Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

​La Diams’pora du fleuve Sénégal Sociologie des migrations africaines
par Sylvie Bredeloup
IRD/Paris – Presses universitaires du Mirail/Toulouse, 2007, 301 pages, 26 €
ISBN : 978-2-85816-938-2
 
Une socio-anthropologue à la trace du diamant
Le diamant tire son nom du grec adamas, c’est-à-dire indomptable, et sa qualité de sa rareté et de sa dureté ; car c’est le plus dur minéral de la nature. Remontant des profondeurs de la terre en certains endroits seulement de la planète, il se prête difficilement à un traitement industriel, en plus de la mainmise du cartel africain De Beers sur cette branche économique. Ce sont autant de facteurs qui font passer le diamant de la boue terrestre à la mythologie humaine.
 
Et pourtant dans quelques pays qui ne produisent pas le diamant quelques-uns de leurs ressortissants sont devenus des diamantaires, des trafiquants de diamant à la lisière des États et des marchés structurés. C’est ainsi qu’a commencé l’enquête de Sylvie Bredeloup auprès des diamantaires du fleuve Sénégal, citoyens des États du Sénégal, du Mali et de Mauritanie, « mettant en relation des ; territoires où la pierre s’extrait, s’achète, se vend et se polit (...) » (p. 11).
 
L’enquête a débuté en 1992 et s’était étalée sur dix ans jusqu’à la saturation, écrivait l’auteur (p. 31). Les sites d’enquête étaient multiples selon les itinéraires des diamantaires, aussi bien en Afrique qu’en Europe. Quant aux outils d’investigation, ils étaient des plus classiques des sciences sociales : des entretiens et des récits de vie des diamantaires ainsi que d’autres personnes proches d’eux. Deux questionnaires ont été établis : l’un pour les diamantaires, l’autre pour leurs familles. Des entretiens avec les membres de ces familles. De l’observation participante dans des réunions de diamantaires. Enfin l’auteur exploita des archives sur les migrants et les mines ainsi que le recueil de témoignages à la manière des historiens. Les premiers résultats de cette enquête sont parus, à notre connaissance, dans un article publié en 19971 et sont développés plus tard au volume d’un livre, très riche en données historiques, économiques, ethnographiques et « orné » par huit cartes géographiques.
La dimension théorique
Mais malgré cette richesse informationnelle, l’ouvrage semble moins s’intéresser au plan théorique. En effet, si on dépasse les mises au point terminologiques au début du rapport, le fondement théorique de la recherche est à peine esquissé dans ce paragraphe :
 
(...) En dépit de la place mineure que le commerce du diamant occupe dans l’économie de la région, par les déplacements, par les décompositions spatiales et identitaires qu’il suscite, par les rentrées d’argent qu’il a générées et continue de générer, il permet de réinterroger l’articulation entre entreprenariat économique et dynamiques urbaines. Dans quelle mesure la ville étrangère peut-elle devenir pour le négociant, qui la traverse ou s’y installe, un espace de clandestinité, d’errance ou encore un lieu d’échanges économiques ou d’appropriation culturelle ? A quelles conditions l’entrepreneur migrant, de retour ou en transit, peut-il considérer la cité de son pays d’origine – capitale ou métropole régionale – comme un espace de réinvestissement ? Enfin, par quels détours ces commerçants au long cours parviennent-ils à esquisser leurs propres réseaux de villes sur des espaces transnationaux ? (pp. 10-11).*
 
Au long des six parties de l’ouvrage, l’auteur rapporte différents types de données pour répondre à ces questions, aboutissant dans la conclusion à une proposition qui aurait pu être développée davantage :
 
L’aventure des diamantaires se révèle d’abord individuelle ; leur trajectoire remet en question l’image de l’Afrique enchantée d’une solidarité communautaire sans pour autant parer de toutes les vertus le processus d’individualisme. Concrètement, elle donne à voir des nouvelles manières de concilier société et communauté. Les principes d’échange qui organisent les sociétés africaines ne sont pas pour autant remis en question par cette Diams’pora mais simplement réadaptés. L’enrichissement économique obtenu grâce à la migration ne contribue pas véritablement à émanciper l’individu de ses anciens assujettissements ; l’ordre social villageois n’est pas fondamentalement menacé dès lors que ces départs en solitaires visent à s’assurer plus tard une promotion au sein de la hiérarchie communautaire. Le négoce du diamant n’a pas non plus permis aux gens de métier de s’affranchir durablement de l’ordre statutaire et des hiérarchies sociales (p. 280).
 
Cette proposition nous renvoie à un problème sociologique classique, celui du changement social. Ainsi, l’auteur aboutit à la conclusion que le changement dans la pratique économique (commerce du diamant) n’a pas engendré un changement dans la structure sociale (dislocation de la communauté et confirmation de l’individualisme). En d’autres termes, le changement dans l’ordre économique n’a pas débouché sur le passage de la communauté à la société pour reprendre les concepts de Ferdinand Tönnies. La question qui se pose donc, avant celle de l’auteur concernant le devenir des gens du fleuve Sénégal (p. 280), est la suivante : Pourquoi les choses sont-elles ainsi ? Est-ce parce que le projet de migration-négoce du diamant n’est pas basé sur la rupture des liens communautaires (religieux, régional, ethnique, villageois et familial) mais plutôt sur leur réactivation (pp. 182- 189) ? C’est une hypothèse.
L’autre face de Janus
Le négoce du diamant, ne participant pas à un changement notable dans la structure sociale où il est pratiqué, apporte-t-il au moins quelques « parcelles de bonheur » aux diamantaires et à leurs pays ? D’après l’enquête de S. Bredeloup, le négoce de la pierre éternelle peut participer au développement local, preuve à l’appui la ville sénégalaise Ourossogui où les diamantaires ont réinvesti leurs capitaux dans des projets à intérêt public (boulangeries, stations d’essence, etc.) (pp. 225-229).
 
Mais quelle est la part de ce négoce clandestin et semi-clandestin dans le développement national ? Difficile question selon les économistes car, comme toute autre pratique « au noire », elle ne se prête pas à une évaluation statistique et comptable2. Par contre, la relation entre le diamant et la guerre est un fait établi en Afrique. Le trafic illicite du diamant permet aux seigneurs de la guerre d’acheter les armes et réaliser leurs projets hégémoniques et sanguinaires. Et non seulement des milices qui sont impliquées dans cette sale guerre, mais aussi des États comme l’attestent les rapports du Conseil de Sécurité (p. 51). Nous pouvons lire dans un autre rapport : « Les principaux exportateurs de diamants de l’Afrique centrale – l’Angola, la République Démocratique du Congo (RDC), la République Centrafricaine (RCA) et la République du Congo (RC) – sont parmi les pays les moins développés au monde. En Afrique centrale, la corrélation entre la pauvreté, l’instabilité et les diamants donne à croire que la région est accablée par sa richesse en diamants plutôt que d’en être fortunée »3. Ce constat peut être élargi aussi à l’Afrique de l’Ouest4. En réalité, le cercle diabolique est plus large. Il englobe les autres continents aussi. Selon un rapport des renseignements belges, « la Belgique serait (...) la tête de pont des réseaux officieux mettant à profit notamment le conflit angolais pour alimenter le trafic de pierres précieuses » (p. 55). D’autres pays développés sont « tachés » : selon une enquête d’Amnesty International & Global Witness, sur 85 sociétés diamantaires américaines et britanniques, 56 pour cent refusaient de répondre aux questions concernant la provenance de leurs diamants5. Pour la Suisse, une autre enquête rapporte que 56 bijoutiers seulement sur 550 ont répondu au questionnaire et que 53 pour cent des répondants n’ont jamais demandé, ou rarement, des garanties de leurs fournisseurs6. Les joies des uns se paient par le sang des autres, le sang des Africains.
 
Et si on se positionne sur le plan micro, les familles de diamantaires profitent-elles de leur rapprochement de la pierre mythique pour accéder à une meilleure vie ? Tout dépend de ce qu’on entend par « meilleure vie ». Pour une approche de cette question, nous pouvons nous baser sur la dernière partie du livre de S. Bredeloup qui présente une riche ethnographie de la vie quotidienne des femmes de diamantaires et leurs enfants. (pp. 239-271). Grosso modo, la vie de ces femmes semble se dérouler entre deux moments d’une sorte de cycle psychologique : rejoindre le mari immigré (à condition d’une invitation explicite de celui-ci) ; et le retour au pays (qui est en relation concomitante avec la fécondité de la femme). Entre ces deux moments, « (…) si la villageoise sénégalaise profite indirectement de la situation financière privilégiée de son mari, paradoxalement elle n’a plus aucune latitude, plus aucune autonomie financière. Elle ne peut librement circuler ; en cas de conflits, elle ne peut compter comme au village sur une large communauté faisant fonction de médiateur. « Astreinte à résidence », elle n’a pas non plus la possibilité de dégager un surplus en travaillant, restant cantonnée exclusivement dans la sphère domestique. En accompagnant son époux en migration, elle a donc perdu son rôle de productrice et son utilité sociale a notablement régressé. Seule alternative : renforcer ses fonctions de reproductrice » (p. 260).
 
En réalité, la vie des femmes de diamantaires se caractérise par l’instabilité et l’insécurité, partageant ainsi le risque du métier de leurs époux. Elles peuvent aussi être expulsées et chassées des pays d’installation. Elles sont même parfois emprisonnées. En cas de conflits, leurs maris sont obligés de les évacuer dans des régions plus sécurisées. C’est sous ce prétexte de climat hostile qu’elles sont recluses par leurs maris qui les interdisent de sortir de la maison, sauf pour nécessité. Mais nous pouvons trouver d’autres explications de cette réclusion que celles rapportées par les diamantaires eux même (la sécurité). Première explication, selon le témoignage de l’une de ces femmes : « Nos maris ne veulent pas qu’on sorte parce qu’ils sont en relation avec les Zaïroises et ne veulent pas qu’on découvre leur secret et des fois ça aboutit au mariage. Il y a d’autres hommes qui ne veulent pas que leurs femmes sortent parce qu’ils sont tout simplement jaloux » (p. 255). Deuxième explication, l’intériorisation des normes traditionnelles : « Quand on est marié, on ne suit que la volonté du mari. S’il te dit de le rejoindre dans un arbre, tu es obligée de le faire même s’il n’y a pas de meilleur endroit que là où on est né » (p. 241). Troisième explication, étant polygames et suivant les vicissitudes de leur négoce, les diamantaires sont souvent absents de leurs domiciles multiples en Afrique ou en Europe. Leur autoritarisme envers leurs femmes semble être un moyen de gestion d’une polygamie éclatée dans l’espace.
 
Cette absence presque continue explique aussi la relation entre les diamantaires et leurs enfants. « Les diamantaires compensent leur longue absence et leur incapacité à nouer des relations privilégiées avec tous leurs enfants issus de nombreux mariages polygamiques par la diffusion de biens de consommation. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre des rumeurs selon lesquelles ces ‘‘enfants gâtés’’ se font remarquer par leurs excès, au volant de belles voitures ou encore en compagnie de filles de la jet set dans des boîtes de nuits chics qu’ils louent le temps d’une soirée, dilapidant l’argent familial » (p. 264). Le désarroi peut déboucher sur la toxicomanie malgré le rôle important de la mère comme le note S. Bredeloup (p. 263). Ainsi, les femmes de diamantaires du fleuve Sénégal peuvent nous raconter une autre histoire sur le diamant, que la richesse seule ne fait pas le bonheur et que le diamant du monde ne vaut pas la paix de l’esprit, la paix qu’elles trouvent, en bonnes musulmanes, à la Mecque : « Maintenant, je ne veux plus immigrer. Ce que je veux c’est partir à la Mecque. J’ai été là-bas une fois et c’est le seul lieu où je veux retourner. Aller à l’extérieur, je ne veux plus » (p. 254).

Notes

1 Sylvie Bredeloup, « Le diamant, le commerçant du fleuve Sénégal et la ville », Les annales de la recherche urbaine, n° 78, 1997, pp.95-102.
2 Sur la question de la difficulté d’évaluer statistiquement le travail informel, voir : Abdellatif Benachenhou, Introduction à l’économie politique, Office des Publications Universitaires, Alger, 2 ème ed., 1981, p. 4.
3 Christian Dietr ich, Monnaie forte : L’économie criminalisée des diamants dans la République démocratique du Congo et les pays voisins, Document hors série n° 4, Partenariat Afrique Canada, 2002, p. 2, in www. pacweb.org, visité le 28/09/2008.
4 Lansana Gberie, L’Afrique de l’Ouest : entre pierres et étincelles – L’économie politique des diamant et la déstabilisation régionale, Document hors série n° 9, Partenariat Afrique Canada, 2003, in www. pacweb.org, visité le 28/09/2008.
5 Amnesty International & Global Witness, Summary of US and UK Results for Amnesty International & Global Witness Survey, Oct. 2004, in www.amnesty.org, visité le 28/ 09/2008.
6 Amnesty International, Diamants de la guerre : résultats de l’enquête en Suisse, Sep. 2004, in www.amnesty.ch, visité le 04/10/ 2008.

Auteur

Sidi Mohammed MOHAMMEDI

Pagination

Pages  13-14

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 05 N° 01,​ Mars 2009