Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Actes du premier congrès Arabe : Influence des télévisions  satellitaires sur la famille arabe[i] organisé en avril 2007 au Caire Egypte.
Le Caire : Publications de l’Organisation Arabe du Développement Administratif (OADA), 2007, 212 pages

 L’ouvrage intitulé : Influence des télévisions satellitaires sur la famille arabe, est le fruit du colloque organisé au Caire en avril 2007 ; il  contient cinq  contributions présentées lors de cette rencontre. Dans son préambule, Ibrahim Touidjri[ii] ne manque pas  d’en évoquer la problématique. Celle ci est liée aux incidences de la réception des programmes satellitaires  sur la sphère familiale. Il exprime, par ailleurs quelques préoccupations, concernant notamment le rôle de ce media comme moyen d’éducation,  qui ne cesse de prendre de l’ampleur. A vrai dire, la réception de la télévision satellitaire couvre un public important, alors que la mission éducative des autres institutions sociétales (notamment la famille,  et l’école), perd  de plus en plus de son efficacité face à ce géant médiatique.
 
Selon Hassan Ismail Oubeid, il est difficile, d’étudier ou d’analyser l’impact des télévisions satellitaires sur la société et la famille sans évoquer la mondialisation. Ce phénomène qui résulte du nouvel ordre mondial est derrière les changements des structures économiques, politiques et sociales. L’auteur délimite dans sa  communication  intitulée: « Influences des télévisions satellitaires sur la famille et la société : Les réflexions actuelles et les défis de l’avenir : approche sociologique »[iii], un cadre théorique pour l’appréhension de la question des effets qui  se situe à la croisée de deux disciplines, influence des médias et sociologie de la famille. Il montre l’intérêt  de cette institution  dans ce genre d’étude en considérant celle-ci comme  miroir de la société  globale. Pour opérer  la distinction entre les familles, l’auteur se réfère, à deux niveaux ; le premier est l’identité familiale, il explique ce concept dans le  paragraphe réservé aux caractéristiques de la famille arabe. Il précise que celle-ci est «  inspirée par les mêmes caractéristiques de la société à laquelle  elle appartient, et les individus acquièrent les caractéristiques culturelles et  les normes qui déterminent leurs réactions à partir de leurs appartenance et leurs modes de socialisation dans la société »[iv].
 
Il cite le deuxième niveau qui relève de la structure familiale, sous le titre : « Changement des structures familiales ». Le fait d’évoquer la problématique de l’influence télévisuelle en rapport avec les typologies de familles, ouvre une perspective pour l’appréhension du phénomène des effets en considérant  ces structures différenciées comme variables. Cette hypothèse est signifiante pour  la pensée médiatique, dans la mesure où, la réception des programmes  satellitaires  a été considérée depuis les indépendances des pays arabes et africains, comme ayant systématiquement des effets indésirables sur l’individu, la famille et la société. Cette perception de l’influence ne fait que reproduire le schéma stimuli/ réponse inspiré par la théorie du conditionnement. La compréhension du mécanisme de l’influence consiste à considérer que  les programmes des télévisions satellitaires n’ont pas les mêmes   effets  sur la famille, mais des effets qui dépendent  de la structure  familiale. La distinction opérée entre une famille élargie, et une famille nucléaire, ou autre, est une démarche qui permet de traiter le phénomène inhérent à la famille arabe, mais en rapport avec les modèles  familiaux existants au sein d’une société donnée. La nature de l’effet reste liée aux interactions entre des familles appartenant à des contextes socioculturels différents, et les contenus proposés. L’éventail des programmes variés des télévisions satellitaires incite implicitement  à rétrécir le champ de recherche pour traiter les réactions  d’un public connu vis-à-vis  d’un programme défini. Cette démarche est nécessaire pour éviter la généralisation qui mène à la « mystification des masses »[v], du moment que « L’audience n’est pas une masse indifférenciée d’individus, mais un modèle compliqué de sous-groupes et sous- cultures qui se superposent et à l’intérieur desquels s’agrègent les individus [vi]».
Education familiale et intentionnalité télévisuelle 
Hassan Ali Mohammed, l’auteur de la communication intitulée : « Les effets socioculturels de la diffusion étrangère directe dans la région arabe » [vii], considère que la réception satellitaire intervient dans un moment ou le fossé technologique entre le Nord et le Sud représente un vrai défit pour le Monde Arabe, et pour la production télévisuelle des institutions locales. Le phénomène selon lui, s’inscrit d’emblée dans les tentatives de  « la mondialisation de la  culture et de l’information », et demeure un moyen efficace pour la conquête culturelle. Cette attitude est inspirée par les débats sur le nouvel ordre Mondial de l’information et de la communication. Le déséquilibre enregistré dans les échanges symboliques entre les deux rives, caractérisé par le flux des informations et des productions culturelles, a  fait l’objet d’une critique profonde. Mais un grand nombre de chercheurs continuent à  percevoir  le phénomène comme  une activité délibérée de la part des occidentaux contre la culture et la civilisation des pays du Tiers Monde .D’autres, adoptent une position plus modérée, et considèrent la diffusion comme un moyen favorisant les échanges culturels entre les peuples du Monde ; ils encouragent l’ouverture et  insistent en même temps sur le droit de préserver l’identité culturelle des sociétés.
 
Dans ces rapports médiatiques et culturels, l’intentionnalité, selon la première tendance,  joue un rôle important ; elle est définie comme étant l’ensemble des techniques adoptées par les industries culturelles pour assurer une  grande consommation aux  produits audiovisuels à l’échelle internationale. Ali houssein Edaouri, par exemple, inscrit l’intentionnalité médiatique, dans sa contribution : « Impact des télévisions satellitaires sur les valeurs culturelles arabo-islamiques », dans un rapport de lutte,  en affirmant : « l’occident  mène contre les pays arabes une guerre atroce »[viii], insérant ainsi, les échanges médiatiques dans un rapport plutôt conflictuel :«  La majorité des pays notamment les grands pays accordent de l’importance à la diffusion télévisuelle satellitaire, dans le but de réaliser des objectifs, soutenir leurs intérêts, semer  de l’intolérance , et faire passer leurs politiques. Elle devient par conséquent, une nouvelle arme pour la conquête culturelle ; ce qui explique pourquoi ces pays ont donné tant d’importance à la diffusion massive de leurs programmes dans le monde arabe»[ix]. C’est à partir de cette  perception de l’intentionnalité, que la mission éducative, selon Edaouri, reste prisonnière de flux et de reflux entre la famille et  l’école d’une part, et dans la réception  télévisuelle satellitaire, d’autre part. Pour lui, « Les firmes internationales utilisent les satellites de diffusion pour exercer une orientation soupçonnée, cela influe sur l’activité éducative de la famille et l’école, et  sort cette activité de sa trajectoire naturelle et mène la société vers l’inconnu »[x]. A ce niveau on s’aperçoit que l’intentionnalité converge avec le sentiment  du « complot » ; c’est pour cette raison que la notion d’éducation dans les travaux,  est plutôt orientée  afin d’assurer l’immunité notamment pour les enfants et les adolescents considérés comme générations vulnérables. Cela leurs permettra, selon  Ali Houssein Edaouri, de faire face à cette invasion ressentie.
 
La question  des effets de l’activité télévisuelle sur le lien familial a été développée par Safa Faouzi,  dans sa communication : «Influence de la télévision satellitaire sur la famille arabe[xi] ». L’auteur explique dans l’introduction de son article, les mutations dans le paysage  communicationnel des individus  au cours des dernières décennies. Ce changement est caractérisé par l’abondance en matière de programmes de distraction que les nouvelles technologies mettent à la disposition du public. L’environnement  médiatique actuel a eu des conséquences sur les pratiques des individus qui accordent de plus en plus d’intérêt aux activités médiatiques  et abandonnent progressivement les autres activités sociales. L’augmentation du nombre de téléviseurs  et la multitude des choix a  fragmenté l’unité du public. L’auteur constate l’émergence de la réception individuelle face  à la réception familiale collective. Les nouvelles formes d’usages émergentes ont affaibli le lien social entre les membres au sein de la cellule familiale.
 
Devant cette gamme variée de programmes proposés par les télévisions satellitaires, les individus choisissent parmi les chaînes celles qui gratifient leurs besoins. De ce point de vue, les récepteurs jouent un rôle actif en ce qui concerne les usages télévisuels. Cela converge avec la position des ethnographes qui confirment à travers les études empiriques de la réception que «les téléspectateurs sont des  coproducteurs de la signification» [xii]; ils ne consomment pas les produits symboliques proposés de manière systématique, mais ils  attribuent  aux séquences  des lectures nuancées (oppositionnelles, négociées, différentielles, etc), la consommation automatique du sens ne représentant  qu’une possibilité parmi d’autres. Il est important donc  de signaler que le système des valeurs dans une société  joue le rôle du filtre, puisque les normes et les valeurs acquises à travers les modes de socialisation déterminent le type de lecture. C’est pour cela, d’ailleurs  qu’ils ont abandonné  la notion de « l’audience passive »,  pour adopter en contrepartie, le concept de « l’audience active » qui participe au choix et à la construction du sens. La contribution de Safa Faouzi   confirme  cette rupture avec la perception du rôle du public.
 
Nous constatons à travers la lecture des actes que toutes les contributions précédentes traitent de la diffusion et la réception des programmes satellitaires étrangers dans la région arabe ; par contre la communication : « Effets des télévisions satellitaires arabes et leurs rôle dans la formation des pratiques», de Ahmed seid Mostefa s’intéresse plutôt    aux activités des télévisions satellitaires arabes. Il formule une critique profonde à l’égard de ces institutions qui sont, d’après l’auteur, loin de prendre en charge les problèmes et les difficultés réels des citoyens.
Au moment où le citoyen arabe se plaind de plusieurs problèmes et contraintes sociales, culturelles et économiques ; plusieurs chaînes satellitaires arabes n’accordent pas suffisamment d’importance a cette réalité. Elles exploitent l’innovation seulement pour garantir les grands revenus de la publicité. Elles jouent sur la sublimation artistique, le sentimental et l’instinct. Elles sont loin d’offrir une production équilibrée, comme si les problèmes du citoyen arabe sont déjà résolus. A travers ce  fossé existant entre l’audience et les institutions locales, l’auteur explique  le phénomène de l’aliénation. 
Perception de l’influence 
Hassan Ali Mohammed, présente dans sa communication une synthèse des  travaux précédents. Il cité   six études ayant accordé un intérêt particulier à l’analyse de l’influence des télévisions satellitaires. Ces travaux procèdent  tous par approche quantitative, par contre peu d’études adoptent l’analyse qualitative qui semble plus appropriée pour appréhender ce phénomène complexe.
 
Le nombre d’heures consacrées par l’audience à la réception des programmes transnationaux  pour l’approche quantitative, constitue un ensemble d’indicateurs pertinents  pour justifier l’influence. Dans cette logique, la compréhension  des effets reste déductive et non pas réelle.  Nous savons que le spectateur peut rester devant sa télévision un certain  nombre d’heures ; il sélectionne des chaînes et des programmes, mais on ne peut pas savoir quel type  de lecture il attribue aux séquences télévisuelles.
 
D’un autre point de vue, nous constatons que les enquêtes de l’audiométrie[xiii] engagées  à des fins commerciales, pèsent aujourd’hui  sur la recherche scientifique en ce qui concerne la compréhension des effets des industries de la télévision sur les institutions sociétales. Le problème est qu’on utilise souvent les questionnaires de l’audiométrie qui n’ont pas été confectionnés pour  faire ressortir les indicateurs liés à la problématique de l’influence. Les résultats quantitatifs sur l’audience  d’une chaîne de télévision ne servent pas seulement à la production du savoir scientifique, « mais ces résultats sont investis  dans une concurrence commerciale entre les institutions médiatiques »[xiv].
 
La perception de l’influence télévisuelle telle qu’elle se manifeste dans la communication  de Ali houssein Edaouri, est inspirée par une logique combinée. Elle se réfère à la logique mécaniste, établie par la théorie de « l’aiguille hypodermique » ; et d’autre part, à la théorie de la « cultivation »[xv]. Elle considère que les téléspectateurs intériorisent les normes et des valeurs de manière automatique, suite à la réception  des contenus proposés par les télévisions satellitaires. En arrière plan [1]"L'audience est envisagée comme une cible amorphe qui obéit aveuglement au schéma stimulus-réponse "[xvi].
 
Les contributions négligent certains  travaux importants, notamment ceux qui « cernent la famille comme lieu actif de pratiques sociales, pratiques sous l'influence, à la fois de l'environnement social et culturel au sens large, et sous celle des caractéristiques spécifiques existant au sein de chaque famille »[xvii]. Nous citons à titre d’exemple David Morley. Ce dernier propose à travers ses  enquêtes menées  auprès des familles, un cadre d'analyse considérant la télévision comme un média essentiellement domestique. Pour lui, la dynamique familiale nous renseigne sur  la façon dont les membres de la famille interprètent les  contenus des messages proposés par les industries télévisuelles, et cela  permet de comprendre les effets réels.
Conclusion 
Bien qu’un tel sujet (télévision/famille) intéresse davantage les sociologues et les anthropologues, qui considèrent  la réception télévisuelle, comme  pratique sociale et culturelle, le colloque a  attiré plutôt, les spécialistes  de  l’information et de la communication ; mais de manière générale, la participation des disciplines concernées par le sujet, n’a pas  abouti à l’émergence du champ intermédiaire fédérateur, qu’est « la sociologie de la télévision ». Les approches fragmentées  par l’analyse unidimensionnelle, reflètent les carences et les insuffisances, que les intervenants eux mêmes  n’ont pas  manqué pas de soulever.
 
Les travaux présentés dans le colloque, reflètent la confusion entre le savoir scientifique de l’influence télévisuelle, et  le discours idéologique, alors qu’il nous paraît nécessaire de dissocier les deux champs et inscrire l’analyse dans une démarche compréhensive.
 
La perception du public obéit parfois au schéma stimuli/réponse. Nous avons remarqué que la famille a été au cours des travaux présentée comme une institution passive et vulnérable .Elle perd tout son contrôle devant la réception satellitaire: « La télévision satellitaire comme moyen de communication moderne a la possibilité de diffuser dans un temps record, et a réussi à détruire toutes les formes locales de contrôle ».Un tel jugement nécessite  en fait, des précisions, du moment que les contrôles existent et  ils continueront à exister, puisque  la réception télévisuelle n’est pas le moyen d’absorber  de manière automatique, les valeurs véhiculées par la télévision satellitaire. C’est un moment d’interaction et d’échange entre « les médias cultures »[xviii], et la culture traditionnelle. Les effets n’atteignent pas les individus et les groupes, sauf s’ils échappent aux systèmes de valeurs  qui agissent comme des filtres  contre l’influence.
 
Ces filtres existeront tant que les institutions de la société continuent à véhiculer des valeurs et des normes à travers la communication sociale, et cela détermine en grande partie  les types de lectures que les téléspectateurs  différenciés attribuent aux produits proposés par les industries télévisuelles.

Notes

[1] Athar el-Fadaiyet  ala el-oussra el arabia , transcription de l’arabe vers le français de l’intitulé du colloque : Influence des télévisions  satellitaires sur la famille arabe, l’Organisation Arabe du Développement Administratif OADA : Caire,  avril 2007.
[2] M.I. Touidjri (D.G de l’ OADA), Préambule des actes du colloque.
[3] H.I. Oubeid , « Les télévisions satellitaires et leurs influences sur la famille et la société : Les réflexions actuelles et les défis de l’avenir : approche sociologique », Influence des télévisions  satellitaires sur la famille arabe , p. 3.
[4] Ibid.
[5] E.Macé, « Qu’est –ce que une sociologie de la télévision ? Esquisse d’une théorie des rapports sociaux médiatisés », In Revue Réseaux, n°104, Hermès Science Publications, 2000, p. 250.
[6] D. Morley, Television, Audiences and Cultural Studies, London: Routledge, 1992, p. 82.
[7] Hassan  Ali Mohammed, « Les effets socioculturels de la diffusion étrangère directe dans le région arabe », Influence des télévisions  satellitaires sur la famille arabe. p. 155.
[8] A.H. Edaouri, « Impact des programmes des télévisions satellitaires sur les valeurs culturelles arabo-islamiques », Influence des télévisions  satellitaires sur la famille arabe, p. 21.
[9] Ibid.
[10] Ibid., pp. 28-29.
[11]F.Safa, « l’influence de la télévision satellitaire sur la famille arabe », Influence des télévisions  satellitaires sur la famille arabe, p. 55.
[12] C. Didiet et P.M. Fourquet ( dir .), La télévision et ses influences, Bruxelles: Deboeck,1er Edition,2003, p. 15.  
[13] Mesure de l’audience.
[14] Proulx Serge,"Penser les usages des technologies de l'information et de la communication aujourd'hui:enjeux-modèles-tendances", Enjeux et usages des TIC:aspects sociaux et culturels, Presses universitaires de Bordeaux,2005, p. 20.
[15] G. Gerbner, L. Gross, L. Signolielli and M. Morgan, 1994, « Growing up with television: the cultivation perspective”, in J.Bryant and D.Zillmann ,Edition Media effects, pp. 17-42.
[16] Armand et Michèle Mattelart, , « Histoire des théories de la communication », Edition, Casbah : Alger, 1999,  p. 19.
[17] D. Morley, op.cit., p. 202. 
​[18] E. Macé, op.cit., p. 29.

Auteur

Mustapha MEDJAHDI

Pagination

Pages  17-18

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 05 N° 01,​ Mars 2009