Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Organisé Par Le Centre National De Recherches Préhistoriques Anthropologiques Et Historiques (CNRPAH) Dans Le Cadre Du 2ème Festival Culturel Panafricain D’Alger (5- 20 Juillet 2009)

​ La vie d’un homme comme Fanon ne naît pas de rien ; c’est la résultante de tout un parcours, toute une lutte contre toute forme de violence et toute forme de profusion, c’est un engagement pour la décolonisation et la liberté ; liberté du corps et de l’esprit, telle était la vie de Fanon qui ne cesse de susciter l’intérêt et d’attirer l’attention par ses œuvres et sa pensée révolutionnaire. Et c’est ainsi qu’est venu le colloque international organisé dans le deuxième festival panafricain de la culture pour rendre hommage à ce grand personnage, à sa trajectoire, à sa pratique de médecin psychiatre, à sa pensée qui nous interpelle toujours à évaluer en quoi il a marqué son siècle et les générations qui ont suivi.
 
Le colloque sur Fanon propose aux chercheurs, aux enseignants et à tous ceux qui partagent l’idée de Fanon que « chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à la tentative d’asservissement de son semblable je me suis senti solidaire de son acte », de montrer en quoi l’œuvre de Fanon et sa présence ont aidé à résister et comment cette même pensée revit et alimente notre actualité sans omettre que Fanon donnait à la culture une place importante dans la mutation sociale ; l’accent est mis sur l’impact du regard de Fanon sur les mouvements africains de libération.
 
Une question importante revient tout au long du colloque : l’actualité de Fanon dans le monde contemporain cette question a été vivement traitée par nombre d’intervenants. Alice Cherki évoque la présence d’une pensée révolutionnaire chez Fanon qui s’articulait autour d’une libération subjective, culturelle et politique évidente et qui se trouve en disjonction avec la pensée politique, sociologique et même psychiatrique de son époque. Elle posa la question du comment faire revivre cette résistance en prenant en considération la mutation culturelle comme mutation vers un nouvel universalisme selon Fanon.
 
Henri Bah souligne, quant à lui, l’engagement de Fanon en faveur des droits universels de l’homme, par delà ses critiques des valeurs et manœuvres coloniales, en tête desquelles se situe l’idéologie des droits de l’homme, et bien avant que nous ne vivions certaines situations actuelles, qu’il n’a pas connues, tels le néo-colonialisme, le vent de la démocratie et son cortège de crises dans les nouveaux États, la mondialisation, l’engouement de tous en faveur des droits de l’homme, le durcissement des identités, la bonne gouvernance. Fanon nous proposait déjà une pensée dont la profondeur et la justesse n’ont pas été effacées par le temps, mais donnent encore à penser.
 
Hafid Diab, dans ses propos, pose la question de savoir si notre relation à la pensée fanonienne 50 ans après sa disparition est la même; si oui pourquoi cette divergence dans la lecture de la pensée de ce dernier ? Et pourquoi cette distinction entre Fanon le penseur et Fanon le révolutionnaire pour la liberté et la nonaliénation des peuples? L’auteur s’oppose aux différentes lectures, produits scientifiques et critiques sur Fanon qui proposent une lecture fragmentaire de la pensée fanonienne, sans que le communicant ne renie les atouts de ces lectures.
 
Daknoko Diazdey, Kumi Amsoh Koy Nigel C.Gibson, Safir Nadji et Salhi Chafai Houria s’interrogent sur la pertinence des analyses fanoniennes et sa vision du devenir de l’Afrique, telle qu’exprimée dans Les damnés de la terre et autres oeuvres publiées. La question de savoir ce qui nous interpelle encore dans les oeuvres de ce dernier a été évoquée par N. Safir, selon qui elles nous livrent surtout un état des lieux de la situation des pays du continent africain. Elles se sont également intéressées aux continents latino-américains et asiatiques durant la phase coloniale et à l’avènement de nouveaux pouvoirs politiques nationaux postcoloniaux grâce à une approche pragmatique loin de tous essais de dogmatisation. Fanon a prédit les difficultés de toutes natures auxquelles ont fait et font face les pays au lendemain de l’indépendance, et le déséquilibre national majeur. C’est sans doute pour cela que les pouvoirs africains maintiennent la pensée de Fanon dans l’ombre car elle dérange ce qui pousse ces pouvoirs à développer une résistance pour rester ce qu’elles étaient déjà (Lakhdar Maougal).
La lutte de libération chez Fanon s’inscrit dans une logique universelle des droits et de la liberté des hommes et des femmes.
 
En effet, la pensée de Fanon ne se limite pas au fait colonial mais ouvre le champ à une réflexion plus large qui en fait une pensée d’actualité.
 
D’autres intervenants retracent parcours biographique. Il est né en Martinique ; Africain d’origine, il arrive en Algérie en 1953. Il épouse la cause algérienne et s’implique dans sa Guerre de libération non pas comme un coopérant mais comme un Algérien. Il est l’intellectuel organique de la Révolution algérienne (Lakhdar Maougal). Il ne faisait pas de populisme, il n’était ni essentialiste ni culturaliste mais considérait la culture comme l’essence de la mutation sociale. Son but premier se résumait à l’émancipation des peuples et la réhabilitation de la dignité humaine. En 1960, il voyageait à travers les colonies, caressant le projet de créer à partir du Mali, un front de libération qui pourrait embrasser toutes les colonies africaines. Il constitue une magnifique contribution au panafricanisme et rêvait de l’unité des pays du continent africain qu’il a soutenu jusqu’à sa mort en décembre 1961.
 
Dans sa quête d’identité nationale et d’une rupture à une autre par rapport au discours de l’époque, Fanon s’engagea dans la lutte de libération algérienne en hébergeant et en soignant les combattants algériens ; son parcours d’ambassadeur de la cause algérienne fait de lui un témoin vivant de son époque. Sa pratique de médecin chef psychiatre à l’hôpital de Blida en Algérie lui donna les éléments qui l’ont aidé non seulement à comprendre le phénomène d’aliénation de tout un peuple mais aussi à mesurer les inégalités pratiquées par le colonialisme même sur les malades.
 
Cette domination à visage multiple n’épargne ni la vie sociale de la population ni économique ni psychologique ce qui poussa Fanon à s’engager pour la cause algérienne corps et âme.
 
Mireille Fanon présente l’analyse fanonienne de la relation dominants/ dominés et montre que ces notions (dominants/dominés) expriment des concepts opératoires d’actualité dans le nouvel ordre mondial. Le dominé selon Fanon subit le dominant dans un état de médiocrité et de misère.
 
La colonisation n’est rien d’autre qu’une violente exploitation de l’homme par l’homme, l’exploité subissant le mépris, la négation, la marginalisation et l’ignorance. C’est un ethnocide qui vise la destruction de la culture des êtres colonisés, ce qui provoque selon Fanon toujours, une contre violence. Les colonisés doivent créer les conditions de leur libération. « L’homme colonisé se libère dans et par la violence ». Ce recours à la violence est légitime pour dépasser les agissements des dominants.
 
Trois éléments sont à retenir de Fanon : rupture, libération et engagement.
 
Le dernier jour du colloque sur Fanon à été consacré à différentes questions qu’il a traitées comme celle du racisme et de la négritude, de l’impérialisme, de la décolonisation, de la psychiatrie, la philosophie, la paysannerie, la bourgeoisie nationale et la société. Certains pensent que si on veut restaurer la pensée de Fanon, il ne faut pas omettre le fait qu’il était psychiatre et que cette posture l’avait aidé dans son travail d’analyse et de compréhension du fait colonial. Adepte du marxisme, Fanon ne se contente pas seulement de spéculer sur la violence. Il agit sur le terrain en vue de transformer la réalité. Il croyait en l’idée soutenue par Marx et Engels selon laquelle la guerre contre le dominant pouvait être accoucheuse de révolution. Cet engagement a été intellectuel, exprimé dans ses œuvres et pratiques construites sous le feu de la lutte de libération algérienne.
 
La décolonisation selon les propos de Fanon, tels qu’exprimés dans la communication de Basto Maria-Benidita, signifie que le colonisé est appelé à reconnaître la présence du colonisateur en lui pour situer la place qu’il occupe chez lui. Elle est un phénomène violent, une confrontation qui oppose le colonisé au colonisateur comme moyen menant à l’indépendance des peuples opprimés. Si Fanon combat le colonialisme, il ne défend pas pour autant un nationalisme noir. Il prêche plutôt l’accouchement d’une nouvelle humanité où la couleur de la peau n’aurait plus d’importance. Ce qui importe, c’est mettre fin à la domination de l’homme par l’homme.
 
Par sa pratique psychiatrique, Fanon s’est trouvé au cœur de la tragédie du peuple algérien et des peuples du Tiers monde ; il a développé une psychiatrie à portée sociale. Sa vision multidimensionnelle, reliant le politique, le clinique et le social est d’une réalité captivante, en ce qu’elle rend intelligible l’étroite difficulté entre le sujet individuel et le sujet du politique ce qui a été source de création identitaire en devenir sur la scène du monde (Karima Lazali).
 
Fanon développe dans l’Algérie colonisée, une pratique clinique où la défense de la dignité du sujet était au cœur de ses préoccupations. La déshumanisation fut une de ses réflexions déterminante pour une pratique psychiatrique hors du commun dans un temps où régnait la terreur. Cette démarche lui a permis de s’engager dans un travail d’écoute des effets de la violence sur le sujet chez les deux protagonistes de la Guerre d’Algérie sans pour autant les mettre sur le même plan (Djohar Ghersi).
Conclusion
Frantz Fanon était le modèle d’homme sans cesse en mouvement ; à la fois révolutionnaire, penseur et panafricain, il était incontestablement comme personne un témoignage d’une époque, une page d’une histoire. Il constitue ce personnage absent qui ne cesse de nous interpeller et de vivre en nous.
 
Le colloque sur « Frantz Fanon » a été d’une grande richesse. Les interventions étaient d’un haut niveau, et le débat ne manquait pas de rigueur. L’assistance a montré un grand intérêt pour ce grand Monsieur. Les propositions présentées exprimaient le projet de bâtir la fondation Fanon et l’introduction de la pensée de Fanon dans le cursus scolaire et universitaire. Ce colloque aura certainement amené un plus à la connaissance de Fanon et de sa pensée même, même si comme c’est souvent le cas dans ce genre de rencontres, les problèmes liés à la gestion du temps n’auront pas permis d’approfondir toute les questions abordées.

Auteur

Khedidja MOKEDDEM

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Pages  19

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 06 N° 01,​ Mars 2010