Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Va dire à Neto, Va leur dire…
Journal de marche avec la guérilla MPLA[i]  en Angola
Par Boubakar Adjali Kapiaça[ii] Casbah éditions Alger, 2009, 222 pages
ISBN : 978-9961-64-832-2
 
Avant d’aborder le contenu de cet ouvrage, nous essayerons d’exposer la merveilleuse et audacieuse vie de Boubakar Adjali dit Kapiaça. Né en 1939 à Meskiana (petit village de l’Est algérien), il rejoint durant la guerre de libération, le FLN puis l’ALN, servant notamment comme Fidaï dès l’âge de 17 ans. Le voilà à l’indépendance du pays (en 1962) photographe et responsable de la section audio-visuelle de commission centrale d’orientation du Parti du FLN dirigée par des personnalités telles que Salah Louanchi, pour exercer ensuite, comme cinéaste et journaliste, mais quel journaliste… ?
 
Kapiaça a toujours été ce jeune reporter très près des mouvements de libération d’Afrique et d’Asie, comme le FDPLP palestinien, le FPLOG d’Oman, le Fretilim de Timor Est, MPLA d’Angola, le Frelimo du Mozambique, l’ANC d’Afrique du sud et le PAIGC de Guinée Bisseau. Polyglotte, il contribuera à différents journaux et revues parmi lesquels, Africasia (Paris), Angola In Arms (Lusaka, Zambie), Africa Now (Londres), Algérie presse services (Algérie), Demain l’Afrique (Paris), Etumba (Brazzaville, Congo),Kommentar (Stockholm, Suède), LSM (Canada), Mohammed Speaks (USA), etc.
 
Il a réalisé des films documentaires comme, le « 23ème cessez le feu », sur la guerre du Liban (en anglais), « la marée se lève, sur l’Afrique du sud (en anglais), et « nous existons » dédié au peuple palestinien.
 
                Conseiller des présidents de la 49ème et 54ème de l’Assemblée générale des Nations unies et conseiller spécial auprès du président du conseil économique et social de l’ONU, l’ECOSOC, il fut cette vaillante personnalité du monde militant, décédée le 14 décembre 2007 à New York, et enterré dans le Massachussetts.
 
Cet ouvrage de 222 pages a été publié avec le soutien du Ministère de la culture, dans le cadre du Fond national pour la promotion et le développement des arts et des lettres. Le livre commence par une biographie de l’auteur, suivie par un riche préambule qui englobe les principales actions de Kapiaça. Puis à travers cinq chapitres on le voit se mouvoir entre Dar Es-Salam, Luanda, IIIème région Moxico, IVème région, Luanda et retour vers la Zambie. De très intéressantes notes portant sur les principaux personnages  cités dans cette « marche », et en annexe de nombreuses photos en noir et blanc rappellent les différentes rencontres de l’auteur avec les militants.
 
Grosso modo, voici un journal de marche avec la guérilla MPLA en Angola :
1-Dar Es Salaam
L’arrivée du Kapiaça, le 15 Aout 1970, à Brazzaville du Congo, coïncidait avec la préparation par le parti congolais du travail (PCT), des fêtes du Premier mai. Notre reporter de guerre était en réunion avec Edouard Noumazalaye[iii]  afin de revenir sur les prodromes de la Révolution, « … il exalte le fer de lance de la Révolution », et « le discours de la rue est franchement marxiste». Il se rend ensuite au bureau du MPLA où il espérait rencontrer Iko[iv] qu’il avait connu quelques années plus tôt, mais malheureusement, ce dernier était au front oriental.
 
Boubakar quittera Brazzaville pour aller à Dar Es Salaam juste après la fin des fêtes du 1er mai, ce qui lui donnera l’occasion de rencontrer ses amis tanzaniens, étrangers ainsi que des représentants des différents mouvements de libération à l’hôtel « Palm Beach », et il tombe sur Abderrahmane Mohamed Babu[v] A Dar Es Salaam, Kapiaça attendait, en réalité, l’autorisation du gouvernement tanzanien « … je ne sais toujours pas si l’autorisation demandée par le Frelimo[vi] est pour aller vers le sud, région de haute sécurité à cause de la dissidence de l’ancien ministre tanzanien Oscar Kambama[vii] maintenant allié aux Portugais et aux Sud-africains ». Et une fois cette autorisation obtenue, il se dirigera vers la petite ville de Mtawara située sur la côte sud-orientale de la Tanzanie.
 
Le 13 juillet, il avait donné une conférence de presse à Dar Es Salam sous l’égide du Frelimo. Le lendemain, 14 juillet, le chargé d’affaires de l’Algérie, Abdelkader Benkaci, avait offert une réception en l’honneur de l’auteur et en présence du corps diplomatique (sauf les Français). En attendant, Kapiaça avait passé ses derniers jours à Dar Es Salam à visiter plusieurs sites tels l’université, et les bureaux des mouvements de libérations, ANC, MPLA, Frelimo, ZAP, ainsi que ceux des Comores, des Seychelles et le Comité de libération de l’OUA.
2- Lillanda
Le 22 juillet, Adjali arrivait à Lusaka et appelait Daniel Chipenda[viii] chef de la logistique du MPLA, qui le rejoignit quelques heures, avec Guinapo[ix] Il quittait l’hôtel le même jour alors que Guinapo l’amenait à Lillanda, « quartier pauvre à l’extérieur de Lusaka, habiter une maison » que le MPLA met à sa disposition.
 
Kapiaça, était resté plus de trois semaines dans cette maison où il n’y avait ni téléphone, ni visiteurs en dehors de la femme d’un guérillero de la 3ème Région, qui lui apportait trois fois par jour à manger. La matinée du 10 Aout, il put visiter le QG du MPLA où il rencontre Neto[x] et Chipenda, puis il s’entretient durant plus de deux heures avec Lucio Lara[xi].
 
Mardi, 11 Aout, il quittait Lusaka en camion en direction de la frontière entre la Zambie et l’Angola ; « dans la benne, il y a des guérilleros sans armes, des aliments en boite, du riz, des uniformes, et de la friperie. Pendant deux jours et une nuit Edouardo do Santos[xii] et moi parlons de tout et de l’Algérie où il a été entrainé militairement ».
3- Moxico
Kapiaça, continuait sa marche en quittant Iko le 15 Aout avec la colonne dirigée par Defensor[xiii] de la 4ème région. Ce convoi, transporte des armes, des munitions, de la littérature pour écoliers et des aliments pour la route. Et, « tout au long du chemin, en Zambie, les membres de la colonne font du troc avec la population ».Il déclare aussi que : « les populations des frontières ont toujours « profité » de la présence de la guérilla du pays voisin en guerre pour son indépendance. Les gouvernements des pays voisins aussi. Est-ce un paiement pour l’utilisation de leur territoire ? ».
 
Le 18 aout, c’était la dernière nuit passée par cette colonne en Zambie, et le 19 aout, c’était le jour où ils ont pénétré en Angola, après avoir rencontré le premier détachement du MPLA. En continuant la marche pour traverser la xana (une immense plaine), « une copie conforme de la plaine du lièvre entre Meskiana et Sedrata en Wilaya » (en Algérie).
 
Le lendemain, jeudi 20 aout, la colonne suivait sa marche pleine de surprises, avec des sentiments de peur et d’angoisse, pour atteindre la 4ème région le 30 aout ; « je prends toutes les photos avec points de repérage comme me l’a demandé le président du MPLA, Agostinho Neto ».
4- Lunda
Avant d’exposer ce qui se passait dans cette région, il est important de citer ce qu’avait écrit Kapiaça dans le journal de marche, « vers cinq heures du matin, le 31, départ vers le Cassai (rivière dans la 4ème région), où nous arrivons à 05h56. La traversée se fait sans problème, un canoë se trouvant sur notre rive. Dès que les premiers groupes arrivent sur la rive nord de la rivière, la population accourt et nous souhaite la bienvenue »… Le moment où ils vont quitter le camp (après quelques jours), un vieillard est venu pour faire passer un message au nom des guérilleros et toute la population qui souffre, « Dis à Neto toutes les souffrances que tu as vues, dis lui tout, le manque d’habits, le manque de matériel lourd, dis lui les avions, car pour ce qui est des troupes[xiv],  elles ne nous font pas peur. Mais dis-lui que nous continuerons ». Alors notre reporter a répondu: « je dirais ceci à Neto ».
5-Retour vers la Zambie
C’était le retour de Kapiaça, vers sa famille, après avoir été leur reporter de guerre, de messages d’un peuple qui a beaucoup souffert de la faim, la peur et même de la mort,… « Va dire à Neto », était l’expression magique que Kapiaça voulait transmettre au leader et au monde entier avec ceux qui l’avaient accompagné dans cette marche.

Notes

[1] MPLA : mouvement populaire de libération de l’Angola.
[2] Kapiaça : Signifie l’hirondelle, parce qu’il vient de loin et qu’il reviendra régulièrement.
[3] Edourd Noumazalaye : pionnier politique au Congo, il a tutoyé les cimes du pouvoir. Apres avoir été plusieurs fois ministre, il a été président du sénat et premier secrétaire du Parti congolais de travail (PCT) jusqu’à sa mort, en novembre 2007.
[4] Iko :Henrique Alberto Teles Carreira,commandant militaire des troupes du MPLA.un des diplomés de l’école des officiers Frunzi(URSS) .
[5] Babu :Abdulrahmane Mohamed Babu. Né en 1924 dans l’ile de Zanzibar en Afrique de l’Est,sous protectorat britanique.Secr2taire general du premier parti politique de Zanzibar(ZNP).
[6] Frelimo: guerillero (Mozambique).
[7] Oscar Kambama: membre fondateur du Parti de l’alliance démocratique de la Tanzanie (1962), ministère du gouvernement local et du développement rural (1967), ministère de l’administration régionale (1965-1967), ministère des affaires étrangères (1963-1965),secrétaire organique de l’Union nationale africaine du Tanganyika, président du comité de libération, organisation de l’unité africaine. Il a publié : crise de démocratie en Tanzanie (1968), Tanzanie et les problèmes de l’unité africaine (1968).
[8] Daniel Chipenda: Chef de la logistique du MPLA.il a combattu durant la guerre angolaise de l’indépendance.
[9] Guinapo: Comme dans tous les mouvements de libération, il y a des éléments qui servent plus ou moins d’agents de liaisons entre différents secteurs du mouvement .Certains viennent directement de la guérilla (par exemple les blesses), d’autres parce qu’ils habitent ou sont originaires du lieu où le mouvement s’est installé.
[10] Neto: Antonio Agostinho Neto, premier président de l’Angola et secrétaire général du mouvement populaire de libération de l’Angola.
[11] Lucio lara: nom de guerre (Tchiweka), membre du comité de coordination politico militaire et responsable du centre d’instruction révolutionnaire.
[12] Edouardo do Santos: Médecin, il a fait son entrainement militaire en Algérie (Maghnia) en 1963 et était directeur des SAM (service médical du MPLA).
[13] Defensor: commandant de la 4ème région.
[14] Troupes: li s’agit des Portugais. 

Auteur

Fatima Zohra BOULEFDAOUI

Pagination

Pages  18

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 06 N° 02,​ Septembre 2010