Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

La nuit sur la figure
réalisé avec le soutien du C.I.S.P, de la C.E et du H.C.R aux éditions
Barzakh
Alger, 2008, 93 pages, ISBN : 978-9947-851-14-2
 
Yakoulna el hout ou mayakoulneche eddoud » (plutôt être dévoré par les poissons que par les vers) : c’est le credo des harraga qu’on peut lire, repris en exergue, dans l’ouvrage La nuit sur la figure (portraits de migrants), terrible métaphore sur un désespoir préférable à un autre désespoir.
 
Paradoxalement, cet ouvrage est tout autant beau que poignant et, surtout, d’une vérité crue. Des témoignages et des photos à l’état brut mais non sans esthétique. Il a été initié par le bureau d’Alger du CISP (Centre international de soutien aux populations), organisation non; gouvernementale, qui a commencé à mener d’abord un travail d’information et de sensibilisation, en Afrique, en commençant par l’Algérie, à partir de 2002. « Son éthique de base est liée aux droits de la personne : droit à une information juste (sur les risques et dangers de la migration illégale) ; droit à l’intégrité physique et à la dignité dans les espaces de transit ; droit à l’assistance et à la protection dans les pays de destination. En effet, nous avons la conviction que la recherche de meilleures conditions de vie et de travail est un droit inaliénable, de même que celui de trouver refuge dans un autre pays quand le sien est en guerre… » : Ainsi est, en somme, définie la mission du CISP, dans l’introduction à cet ouvrage (Sandro de Luca, responsable de la zone Afrique).
 
Celui-ci est, plus loin, défini comme « espace dans lequel les migrants – maghrébins et sub-sahariens – s’expriment enfin. Ici, point d’interprétation, de commentaire ou d’analyse, encore moins de dénonciation. Il n’y a ni tentative de traduire leurs désirs ou attentes, ni ambition de proposer de prétendues solutions. C’est une parole brute, nue, et à la tragique beauté, qui nous est livrée ». C’est donc une parole, par le verbe et par l’image, qui est donnée ici à un échantillon de migrants. C’est alors que l’ « on comprendra mieux, par exemple, pourquoi un Maghrébin, alors qu’il est à priori mieux qu’un Sub-saharien pour s’en sortir économiquement, choisit pourtant de, partir de façon irrégulière, au péril de sa vie, ou alors pourquoi certains Subsahariens ne comprennent pas la si sévère restriction de circuler en Afrique du Nord, quand, en Afrique de l’Ouest, règne, à peu près partout, la libre circulation des personnes. ».
 
Ce sont-là quelques extraits succincts à même d’éclairer l’objet de ce texte qui, outre l’avant-propos, comporte une préface de l’écrivain algérien Yasmina Khadra. Comme l’indique son titre, La nuit sur la figure, celle-ci ne pouvait être qu’un hommage lyrique, aux accents littéraires. Ce texte s’ouvre d’ailleurs comme suit : « ils ont la nuit sur la figure, et le blanc des insomnies plein les yeux ; et s’ils semblent incarner toutes misères du monde, ils ne rêvent que de soleil jusque dans le coeur des ténèbres ». Plus en profondeur dans son texte, l’écrivain nous livre cette image des migrants : si tous ne savent pas où ils vont, ils savent ce qu’ils fuient. Ils ne veulent plus se diluer dans leurs ombres ; ils refusent de se tourner les pouces jusqu’à ne plus avoir de peau sur les mains. Le malheur, dit-on, est bon à quelque chose ; et eux ne sont bons à rien. Comment peut-on être moins qu’un malheur alors qu’ils ne demandent qu’à faire le bonheur des leurs ? »
 
Il faut savoir aussi que cet ouvrage accompagne un documentaire Immigration, le piège, produit également par le CISP et réalisé, en 2007, par le journaliste Djamel Benramdane. Des propos y ont été collectés par celui-ci, dans ce livre et accompagnent des témoignages recueillis par Mustapha Benfodil, également journaliste reporter.
 
Outres les propos présentés en encarts et en exergue, 14 témoignages sont présentés, tous aussi poignants les autres que les autres, avec une traduction intelligente, bien rendue. Des témoignages aux titres eux-mêmes déjà assez suggestifs, pour certains : « là où le destin t’envoie, c’est là-bas que tu restes», «on enterre nos frères dans le désert», «on devrait pouvoir naître camerounais et mourir algérien », nous sommes clandestins dans notre propre pays»,…Parmi les témoignages, la majorité sont ceux de migrants sub-sahariens (Cameroun, Nigeria, Cote d’Ivoire, Mali) avec quelques témoignages de harraga, vers l’Espagne et le cas d’un Marocain vers l’Italie, via la Libye.
 
On peut relever quelques traits, apparemment peu connus ou occultés, dans les pays nord-africains : d’abords le racisme vis-à-vis des noirs africains. Aussi bien chez la population, que chez des gens du peuple que des agents de l’état. C’est un phénomène assez nouveau, en tous les cas dans son expression brutale. Les sociétés maghrébines, par où transitent de plus en plus massivement des Sub-sahariens en transit vers l’Europe, sont devenues inhospitalières, intolérantes, vis-à-vis de ces derniers. L’autre trait saillant et nouveau également, c’est la dureté, l’absence de clémence et d’état d’âme avec lesquels sont traités ces migrants par les services de contrôle et sécurité. C’est ce qui ressort des témoignages contenus dans cet ouvrage et aussi du documentaire signalé.
 
Enfin, last but not least, il faut recommander de découvrir lentement, attentivement, les 27 beaux portraits, en noir et blanc, qui donnent un plus d’esthétique et de chaleur à cet ouvrage. Ils sont l’œuvre du photographe Kays Djilali et ont pour sujet des Sub-sahariens, pour la majorité photographiés en Algérie (dans le Sud et à Alger). Avec finesse et dans de belles compositions, faut-il souligner.

Auteur

Brahim HADJ SLIMANE

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Pages  14

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 05 N° 02,​ Septembre 2009