville-Océan est un effroyable consommateur de vies humaines.»3
 
Dans cette anthologie commentée, l’auteur se propose de montrer comment la polémique sur le Congo-Océan a contribué à la destruction du mythe dans la grande œuvre coloniale en général, et à celle du mythe ferroviaire en particulier. Elle essaie de reconstituer les éléments de la controverse qui a connu son début en 1926, pour s’amplifier vers les années 1928-29 et prendre fin en juillet 1934, c’est-à-dire avec la fin des travaux.
 
En s’appuyant sur des articles de la presse coloniale (qui est en fait le porte parole de l’administration, et ne fait que reproduire les images stéréotypées héritées du XIXe siècle), et sur les écrits d’écrivains aussi divers que René Maran, André Gide et Denise Moran , l’auteure, procède à la comparaison du discours de quelques uns de ces écrivains voyageurs avec celui des défenseurs de la politique coloniale, pour ensuite se poser la question de savoir si ces récits de voyages, de par leur caractère critique et corrosif, n’ont pas préparé le terrain aux grands écrivains africains de l’indépendance. L’auteur se permet également, de remonter l’histoire en indiquant que «c’est de 1886, six ans après la fondation du Congo français par Pierre Savorgnan de Brazza, que datent les premières études du tracé d’un chemin de fer, parallèle à celui du Congo belge. Cette ligne longeant le fleuve Congo était jugée indispensable pour assurer le transport des matières premières de Brazaville à l’Atlantique»4, mais cette entreprise coloniale se transforme rapidement en un drame humanitaire, car  selon les estimations d’aujourd’hui une vingtaine de milliers d’hommes auraient laissé la vie dans cette entreprise.
 
Dans la deuxième partie de l’introduction, l’auteur reprend quelques textes d’auteurs français et francophones qui évoquent l’épisode dramatique du chemin de fer congolais et parmi lesquels on peut citer : le poète haïtien Jacques Roumain (1907- 1944), le martiniquais Aimé Césaire, le guinéen Camara Laye, le camerounais Jean Ikellé-Matiba, le sénégalais Sembene Ousmane, l’ivoirien Ahmadou Kourouma, le congolais Emmanuel Dongala, ainsi que le français Frédérique Clémençon, la suisse Elisabeth Horem,…
 
Avec la littérature africaine d’expression française, l’histoire de la construction des voies ferrées en général et celle du Congo- Océan en particulier, va trouver la place qu’elle mérite. Liée à un passé douloureux, cette entreprise continue, même après la décolonisation, à signifier, par le biais de récits autobiographiques et fictionnels, aussi bien l’ascension sociale que le combat pour l’indépendance et la nécessité de s’écarter du statut de victime. D’autres écrivains, à l’exemple de Kourouma, réussissent à représenter dans leurs écrits, la colonisation dans toute sa complexité en renonçant à succomber aux tentations du discours manichéen et de ses visions réductrices en mettant sur le même plan la cupidité des colonisateurs et le narcissisme d’un chef local. Le désenchantement national et la disparition de l’empire colonial aidant, la littérature contemporaine, comme celle de Dongala et de Clémençon, multiplient les perspectives et usent d’une ironie métaphorique, car disposant d’un registre plus étendu que la littérature de l’époque coloniale.
 
Il s’avère après la lecture de cette anthologie, que le drame du Congo-Océan continue d’obséder la littérature contemporaine dont l’auteur essaie d’interpréter les textes en les replaçant dans leur contexte historique.
 
On retrouve ainsi dans le premier chapitre du premier tome intitulé «Le triomphe du rail», quatre textes, celui de Louis Delmer Les chemins de fer de pénétration (1899), de Henri Lorin Le chemin de fer du Congo (1898), du Colonel Thys L’éveil d’une race, et enfin celui de E. Mouthaye Un voyage en chemin de fer de Matadi à Tumba5. Écrits à la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire au moment de l’inauguration du chemin de fer belge et de la réflexion autour du projet du Congo- Océan, ces textes sont imprégnés d’une certaine euphorie quant à la réalisation de ce projet colonial, qui permettra de «civiliser» cette contrée « sauvage ». Les premiers signes du malaise vis-à-vis de l’œuvre sont déjà esquissés dans ces textes, d’une manière plus ou moins explicite.
 
Le deuxième chapitre qui s’intéresse aux débuts des travaux des Congo-Océan (1921- 1927), reprend d’autres textes classés en deux parties :
 
  1. Ceux publiés par La revue indigène, qui est un bimestriel consacré entièrement à l’œuvre coloniale française. Joseph Peyrat y publie dans les numéros 193-194 (janvier-février 1925), un article intitulé «Propos de politique coloniale»6 dans lequel il approuve la politique du gouverneur de l’Afrique équatoriale française (A.E.F). Dans les numéros 197-198 (mai-juin 1925) de la revue, Louis Martel s’intéresse à la question du racisme tandis que Paul Bourdarie fait mention dans les numéros 214-215 (novembre-décembre 1926) pour la première fois d’un taux important de mortalité dans les chantiers et il y prend la défense du gouverneur rappelé à l’ordre en métropole, sur cette question.
  2. Ceux publiés par l’écrivain noir guyanais René Maran qui fait carrière dans l’administration coloniale, dans Le Journal du peuple. L’ensemble de ces textes, en plus de son roman Batouala, remet en cause la construction du Congo-Océan. L’écrivain est signalé comme le premier critique de cette entreprise coloniale ; sans s’opposer à l’idéologie colonialiste, il continue, après avoir quitté l’administration, à rappeler aux dominants leurs devoirs envers la population autochtone, tout en les exhortant à s’opposer aux crimes contre l’humanité qui sont perpétrés en leurs noms. 
 
Un certain nombre de textes sont repris dans le troisième chapitre ; il s’agit des textes d’Albert Londres et de Robert Poulaine, deux grands reporters français qui prennent l’exemple d’André Gide en suivant ses traces. Mais si leurs appréciations sur la situation de l’A.E.F. sont nuancées, celle d’Albert Londres est plus critique que celle de Robert Poulaine.
 
Quant au deuxième tome de l’ouvrage, il accorde une grande importance au discours anticolonialiste, aux contestations et révoltes des Africains, dont celle de la Haute-Sangha (1928-1930). Dans le premier chapitre de ce second volume, on retrouve des articles de presse, dont ceux du journal communiste l’Humanité. Sous la plume du journaliste Marcel Joubert, il est fait, avec une grande clarté, le lien direct entre la question du recrutement pour le Congo- Océan et celle plus générale, du travail forcé dans les colonies. Ce dernier point sera débattue par la Société des Nations à Genève dans les années 1929-1930, où la politique coloniale de la France, se trouve de nouveau sur le banc des accusés. Ainsi la presse coloniale, représentée par La Dépêche coloniale et maritime, La Presse coloniale, La Presse coloniale illustrée et La Revue Indigène, prend la défense de l’administration coloniale en A.E.F et d’ailleurs faut-il le rappeler, plusieurs publicistes de cette époque ont été administrateurs dans les colonies, pour ne citer que : Paul Bourdarie, Albert Lebrun, Maurice Ajam, Louis Proust etc., dont les textes sont repris dans la deuxième partie du chapitre. Les troisième et quatrième partie de ce chapitre sont réservées aux positions exprimées par Pierre Mille dans la Dépêche coloniale et maritime du 20 décembre 1929 et par Georges Boussenot dans La Presse coloniale illustrée en mars 1930 ; ces deux journalistes souscrivent sans réserve à la grande œuvre coloniale.
 
Quant à la phase finale (1932-1934) à laquelle l’auteure a réservé le deuxième chapitre de ce tome dans lequel elle évoque les écrits de reporters tels que : G. - G. Joutel dans La Presse coloniale du 20 janvier 1932 de Léon Pondéraux dans Monde et Voyage du 1 avril 1934 ou d’écrivains voyageurs, comme Denise Moran et Marcel Houret. Il s’agit de témoignages sur le drame congolais, même si dans certains écrits ou essaie de disculper les colonisateurs. Dans la dernière partie de ce chapitre Ieme van der Poel s’interroge sur la place du Congo- Océan dans le discours académique, notamment à travers la lecture de deux thèses en droit présentées par René Mercier et Henriette Roussel. Le travail forcé dans son rapport à l’histoire est profondément analysé par les deux universitaires, mais ils s’écartent peu du discours dominant, se sentant au contraire obligés de justifier l’œuvre coloniale.
 
Enfin dans le troisième chapitre, l’auteure reprend deux textes qui évoquent le Congo- Océan en rétrospective : le récit de Michel R.O. Maurot (1950) dédié à la mémoire du gouverneur Raphaël Antonetti, et un extrait du roman Le Feu des origines (1987) du Congolais Emmanuel Dongala.
 
En somme cette anthologie commentée, constitue un véritable outil de travail pour comprendre et analyser l’imaginaire colonial construit autour du drame du Congo- Océan, ainsi que le contre discours mis en avant par les occidentaux humanistes et anticolonialistes, ou par des écrivais africains, dont l’œuvre coloniale les a poussé à en réfuter les thèses mystificatrices. Les textes présentés dans ces deux volumes, comme produits de l’imagination créatrice et de l’enquête de terrain, renseignent sur la gravité d’un drame, dont les auteurs sont parfaitement ancrés dans l’histoire de leurs sociétés et dans leurs cultures. La mise en opposition voire, en concurrence de deux catégories (civilisation - barbarie) par le colonialisme prédominant politiquement et culturellement, parfois dramatique est évidente. C’est cette évidence même dont l’auteure a essayé de démontrer les mécanismes, en commentant ce grand choix de textes effectué par ses soins.

Notes

1 Tome 1, p. ix
2 Tome 1, p. x
3 Tome 1, p.xiii
4 Tome 1, p.xiv
5 Tome 1, p. 34
6 Tome 1, p. 43.

Auteur

Mohamed DAOUD

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 03 N° 02,​ Septembre 2007

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