Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

L’impact de la culture occidentale sur les cultures africaines
 par Essé Amouzou
Études africaines/ l’Harmattan/Condé-sur-Noireau, 2009, 177p, prix : 18 €,
ISBN : 978-2-296-07520-7
 
Au nom d’une supériorité civilisationnelle, le continent africain se trouve conféré, aujourd’hui, un nouveau mode de vie bâti sous la tutelle de la culture occidentale. L’enracinement du « modèle français », en particulier, ne date pas d’aujourd’hui, car agressée, bafouée, humiliée de par une conquête remontant au XIXe siècle, l’Afrique continue à subir les séquelles d’une colonisation empruntant, à nos jours, un visage de déculturation et de fascination exaltante.
 
La résistance du jeune africain à l’égard d’une altérité illusoire demeure peu manifeste. Ce dernier s’abandonne dans les bras d’une nouvelle ère ; celle de la mondialisation et du brassage culturelle, laissant, ainsi, se noyer, au fin fond d’un passé précolonial, son authenticité et son appartenance au continent noir.
 
Dans son discours inaugural des actes des premières rencontres philosophiques internationales Francophones de Yaoundé en 2007, le Ministre de l’Enseignement Supérieur du Cameroun observa à ce sujet que :
 «Le chantier de la mondialisation a un ingénieur identifié, un maître d’ouvrage historiquement reconnu : c’est l’Europe, qui, sous couvert et sous couleur de « civilisation », a embarqué les autres continents dans son aventure, sans prendre ni attendre leur avis»[i].
 
Sur ce, Amouzou abonde, dans cet ouvrage, sur l’analyse et la contemplation d’une société qui ne cesse de perdre ses repères culturels et ses traits identitaires sous l’emprise de la domination coloniale puis néocoloniale.
Occidentalisation de l’Afrique : Impact de la pénétration et de l’enracinement de la civilisation française sur les cultures africaines.
Cette occidentalisation se traduit par une aliénation et une acculturation qui influent, principalement, sur les traits caractéristiques et dévalorisent les fondements de la société négro-africaine sur le plan économique, social, politique et même éducatif et moral. « Elle a été imposée et a pris tout de suite une allure de perte sans précédent pour le continent noir ; l’Africain s’est renié et a perdu ses repères » (P 22).
 
Afin d’accomplir l’œuvre civilisatrice prétendue, la France a adopté la politique d’association à la population autochtone. Une association qui n’est rien d’autre que le reflet d’une stratégie visant à s’infiltrer dans le système socio-économique et à déstabiliser les habitudes quotidiennes des différents groupes.
 
L’apport de la civilisation française s’explique à travers de multiples facteurs. En imposant la langue française comme langue officielle, les décrets des années 1930 ont permis à l’école d’être le principal véhicule du système éducatif français et un support matériel de la philosophie bouleversante qui réfute toute tradition s’opposant à ses valeurs et ses convictions.
 
De la même manière que le mouvement de colonisation française en Afrique avait vu l’émergence d’une spécialisation de l’enseignement du français aux colonisés, et les prémisses d’un nouveau type de rapports à la langue et à la culture française[ii], le mouvement qui mène à l’indépendance, dans les années 1950-1960, permet sur cette même lancée, la définition institutionnelle de ce qui va devenir le français langue étrangère»[iii] .
 
Aujourd’hui les techniques audio-visuelles d’information et de communication n’en demeurent pas moins importantes dans l’enracinement des traits culturels français en Afrique : Internet, télévision, cinéma constituent un canal majeur de communication et de diffusion des nouveaux modes de vie et contribuent dans la transmission des idéologies accablantes du monde occidental ; des idéologies qui s’épanouissent d’avantage dans le cadre des coopérations bilatérales dont la coordination est assurée par des entités intergouvernementales, agences et réseaux universitaires francophones, ainsi que des opérateurs spécialisés.
 
Le développement de la civilisation occidentale affirmé grâce au progrès technique et scientifique n’a lieu que d’accroître la domination des pays sous-développés et de mener ces derniers à s’interroger sur le pourquoi et le comment de ce progrès colossal. Pour ce faire, l’imitation du modèle occidental est adoptée par l’élite africaine afin de répondre aux exigences de l’émancipation et de la mondialisation.
 
Par ailleurs, l’idéalisation de la civilisation française acquitta la langue française d’une influence triomphante sur le plan intellectuel et favorisa la dégradation et la dévalorisation des langues maternelles auxquelles il est quasi-impossible d’épargner le mélange linguistique et l’emprunt terminologique.
 
Dans des circonstances aussi aberrantes, il est normal que des changements comportementaux  occurrent dans les rapports sociaux et modifient l’acte individuel. Le respect d’autrui n’est plus accordé à l’ensemble de la collectivité et l’enfant africain n’a désormais, de compte à rendre qu’à ses parents….dans les meilleurs des cas ! Quant au sexe occasionnel soit-il ou impulsif, il ne tarda à s’inscrire parmi les principales préoccupations de l’adolescent africain en crise de puberté et en quête de liberté.
 
Des phénomènes tel que l’homosexualité[iv] envahissent, de jour en jour, l’Afrique et des luttes sont même engagées pour leur institutionnalisation car « les normes idéales instituées par la société et inculquées à travers la socialisation de l’individu se trouvent être supplantées par la norme. Il reste que l’homosexualité n’est plus un mythe mais une réalité en Afrique » (P 50). A ce fait vient s’ajouter la rude réalité de la prostitution qui s’est propagée avec la colonisation et la création des centres urbains ; à noter que les prostituées, en Afrique, sont loin d’être des femmes marginalisées, bien au contraire, elles sont admirées et respectées en gage de leurs dévouement familial[v].
Analyse sociologique de l’influence de la culture occidentale sur la diaspora africaine et ses descendants.
La traite des noirs fut la première étape enregistrée dans la relation des Africains avec le continent américain et le continent européen. Cette relation qui s’est approprié d’autres images, par la suite, dans la période coloniale et post indépendance, garda néanmoins, dans les trois périodes, la même facette fondée sur la violence et la soumission. Cette relation particulière entre l’Afrique et l’Occident engendra la migration massive des populations africaines vers les deux continents et ce à partir du 15ème siècle et jusqu’à nos jours.
 
D’un point de vue sociologique, ce phénomène révèle une pression frustrante exercée sur ces populations dont la civilisation est considérée comme étant inférieure. C’est ainsi que le choc des civilisations atteint son comble et parvient à transformer le vécu de la plus grande diaspora dans l’Europe en une lamentable réalité socioculturelle.
 
L’acculturation de la diaspora africaine en Europe est un fait inéluctable. Bien souvent, cette acculturation des immigrés africains se traduit par le syncrétisme pour les uns et l’assimilation pour les autres. La rupture avec le pays d’origine et l’intégration[vi] à la société occidentale  dés la naissance, ainsi que l’influence quotidienne des pratiques culturelles font que les descendants de cette diaspora soient les plus adaptés à l’environnement et au mode existentiel du pays d’accueil. A ce titre, les familles africaines n’ont plus le même fonctionnement, même si les nouveaux modèles s’inspirent du fonctionnement des pays africains, et sont dans la contrainte de s’organiser relativement aux modèles suggérés par leurs nouvelles sociétés d’accueil. Absence de valeurs d’origine, complexe d’infériorité, changement du milieu physique et humain ; tous ces éléments favorisent, dans leur fusion, la déculturation de l’immigrant et provoque son immersion dans une nouvelle identité culturelle.
 
Cette situation influe, également, sur la relation de la diaspora avec les milieux d’origine. Ainsi, les immigrés se balancent entre conformité à la norme d’origine, ouverture à la culture populaire et mépris des origines ; « seule la population diasporale partageant les deux types de cultures dans une médiation équilibrée présente une bonne audience et attitude communicationnelle auprès de la communauté d’origine en raison de la préservation des bases arrières » (P94).
 
Afin d’exposer des solutions éventuelles au phénomène de la diaspora africaine, Essé Amouzou se propose de faire une approche critique des différents aspects de cette acculturation.
 
En effet, la cohabitation entre deux groupes distincts dont l’écart idéologique est assez marquant et les divergences sociales, culturelles et religieuses sont assez flagrantes, doit reposer sur l’ouverture à l’autre culture, sans pour autant perdre ses repaires d’origine, et trouver dans l’échange culturel un enrichissement pour soi et pour les siens. Savoir vivre avec l’autre signifie vivre dans l’harmonie spirituelle et l’acceptation mutuelle. Une situation que Amin MAALOUF exprime mieux en d’autres termes dans Les identités meurtrières : « A vrai dire, si nous affirmons avec tant de rage nos différences, c’est justement parce que nous sommes de moins en moins différents. Parce qu’en dépit de nos conflits, de nos inimitiés séculaires, chaque jour qui passe réduit un peu plus nos différences et augmente un peu plus nos similitudes »[vii].
 
En dépit du besoin incessant de changement que connaissent toutes les cultures du monde ; celles de l’Afrique sont appelées à se référer, essentiellement, aux traditions et à l’histoire riche de ce continent. Le lien entre le passé et le présent doit être maintenu et la relève doit être assurée aussi bien par l’élite que par les groupes communautaires, car la valorisation des éléments culturels compte parmi les principaux axes de solutions inscrits dans le cadre de la coexistence. Et enfin, pour pouvoir battre des ailes dans ce melting-pot universel, il est également primordial pour la culture africaine de promouvoir la recherche anthropologique, sociologique et linguistique en adoptant une approche pluridisciplinaire et en stimulant le rôle des universités africaines et des institutions de recherche. Ainsi, il sera procédé à la protection du patrimoine local et la préservation des langues maternelles qui, du fait colonial, ont subi des mutations et des transformations  étant à la base de leur dénaturation et de leur dévalorisation.
 
Tel est le cas des langues maternelles au Togo soumises aux langues étrangères de par le fait colonial. Ce pays, faisant partie de la sphère appelée « Francophonie », ne cesse de léguer, au dernier plan, les langues locales, victimes d’insuffisance lexicologique et de déficience terminologique. En somme, l’utilisation es langues étrangères administrées à l’école et au travail, en l’occurrence, le Français, influe de manière très néfaste sur le patrimoine linguistique local et son devenir. Ewé, Kabyé, Wolof, Fon ou Haoussa, demeurent toutes des langues vernaculaires en quête de renaissance communicationnelle et d’identités linguistiques.
 
En parallèle, l’acculturation linguistique prend tout son poids dans les milieux d’accueil et s’infiltre de façon très fluide dans ces nouveaux cadres socio- culturels, ce qui est susceptible d’engendrer un dialogue, plus ou moins constructif, entre les deux cultures en fonction du degré d’adaptation de l’immigré et la relation qu’il entretient avec la langue maternelle, voire le milieu et la culture d’origine. En effet, l’échange dans ce cas là, peut s’avérer très équitable pour les langues africaines qui, non seulement véhiculent toute une culture et tout un savoir- vivre, mais contribuent également à démontrer que la flèche de la mondialisation peut être inversée dans le sens contraire, ne serait-ce que sur le plan linguistique ; et que ces dialectes tant méprisés sont le support matériel d’une grande civilisation humaine et d’une profonde histoire légendaire ; car aujourd’hui il n’est plus question d’être soi ou d’être l’autre ; mais de concilier l’un avec l’autre, en d’autre termes, concilier les valeurs traditionnelles africaines avec celles de l’autre et vivre ainsi l’Aventure ambiguë[viii].
Impact de la colonisation sur l’aire culturelle du littoral atlantique Togolais.
L’objet de cette troisième partie de l’ouvrage est élaboré autour de la question des implications du fait colonial sur les sociétés africaines, en général, et celles de la côte togolaise en particulier. Cette dernière, se caractérisant par une forte diversité populaire, compte plus d’une quarantaine d’ethnies et de langues parlées qui relèvent presque toutes de la famille nigéro-congolaise et qui sont considérées comme langues nationales à l’opposé du Français, langue officielle[ix]. Au même titre que les autres pays de l’Afrique noir, le Togo a connu les calamités du colonialisme du protectorat Allemand (1883) à la colonisation Franco-allemande (1885) en arrivant à l’occupation partagée de son territoire entre la France (partie nord et est) et le Royaume Uni (partie ouest) et ce à l’aube de la 1ère guerre mondiale (1914).
 
L’auteur se penche, particulièrement, sur la relation entre les Blancs et les Noirs ainsi que l’impact de cette relation sur le système éducatif traditionnel et l’intégration par les Européens de nouvelles formes d’éducation basées sur les valeurs occidentales.
 
L’éducation traditionnelle est une éducation qui remonte à la période précoloniale et qui se transmet de génération à génération et constitue le propre même de l’Africain et ses valeurs ancestrales. En effet, l’éducation traditionnelle, tant rabaissée par les Allemands et les Français, a vivement contribué dans l’asseoiement paisible de leur colonisation, grâce aux fondements de cette dernière et l’emploi de ses éléments, par les colonisateurs, dans le champ socioéconomique et politique.
 
Il est également question du conflit interreligieux existant entre les trois courants que compte le Togo et la résistance des religions traditionnelles face au Christianisme et à l’islam[x]. La religion, ayant un pouvoir spirituel et social sur les individus, peut être à l’origine du compartiment des sociétés hydriques, adoptant plusieurs religions  à la fois et vivant un dualisme culturel dans toutes ses manifestations sociale, politique et économique.
 
L’acquisition de la culture occidentale avec tous ces traits, linguistique, éducatif et religieux devint une réalité amère pour les conservateurs dévoués à la tradition et aux coutumes du continent noir. Mais face aux multiples mutations que connait le monde aujourd’hui, il est tout à fait clair que l’affirmation et la préservation de la culture africaine n’a aucunement lieu de se faire à l’écart des autres cultures mondiales, bien au contraire, la confrontation s’avère nécessaire pour l’enrichissement et la consolidation des valeurs humaines de l’identité africaine.

notes

[i] Ebénézer Njoh Mouellé, La philosophie et les interprétations de la mondialisation en Afrique, Actes des premières rencontres philosophiques Internationales Francophones de Yaoundé, Discours du Ministre de l’Enseignement Supérieur du Cameroun (Palais des Congrès,13-16 Novembre 2007), Edition l’Harmattan, Paris, 2009, page 23.
[ii] Cf. note ouvrage, Généalogie de la didactique du français langue étrangère : l’enjeu africain, Paris, Didier-Erudition, 1998.
[iii] http://www.persee.fr , Enseignement du français, linguistique et politique, Article consulté le 18 Octobre 2010.
[iv] En l’absence d’un équivalent précis, il existe dans les langues africaines des mots qui renvoient au concept de l’homosexualité, ngochani (pour les Shonnas du Zimbabwe), maotana (pour les Sesoto et dan Kashili (pour les Haussa). Voir Ferdinand Ezémbé, L’enfant africain et ses univers, Editions Kharthala, 2009, Paris, Page194.
Cf. Chris Dunton, Mai Palmberg, « African Views on Homosexuality », Current African Issues n° 19, Juin 1996.Upsala ; Nordiska Akrikainstitute.
[v] Ferdinand Ezémbé, L’enfant africain et ses univers, Editions Kharthala, 2009, Paris, Page 197.
[vi] Il semble que l’Intégration est un concept qui a été politisé récemment en France, avec la création en 1988 du Haut Conseil à l’Intégration, le Comité interministériel à l’Intégration et la Délégation interministérielle à l’Intégration. Cour des Comptes, Rapport au Président de la République, L’accueil des immigrants et l’intégration des populations issues de l’immigration, La documentation française, Paris, Novembre 2004, page 544.
[vii] Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Editions Grasset & Fasquelle, Paris, 1998, Pages 119-120.
[viii] L’Aventure ambiguë, est l’oeuvre du grand écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane et dont le héros Samba Diallo parvient à concilier ses traditions d’origine africaine héritées du clan des Diallobé avec son éducation ferme de l’école européenne, cartésienne, dans une relation de complémentarité et de réciprocité sans pour autant mépriser l’une ou valoriser l’autre. Cf : http://pitou.blog.lemonde.fr visité le 25/10/2010.
[ix] Dans le Sud vivent les ethnies du groupe kwa, notamment les Éwés (22 %) et les Ouatchis (10 %).Dans le Centre et dans le Nord, moins peuplés, vivent des ethnies du groupe gur, notamment les Kabiyès (13 %).Les deux noyaux de peuplement sont séparés par des régions centrales peu occupées. Cf : http://solotnancy.free.fr/ le_togo.htm visité le 25 Octobre 2010.
[x] Les religions pratiquées au Togo sont également multiples: la majorité est restée attachée à la religion ancestrale (59 %), mais les catholiques sont très nombreux (22 %), suivis par les musulmans (12 %) et les protestants (6%). Cf : http:// www.tlfq.ulaval.ca/axl/afrique/togo.htm visité le 25/10/2010.

Auteur

Soraya MOULOUDJI-GARROUDJI

Pagination

Pages  13-15

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 07 N° 01,​ Mars 2011