Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

L’enfant africain et ses univers
Par Ferdinand Ezémbé
Éditions Karthala, Paris, 2009, 381p, ISBN 978-2-8111-0172-5
 
Composé de deux parties portant sur l’enfant et la famille en Afrique pour la première, et le processus de mutations et d’intégration en cours pour la seconde, ce volumineux ouvrage entreprend de nous faire effectuer un long périple, à la fois multidirectionnel et multiforme, dans les univers de l’enfant africain.
 
En effet, loin de s’arrêter aux cadres familiaux, en Afrique mais aussi en France, comme le laissent penser les titres des deux parties du livre, les dix-sept chapitres qui les composent traitent aussi bien de la colonisation que de l’esclavage, en passant par la religion, la sexualité, la maladie, l’alimentation, la maltraitance ou la mort…
 
Dans la première partie, consacrée à l’enfant africain en Afrique, l’auteur traite en dix chapitres de l’histoire ancestrale et de ses bouleversements, qu’ils soient liés à l’époque esclavagiste ou à l’époque coloniale plus récente.
 
Les diverses formes de déstructuration de l’ordre lignager et du droit coutumier ont lourdement pesé sur les traditions et les usages qui structuraient  l’univers de  l’enfant  africain  avec  des  nuances  spécifiques  aux  garçons
et aux filles. Des valeurs structurantes comme la solidarité clanique ou la vénération des ancêtres, constituant des repères cardinaux dans l’éducation des enfants, commenceraient à se remodeler et à être chargées de nouvelles significations. Ce qui ne va pas sans induire de nouveaux comportements et donc nécessairement de nouvelles conduites aussi bien chez les adultes que chez les enfants. C’est ce qui ressort de la lecture du chapitre deux consacré à la psychologie africaine et aux concepts revisités mais aussi au statut de la parole et du langage[1] ainsi qu’au rapport au corps et au temps, avant d’aborder l’univers religieux avec le rapport à Dieu et aux mythes.
 
On comprend, par exemple, comment l’image du sorcier a façonné l’imaginaire de l’enfant africain aussi bien à travers les contes que dans le vécu. De même que la coexistence de diverses croyances et pratiques religieuses (Islam,  Christianisme, Animisme)  a  contribué à un  « enrichissement » de  son  univers.  Les  pratiques  culinaires
et l’alimentation en général ou la nourriture participent d’ailleurs elles-mêmes à des rituels remplissant des fonctions de socialisation[2].
 
L’auteur distingue le concept de famille de celui de parenté : « Il s’agit d’une parenté qui n’est pas biologique, mais sociale. En effet, on est parent parce qu’on partage le même espace social : c’est une parenté de fréquentation[3] ». Mais les modèles de famille patrilinéaire et matrilinéaire restent les plus répandus malgré une crise de l’autorité parentale qui selon l’auteur s’étend  à  l’ensemble des sociétés  africaines,  sans  atténuer ou  altérer les «techniques de maternage » comme l’allaitement, le massage ou le portage qui restent des pratiques essentielles dans la vie de l’enfant africain[4].
 
Par ailleurs, la symbolique du nom continue à jouer un rôle fondamental : « l’enfant qui va naître et porter un nom, a déjà un long passé derrière lui » (p127). Mais la transmission du nom est variable. Dans les sociétés patriarcales, c’est le père qui attribue le nom à l’enfant, comme c’est le cas des Bambara du Mali, des Peuls, des Soninké… Par contre, dans l’ethnie Dagara du Burkina Faso l’enfant porte le nom de la mère. Au Congo, en fonction des ethnies, certains noms sont spécifiques aux femmes, d’autres aux hommes et d’autres sont mixtes, mais dans tous les cas ils restent codifiés[5]. C’est pour cela que certains noms sont réservés aux griots qui sans être rattachés à une ethnie précise sont les détenteurs de l’histoire du groupe, ou encore à des forgerons qui sont les maîtres de la forge, de la poterie et de la magie. Cela montre bien que les processus d’identification sont à la fois divers et variés. Ils se différencient des schémas occidentaux et notamment des topiques freudiennes[6].
L’adolescence, un stade méconnu
La notion d’adolescence reste mal cernée dans beaucoup de sociétés africaines. Pour les filles, la puberté  signifie l’entrée dans l’âge adulte. « L’adolescent africain acquiert l’identité individuelle par son nom et l’identité psychosociale par les caractéristiques du groupe ethnique auquel il appartient[7] ».
 
Le statut de l’adolescent est d’autant plus problématique que les rites d’initiation et de passage sont en voie d’affaissement voire de disparition dans certaines sociétés africaines. Dans un pareil contexte, les rôles et les enseignements de l’école coranique et de l’école occidentale et les contradictions qui les opposent sont bien mis en évidence. Il en est de même pour la question de la maltraitance, qui n’a été jusqu’ici que peu abordée dans les études concernant l’enfant africain. Elle se trouve ici mise en exergue par la présentation de cas cliniques souffrant de troubles psychologiques plus ou moins graves.
 
Une autre question également peu abordée ailleurs, en l’occurrence la sexualité, est traitée dans ce livre. Les problèmes de la virginité, de l’excision et de l’inceste sont abordés avec force détails, ce qui offre une belle transition
à l’auteur pour l’esquisse d’une anthropologie de la maladie avec un retour sur les médecins traditionnels et les conceptions magico-religieuses plus que jamais confrontés au développement de la médecine moderne. Cette partie sur l’anthropologie de la maladie constitue un prélude à une anthropologie de la mort et des rituels qui l’entourent dans le cadre familial traditionnel.
 
Dans la seconde partie de l’ouvrage, consacrée aux processus d’intégration de l’enfant africain en France, Ferdinand Ezémbé présente d’abord une typologie des migrants africains. Au sein d’une population hétérogène, les adolescents africains sont souvent tiraillés entre plusieurs modèles culturels, notamment l’enfant africain dans le milieu scolaire et la complexité des médiations intellectuelles[8]. L’auteur cite plusieurs exemples de compte-rendu de différents groupes de paroles sur divers sujets (sexualité, scolarité, adolescence).
 
Le chapitre treize est consacré à l’adolescent africain en France où la quête d’identité commence par une quête de définitions et se prolonge jusqu’à la perception sociale et les préjudices psychologiques causés par le  racisme   enduré   par   les   enfants   africains.  A   telle   enseigne  que   l’auteur  consacre  toute   une   partie  à  la «Psychopathologie de l’adolescent immigré : Paradoxe de l’identité raciale » avec une présentation de cas cliniques.
 
Cette psychopathologie est-elle introductive à la question des violences intrafamiliales de la maltraitance dans l’immigration qui prolongerait par l’esquisse d’une psychopathologie des migrants africains en France, et serait à la base de « l’intégration rêvée en France » ?
 
L’ouvrage se termine avec ce projet « d’intégration rêvée » avant d’amener l’auteur à conclure avec Aminata Traoré : « Nos repères et nos valeurs culturelles sont nombreux qui auraient pu ou qui devraient nous aider à reformuler notre quête d’alternative, en des termes clairs pour la grande majorité de la population et conformes à ses aspirations. Mais ils ne font pas l’objet d’une connaissance saine, capable de nourrir la réflexion et la créativité, de manière à transformer nos sociétés dans le sens que nous souhaitons. » (p.345)
 
«L’enfant africain et ses univers » s’impose comme un ouvrage de référence qui a permis à Ferdinand Ezémbé de conjuguer son expérience personnelle et sa maitrise  conceptuelle. Il a réussi surtout à confirmer l’enracinement des univers de l’enfance dans une africanité vivante et prometteuse.

notes

[1] Jean-Godefroy Bidima, 1997, La palabre, une juridiction de la parole, Paris, Michalon.
[2] V. Ratsimbarison, A. Saidou, J. Douti Sourou, J. M. Ouenabio, D. Ndachi Tagne, M. A. Leplaideur, 1994, Poulet bicyclette contre poulet cadavre, L’Afrique côté cuisine : regards africains sur l’alimentation, Paris, Syros.
[3] Th. Locoh, « Familles africaines, population et qualité de vie », Les dossiers du CEDEP, N°31, Mars 1995.
[4] Camara Laye, 1953, L’enfant noir, Paris, Plon,.
[5] « Les noms africains. Sens, valeurs, avenir », Revue Pirogue , N°41, Avril-Juin 1981.
[6] Edmond et Marie-Cécile Ortigues, 1984, OEdipe africain, 3ème édition, L’Harmattan, Paris.
[7] Marie-Chantal Cacou, « Santé mentale des adolescents », Vie et Santé, Paris, Mars 1993.
[8] J. Barou, H. Prévot, 1992, « L’immigration en France des ressortissants d’Afrique noire », Rapport remis au secrétariat général à l’intégration, Paris.

Auteur

Fatima-Zohra SEBAA-DELLADJ

Pagination

Pages  22

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 07 N° 02,​ Septembre 2011