Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

​ Quel étrange destin que celui de J.M. Coetzee, Sud Africain, Prix Nobel de littérature de langue anglaise en 2003, et qui publie Foe en 1986, réécriture d’un mythe : Robinson Crusoé. Foe est un roman, traité sur la parole qui interpelle la communauté de l’homme sur le thème de l’archétype de l’esclavage Vendredi, de l’appropriation et de l’expropriation de la terre « l’île au soleil », à partir du roman éponyme Robinson Crusoé qui va institutionnaliser le cliché du « bon sauvage » dans le regard du monde occidental, désormais.
 
Source infinie d’inspiration, cette fiction va alimenter à partir du XIIIe siècle, l’imaginaire prolifique de l’Europe qui commence à reconstruire le monde selon ces empires. Fao, en anglais signifie « ennemi » et c’est aussi le nom réel de l’auteur qui va ajouter la particule « De », pour publier sous le pseudonyme de Daniel Defoe (1660-1731), et que Coetzee s’amuse à tourner en dérision en lui faisant jouer son rôle d’écrivain, dans sa propre fiction, remis en cause par ses personnages, juxtaposition de trois moments de l’acte de mise en discours : celui de l’écriture (Foe), celui de l’histoire (Robinson mais raconté par une femme S.Barton) et notre présent, celui de Vendredi , dont le silence signifie par prétérition.
 
En effet, quel étrange destin que celui de cet esclave volé enfant et dont on a coupé la langue. Cette langue disparue, emportera avec elle tous les secrets, misères et vérités pathétiques de sa condition. Crusoé va assujettir deux êtres humains par son autorité absolue sur l’île : d’abord Vendredi, ensuite une autre naufragée comme lui Susan Barton. Cette dame va, elle aussi, partager le sort de Vendredi. Par solidarité elle va vainement essayer d’obtenir, par maints stratagèmes, la vérité sur sa mutilation. Les hypothèses vont se suivre et la plus crédible, aux yeux de l’homme blanc, reste l’hypothèse alibi avancé par Robinson, celle des Maures qui coupent les langues comme ils émasculent les serviteurs de harem, pour en faire des eunuques.
 
Mais Susan Barton pose les questions qu’il ne faut pas :
 
a) celle de l’histoire de l’esclavage écrite par les esclavagistes eux-mêmes ;
 
b) celle de l’incohérence du Maure qui mutile l’esclave d’un organe essentiel pour sa fonction en tant que telle, c’est à- dire comprendre, obéir et rendre compte, équation de la communication, cruciale dans le monde de l’homo economicus qu’est l’esclavagiste par principe de fonctionnalité.
A
Robinson n’enseigne que les mots dont il a besoin sur cette île «Nous ne sommes pas en Angleterre ; nous n’avons pas besoin d’une grande abondance de mots » (p. 24). Implicitement l’Angleterre n’est pas pensée comme une île, mais surtout quel principe de rentabilité linguistique sous-jacent, et quelle leçon d’application aujourd’hui ?
 
Les natifs de l’anglais parlé aujourd’hui représentent un cinquième de la communauté anglophone du monde, soit cinq cent millions sur deux milliards et demi de locuteurs de cette langue. Est-ce à dire que les natifs de l’anglais n’utilisent qu’un cinquième de son potentiel langagier et que par conséquent, ses pouvoirs prescriptifs et normatifs se trouvent dans la langue parlée par les deux milliards restants ? Les lois d’une économie des langues sont déterminées par leurs capacités discursives et la réalité du monde contemporain tend à confirmer ce constat. Peut-être que Coetzee nous invite à introspecter cette langue réappropriée par nous autres non-natifs et réécrire l’histoire des silences de ce continent mutilé par la traite et le colonialisme ?
 
La langue coupée est la métaphore absolue d’une parole confisquée à laquelle on substitue une histoire écrite par procuration autonymique. Pourquoi faut-il que seule la parole écrite confirme la vérité du passé? Un énoncé devient-il vrai, réfère-t’il au réel uniquement parce que réifié par l’écrit, par rapport aux énoncés verbaux, oubliés de par l’évanescence de l’acte de parole, aussi éphémère que le temps qu’il prend pour se réaliser ? Cette capacité d’archivage dont est crédité l’alphabet, magnifiée par la symbolique du signe, a dénié à l’oralité africaine sa solvabilité, quant à se « dire », statut d’énonciateur légitime, quant à revendiquer son histoire par le « dit » oral, légitimité de son énoncé.
 
Cette allégorie du pouvoir de l’écrit sur la parole rétablit le souci de l’authenticité historique de ceux à qui on l’a prise, ou ceux que l’on a privé du droit de se dire, sachant que l’on s’accomplit en se racontant, comme l’exprime un autre Africain non natif de cette langue « Ce sont les histoires, plutôt que les faits qui nous enchantent et nous font croire encore »1. Le statut d’énonciateur est en soi un acte fondateur de pouvoir discursif, c’est-à-dire de substance identitaire. Au « dit » de l’institution esclavagiste, écriture de l’homme blanc, l’on opposera le « dit » de l’esclave d’hier, devenu maître de l’écriture de sa propre parole.
B
Peut-être que dans son entêtement à découvrir le passé de Vendredi, Susan Barton qui « devint son deuxième sujet, le premier étant son serviteur Vendredi » (p.14) veut aussi par analogie réécrire l’histoire de la traite des blanches institutionnalisées par le statut qui est fait à la femme ? Peut-être que par la remise en question de l’appropriation de l’île de Facto, par Robinson, ce qui ne peut se faire que par l’expropriation de l’autre, ces deux sujets nous invitent à reconsidérer l’outrecuidance des logiques coloniales ?
 
Susan Barton n’arrivera pas à rendre Vendredi à l’Afrique, le mythe du retour n’est que l’illusion d’un pèlerinage dans la mémoire usurpée. En effet, par la concomitance de deux diégèses, le temps de l’histoire et le temps de l’écriture, Coetzee amène le lecteur à prendre conscience du degré d’ambivalence qui caractérise les discours de fiction. Ce pastiche du Robinson canonisé par la tradition littéraire britannique, nous interpelle sur le rapport de la fiction au réel, sous la forme d’une métafiction exprimée par trois énonciateurs, deux nègres : le scribe Foe et le héros Vendredi, mis sur le même pied d’égalité, et le seul témoin caution de la vérité Susan Barton.
 
Ce roman-essai est en fait une réflexion sur l’énonciation et le pouvoir que prennent les énoncés de par les qualités inhérentes aux capacités rhétoriques de leurs énonciateurs. Nous sommes en présence d’un texte polyphonique qui restitue la parole à trois personnages, narrateurs confirmés par ordre d’importance :
 
a) celle qui a vécu les faits qu’elle rapporte, mais qui ne sait pas les construire en histoire, S.Barton ;
 
b) celui qui va écrire l’histoire qu’il n’a pas vécu comme s’il l’avait vécue, abusant de son pouvoir pour façonner un Robinson qu’il n’aurai jamais rencontré, car ce dernier mourra en mer, après son sauvetage et avant d’arriver en Angleterre.
 
c) et finalement, l’énonciateur énigmatique, privé de son pouvoir de dire son vécu, et qui ne sera rien d’autre qu’une suite de propositions spéculatives sur une possibilité d’être avec un passé, résultant d’une correspondance épistolaire entre son témoin S.Barton et le scribe « FOE » l’ennemi, constituant en outre la deuxième partie, environ la moitié de cet ouvrage, et de loin la plus importante.
 
Cette allégorie a inspiré plus d’un débat philosophique, dont le plus remarquable est l’excellent essai de G. Deleuze « Michel Tournier et le monde sans autrui » à partir de l’oeuvre de M. Tournier Vendredi ou les limbes du pacifique, et dans lequel il développe l’idée centrale que « le langage c’est la réalité du possible en tant que tel ». Mais la polémique essentielle depuis le début du XIXe siècle a tourné autour de la notion toute relative d’intertextualité, pour l’exprimer ainsi par euphémisme de courtoisie, qui a inspiré son oeuvre à Defoe, c’est-à-dire la publication cinq siècles plus tôt par Ibn Tufayl (né à Cadix dans la première décennie du XIIe siècle et mort en 1185) de son Hayy Ibn Yakdan, quand on sait que l’auteur anglais du XVIIIe siècle a conçu son récit comme le journal détaillé de la quotidienneté d’un naufragé, ayant réellement passé une vingtaine d’années sur une île déserte, et dont il aurait recueilli le témoignage.
 
À partir d’archives ayant appartenu à la bibliothèque de Defoe, et retrouvées après sa mort, dans une thèse bien documentée, Nawal Muhammad Hassan2 fait la démonstration de l’impact de Hayy Ibn Yakdan, traduit en anglais en 1674, sur l’imaginaire du marin que fut cet auteur grand aventurier de l’Empire britannique.
 
Chez Ibn Tufayl le séjour de Hayy ( le Vivant « perfection de la vie dans l’intelligence et l’action »), Ibn Yakdan (Fils du Veilleur « intelligence pure qui ne connaît ni le sommeil ni l’inattention » personnage avicennien), dans l’île et sa rencontre avec Asal n’est rien d’autre que le récit d’une expérience mystique, vécu par un ermite soufi « Philosophe autodidacte » et dont le compagnon sera un interlocuteur suscitant la contradiction de l’argumentaire d’un traité théologique, à savoir « la possibilité pour l’homme sans autre secours que celui de sa propre intelligence, de parvenir à la connaissance parfaite »3. Le sens de cette œuvre est principalement fondé sur la construction d’un échange dialogique entre deux personnages, qui parlent, fonction vitale, pour avancer dans la voie de la vérité.
 
Chez Defoe, Vendredi perd la parole, Robinson dit la vérité, le verbe devient un instrument à fonction performative redoutable, puisqu’il va induire obéissance à l’ordre du seul locuteur de l’île. On voit que la même isotopie, celle de la solitude passe d’un verbe source de lumière (recherche de la vérité) chez Ibn Tufayl à un verbe silence, le Vendredi de Defoe qui à son tour devient un silence discursif, le Vendredi de Coetzee.
 
Ainsi, les Maures mutilant leurs esclaves est une contre-proposition teinte de cynisme, que fait Coetzee, afin de convoquer les Européens, à la barre des accusés, pour avoir nié aux autres langues et cultures, leur pouvoir d’exprimer leur réel : lieu et temps. Le Vendredi de Coetzee est un réquisitoire qui dit : le pouvoir que vous avez exercé sur mon corps est contingent, celui que vous avez exercé sur mon verbe se voulait éternel. Vous avez fait l’histoire et mis vos mots pour la dire, vous avez commis l’événement et y inscrit le sens avec les mots que vous avez créés pour le justifier.
 
Je n’ai que vos mots pour dire mon histoire, et malheureusement ils ne portent pas le sens qui est le mien, ils ne correspondent pas à ma sémantique du monde. Aujourd’hui nous sommes deux milliards à utiliser vos mots et à produire du sens qui vous échappe. Nous y mettrons notre sens, car sur quatre personnes auxquelles je parlerai anglais, trois le comprendront, ainsi nous imposerons nos références, notre norme du bien et du mal et rétablirons notre verbe, ce que nous avons commencé à Durban en 2001.

Références

Ben Okri : Birds of Heaven, Phoenix, 1996.
J.M. Coetzee : Foe, Penguin Books, 1987.
Léon Gauthier : IBN TUFAYL. Sa vie et ses oeuvres. E. Leroux, Paris : P.U.F.,1983.
Ibn Tufayl : Le philosophe sans maître, histoire de Hayy ibn Yaqzân, Présentation de
G. Labica. Traduction de Léon Gauthier, Alger : S.N.E.D., 1969.
Sophie Mayoux : Foe, traduit de l’anglais (Afrique du Sud), Paris : Editions du Seuil, 2003.
Nawal Muhammad Hassan : Hayy Ben Yaqzan and Robinson Crusoe ‘‘A Study of an
Early Arabic Impact on English Litterature’’, Al Rashid House for publicat
1980, Republic of Iraq, Ministry of Culture and Information.

notes

1 “It is the stories, rather than the facts, which still enchant us towards belief”, Ben Okri, 1996, p. 19. (C’est ma traduction).
2 Nawal Muhammad Hassan, Hayy Ben Yaqzan and Robinson Crusoe, 1980, p. 35.
3 G.Labica, dans sa présentation de Ibn Tufayl : Le philosophe sans maître, histoire de Hayy Ibn Yaqzân, 1969, p.19.

Auteur

Sidi Mohammed LAKHDAR BARKA

Pagination

Pages  16-17

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 06 N° 01,​ Mars 2010