Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Naissance et éveil de la pensée
Naguib Mahfouz Ibrahim est né au Caire un 11 décembre 1911 dans une famille cairote peu aisée, au vieux quartier populaire du Caire Fatimide, El Gamaliyya, pas loin de la mosquée d’El-Hussein et du café el Fichawi, situé au centre commercial de Khan el khalili : « Je me rappelle de notre maison à Gamaliya, presque vide. Mon père a eu avant moi six enfants qui se sont succédés, quatre filles et deux garçons. Ensuite ma mère n’a pas accouché pendant neuf ans, et…Je suis né. »1

Après des études primaire et secondaire, l’écrivain s’inscrit à l’Université du Caire (roi Fouad) pour des études de philosophie, qu’il finalise par une thèse sur la beauté dans l’Islam, avant d’entamer en 1935, à la suite de son père, une carrière de haut fonctionnaire. Il se tourne définitivement vers la littérature, qu’il considère dès son jeune âge comme une passion, à laquelle il consacre toute sa vie, comme le dit son ami GHITANI : « Naguib Mahfouz a consacré toute sa vie à la littérature. »2
 
Dans sa carrière de fonctionnaire, le petit Ibrahim a occupé plusieurs postes dans les couloirs des ministères égyptiens : il passe de directeur de la censure à responsable de la fondation du cinéma, puis à conseiller à la culture. En parallèle avec ses charges administratives, Mahfouz écrivait des articles pour des journaux égyptiens, des scénarios de films, des romans et des nouvelles.
Passage au réalisme littéraire
Lors de ses débuts dans la publication, Naguib Mahfouz commence par quelques petits textes dans les revues littéraires. Ses trois premiers livres publiés, Souffle de la folie (1938), Le Jeu du Destin (1939) et La Malédiction de Râ (1939), ne connaissent pas un grand succès. Après l’avènement de la seconde Guerre mondiale, l’écrivain se consacre à l’histoire récente de l’Égypte en racontant sa société, avec une approche réaliste. Il décrit dans des romans -notamment Le Nouveau Caire (1945), Le Passage des miracles (1947) et Vienne la nuit (1949) -les différentes classes sociales vivant au Caire en ce XXe siècle : « Mes écrits étaient réalistes, en même temps je lisais tout ce qui s’écrivait contre le réalisme. La littérature universelle s’est intéressée à la réalité sociale à travers des centaines de travaux avant de passer aux courants de conscience, d’inconscience et de surréalisme. Jusque là, mon entourage social, n’a pas été étudié et il fallait l’approcher en appliquant les méthodologies de critique littéraire que j’avais connues. »3
 
Même s’il a publié des romans pendant les années 30 et 40, l’auteur ne connaît de  renommée dans le monde arabe qu’après la publication de sa Trilogie à la fin des années 1950. Composée de plus de mille cinq cents pages cette saga familiale retrace le parcours d’une famille bourgeoise vivant au Caire qui va assister aux bouleversements politiques, sociaux, que connaît la capitale depuis la Révolution de Saad Zaghloul en 1919 jusqu’aux derniers jours de la monarchie.
 
Début 1959, un roman, Les fils de la Médina publié dans Al-Ahram en roman feuilleton, provoque la dénonciation de l’écrivain par la haute autorité religieuse en Égypte (El Azhar). Le roman qui condamne implicitement la politique du président Gamal Abdel Nasser est jugé blasphématoire. Pour éviter les tensions, il décide de le retirer de la scène politico-littéraire.
Enfin le prix Nobel pour l’écrivain engagé
Les romans de Mahfouz expliquent l’engagement et la tolérance de l’écrivain. Ils reflètent notamment ses positions politiques mais aussi les évolutions qu’a connu la société égyptienne. Lors de la Révolution de 1952 qui a fait parvenir au pouvoir des militaires il était socialiste engagé, mais cela ne va pas durer longtemps. Après les défaites face à Israël surtout celle de 1967, l’écrivain passe dans le camp des opposants au pouvoir. En 1979 il décide d’encourager les accords de paix entre l’Égypte et Israël, et bien que restant solidaire avec le peuple palestinien, il subira un boycottage dans presque tous les pays arabes.
 
Grand frère des jeunes écrivains, Mahfouz décide de reprendre dans ses travaux leurs créativités littéraires. Il atteint le sommet de sa gloire lorsqu’il décide de revenir, dans ses écrits à son vieux quartier (Récits de notre quartier, 1975 ; La Chanson des gueux, 1977). Il est récompensé en 1988, par le Prix Nobel de littérature. Incapable de se déplacer jusqu’à Stockholm à cause de son état de santé, il délègue ses deux filles pour le représenter.
Ils ont voulu tuer l’écrivain !
En 1994, accusé de blasphème contre l’islam, par les fondamentalistes religieux, il échappe à la mort lors d’un attentat. Un jeune lui donne des coups de couteau, le laissant presque mort et prend la fuite. L’écrivain rentrait à peine du siège du journal « Al-Ahram » où il se rendait chaque jour pour écrire une chronique. Au moment où il descendait du véhicule du journal, un jeune s’est approché de lui, Naguib a cru qu’il voulait le saluer comme tous les Égyptiens qu’il rencontrait le matin en allant acheter ses journaux sur le cobri (pont). Il a été transporté par des passants à l’hôpital de la police pas loin de son appartement situé à el Aghouza. Malgré cela, il ne garde aucune rancune contre le coupable en disant : « le bien remporte chaque jour des victoires parce que du mal peut naître le bien ».
Et c’est la mort !
Depuis l’attentat contre lui en 1994, Naguib Mahfouz n’a plus son physique d’antan. C’est un homme qui ne voit pas bien qui entend à peine. Mais il n’a jamais renoncé à son rire pharaonique et à être présent sur la scène littéraire. Cette pyramide de la littérature égyptienne est le digne héritier des grands écrivains Taha Hussein, Tewfik al-Hakim et bien d’autres, même si « Naguib Mahfouz a compris avec intelligence les particularités de la classe moyenne et la réalité des conflits entre les différentes forces sociales dans la société égyptienne. Ce qui nous a permis d’analyser les phénomènes sociaux avec succès. »4
 
Personne avant lui n’a su décrire des lieux comme Zuqâq al-midaqq, Qasr al-Chawq, Khân al-Khalîlî ou des personnages comme Hamida, Zanouba, Sayed Kircha, etc. Il réussit à nous présenter l’Égypte profonde avec ses vices, sa bonté, sa grandeur, mais aussi sa décadence. Pour ces raisons et d’autres, il a mérité le nom de si essayed (le maître) de la littérature arabe, image que le personnage de Ahmed Abdeljawad a très bien reflété dans la trilogie.
 
Le mercredi 30 août 2006, Naguib Mahfouz rend l’âme dans le même hôpital qui l’a abrité en 1994. Il a consacré sa plume à dévoiler les vices de la société égyptienne et à mettre à l’honneur son pays dont il était si fier, lui, qui se voyait héritier de deux grandes civilisations, pharaonique et islamique. Dans son testament Naguib Mahfouz a demandé que la prière du mort soit célébrée dans la mosquée Al-Hussein, située, à quelques mètres de son lieu de naissance dans le quartier de Gamaliyya, et où sa mère l’emmenait quand il était enfant.

Références bibliographiques

Ghitani, Djamal, 1980, Naguib Mahfouz se souvient, Bayrout : maison d’el Massira.
Maghrabi, Farouk-Ibrahim, 2005, « La projection sur les romans de Naguib Mahfouz.
Cas de La projection religieuse », Revue el mawkif el adabi, Association des écrivains arabes, Damas, n. 412.

Bibliographie de l’écrivain

(Source : Encyclopédie Wikipédia en ligne : Naguib Mahfouz)
Abath al-aqdâr, roman 1939 (trad. française La Malédiction de Râ, 1998)
Radôbîs, roman 1943 (trad. française L’Amante du pharaon, 2005)
Kifâh Tîba (Le combat de Thèbes), roman 1944
Al-Qâhira al-jadîda, roman 1945 (trad. française La Belle du Caire, 2000)
Khân al-Khalîlî, roman 1946 (trad. française Le Cortège des vivants : 1999)
Zuqâq al-midaqq, roman 1947 (trad. française Passage des Miracles, 1970)
Hams al-junûn (Le murmure de la folie), nouvelles, 1947
Al-Sarâb, roman 1948 (trad. française Chimères, 1992)
Bidâya wa-nihâya, roman 1949 (trad. française Vienne la Nuit, 1996)
La Trilogie :
Volume I : Bayn al-Qasrayn, roman 1956 (trad. française Impasse des Deux-Palais, 1987)
Volume II : Qasr al-Chawq, roman 1957 (trad. française Le Palais du désir, 1987)
Volume III : Al-Sukkariyya, roman 1957 (trad. française Le Jardin du passé, 1989)
Awlâd hâratinâ, roman 1959 (trad. française Les Fils de la médina, 1991)
Al-Liss wa-l-kilâb, roman 1961 (trad. française Le voleur et les chiens, 1985)
Al-Simmân wa-l-Kharîf (Les cailles et l’automne), roman 1962
Dunya Allâh, nouvelles 1962 (trad. française Le Monde de Dieu, 2000)
Al-Tarîq, roman 1964 (trad. française La Quête, 1997)
Bayt sayyi’ al-sum’a (Une maison mal famée), nouvelles 1965
Al-Chahhâdh, roman 1965(trad. française Le Mendiant, 1997)
Tharthara fawq al-Nîl, roman 1966 (trad. française Dérives sur le Nil, 1989)
Mîrâmâr, roman 1968 (trad. française Miramar, 1990)
Khammârat al-Qitt al-Aswad (Le cabaret du Chat Noir), nouvelles 1969
Tahta al-Midhalla (Sous l’abri), nouvelles 1969
Hikâya bi-lâ bidâya wa-lâ nihâya (Histoire sans commencement ni fin), nouvelles 1971
Chahr al-’asal (La lune de miel), nouvelles 1971
Al-Marâyâ, roman 1972 (trad. française Miroirs, 2001)
Al-Hubb taht al-matar (L’Amour sous la pluie), nouvelles 1973
Al-Jarîma (Le Crime), nouvelles 1973
Al-Karnak (Karnak), nouvelles 1974
Hikayât hârati-nâ, récits 1975 (trad. française Récits de notre quartier, 1988)
Qalb al-Layl (Au coeur de la nuit), nouvelles 1975
Hadrat al-muhtaram (Son Excellence), roman 1975
Malhamat al-harafîch, roman 1977 (trad. française La Chanson des gueux, 1989)
Al-Hubb fawq hadabat al-haram, nouvelles 1979 (trad. française L’Amour au pied des
pyramides, 1997), 1979
Al-Chaytan ya’izh (Satan prêche), 1979
‘Asr al-hubb (Le temps de l’amour), 1980
Afrah al-Qubba (Les noces de Qobba), 1981
Layâli Alf Layla (trad. française Les Mille et Une Nuits, 1997), 1982
Ra’aytu fi-mâ yarâ al-nâ’im (J’ai vu dans mon sommeil), nouvelles 1982
Al-Bâqi min al-zaman Sâ’a (Heure H-1), nouvelles 1982
Amâm al-’arch (Devant le trône), roman 1983
Rihlat Ibn Fattouma (Le voyage d’Ibn Fattouma), roman 1983
Al-Tanzhîm al-sirrî (L’organisation secrète), nouvelles 1984
Al-’A’ich fî l-haqîqa, roman 1985 (trad. française Akhénaton le Renégat, 1998)
Yawma qutil al-za’îm, roman 1985 (trad. française Le Jour de l’assassinat du leader, 1989)
Hadîth al-sabâh wa-l-masâ’, roman 1987 (trad. française Propos du matin et du soir, 2002)
Sabâh al-ward, roman 1987 (trad. française Matin de roses, 1998)
Quchtumar, roman 1988
Al-Fajr al-kâdhib (L’Aube trompeuse), nouvelles 1989
Asdâ’ al-sîra al-dhâtiyya, récits 1996 (trad. française Échos d’une autobiographie, 2004)

Notes

​1 Cité par Djamel Ghitani, Naguib Mahfouz de souvient, Bayrout, Maison d’El Massira, 1980, p.9.
2 Cité par Ghitani, 1980, p.6
3 Cité par Ghitani, 1980, p.42
4 Maghrabi, Farouk-Ibrahim, «  La projection sur les romans de Naguib Mahfouz. Cas de La projection religieuse », Revue El Mawkif El Adabi, Damas, Association des écrivains arabes, 2005, N° 412, p.20.

Auteur

Nebia DADOUA HADRIA

Pagination

Pages  13-14

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 06 N° 01,​ Mars 2010