Samir Amin, Penseur Et Homme D’action Au Long Cours

Samir Amin
Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud
par Demba Moussa Dembelé
CODESRIA, Dakar, 2011, 202 p., ISBN : 978-2-86978-487-1
Qui ne connait pas le nom de Samir Amin parmi ceux qui auraient été attentifs au combat mené pour l’émancipation des peuples du Sud de la planète depuis plus d’un demi-siècle et aux débats théoriques et intellectuels qui accompagnèrent ce combat, en Afrique notamment. La lecture de l’ouvrage que nous propose Demba Moussa Dembelé, et ayant pour intitulé : Samir Amin intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud, pourrait constituer une excellente occasion pour mieux cerner sa trajectoire de vie et son itinéraire intellectuel. On y trouve en effet des notes biographiques sur Samir Amin, une série d’entretiens menés avec lui par l’auteur du livre et enfin un choix d’extraits de textes révélateurs de ses conceptions. La lecture de cette contribution nous permet de découvrir que Samir Amin aurait pu se contenter de mener une carrière professionnelle et académique somme toute « normale », lui en qui les professeurs qui suivirent ses études jusqu’au baccalauréat voyaient un futur scientifique promis à l’exercice des sciences physiques.
1. De la prise de conscience à l’affirmation
Le contexte historique et politique dans lequel il émergera à la conscience sociale et son engagement idéologique, puis militant et intellectuel précoce en décideront autrement. Né en 1931, en pleine crise mondiale et dans une société égyptienne dominée par l’impérialisme britannique, au sein d’un couple de médecins, le père égyptien et wafdiste « de gauche », la mère française et issue d’une famille « de tradition
jacobine », le voici au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale inscrit au lycée français de Port Saïd, où les élèves étaient partagés entre sympathisants communistes d’un côté et nationalistes, d’un autre, mais tous anti-nazis et hostiles à la colonisation britannique.
 
Déjà porté par un devoir de justice sociale, Samir Amin se reconnaissait dans le premier groupe, et il le restera jusqu’à nos jours. C’est ce qui le décidera après son installation à Paris en 1947 à suivre ses études en sciences économiques et politiques, tout en activant au sein du parti communiste et du mouvement étudiant au contact de camarades français bien sûr, mais également venus du Monde arabe, d’Afrique et d’Indochine.
 
Marqué par les lectures marxistes (Le Capital notamment), l’esprit de Bandung qui accompagnera l’éveil des peuples afro-asiatiques à partir d’avril 1955, et la nationalisation du canal de Suez en 1956 suivie de l’agression tripartite contre, l’Egypte, il voit son profil intellectuel et le combat de sa vie se préciser avec la soutenance en 1957 d’une thèse de doctorat où il explique le sous-développement des pays du Sud par le caractère mondialisé de l’accumulation capitaliste.
2. Une activité centrée sur une triple préoccupation
Il va désormais, comme il le dit lors des entretiens qu’il a accordés à Dembélé, mener de face trois types d’activités : l’intérêt pour la gestion économique, l’enseignement et la recherche, et le combat politique.
 
Aussitôt sa thèse soutenue en 1957, il retourne en Egypte où la tendance est à la nationalisation des entreprises économiques et où il sera employé dans l’organisme chargé du suivi du secteur public. Il participe ainsi aux efforts pour harmoniser les orientations des conseils d’administration des entreprises aux directives du plan de développement national et s’intéressant aux problèmes posés par l’articulation entre micro et macro-économie tout en militant dans le mouvement communiste contraint à la clandestinité. La vague répressive qui frappe ce dernier en 1959 l’amène à s’exiler à Paris aux débuts de 1960 où il pourra enrichir son expérience en travaillant au Service des Etudes Economiques et Financières (SEEF), avant de se rendre au Mali où le régime progressiste de Modibo Keita lui permet d’activer au Ministère du plan de 1960 à 1963. Là, il aura à côtoyer des personnalités telles Jean Bénard et Charles Bettelheim. Déçu par les limites de la politique malienne de planification, trop marquée à son sens par la logique d’un retard économique qu’il suffirait de dépasser par un rattrapage et une impulsion de la croissance dans le cadre du système capitaliste dominant, mais aussi par les atteintes aux libertés du régime à parti unique, il quittera le pays.
 
Il passera un concours d’agrégation et le voici professeur aux universités de Paris VIII (Vincennes à l’époque) où il baignera dans le contexte de la révolte étudiante de mai 1968, et de Dakar, tout en menant des recherches sur la théorie économique et les questions liées à l’émancipation et au développement des pays du Sud. C’est ainsi qu’on retrouvera l’universitaire et l’homme d’action à la tête de l’Institut Africain
de Développement Economique et de Planification (IDEP) dont il fera, en partenariat avec le PNUD, un centre d’excellence dans le domaine de la formation et de la recherche. Il contribue de même largement à impulser la création de l’ENDA (Environnement pour le Développement de l’Afrique, devenu ENDA-Tiers monde), du forum du Tiers-monde, et sur le modèle du CLASCO (Conseil latino-américain des sciences sociale), celle en 1973 du CODESRIA qui continue à rayonner en Afrique, et dont il sera le premier à occuper le poste de secrétaire exécutif.
 
Son action ne semble d’ailleurs pas s’arrêter ni se limiter à la lutte pour l’émancipation de l’Afrique et du Tiers-monde, puisque, conscient de la nécessité de s’ouvrir aussi à « la pensée critique progressive du Nord », nous le voyons contribuer en 1999 à la fondation au Caire du Forum Mondial des Alternatives (FMA), puis en 2001 à celle du Forum Social Mondial (FSM).
3. La théorie de l’accumulation capitaliste à l’échelle mondiale
Ce n’est pas chose simple de résumer les conceptions qui se dégagent des recherches de Samir Amin et qu’il a développées dans des centaines d’articles, ouvrages et autres travaux très souvent en débattant avec d’autres économistes, notamment latino-américains1.
 
Comme il le dit lui-même, « le programme » de sa vie aurait tourné autour de deux questions : « 1- pourquoi le capitalisme est-il né en Europe ? 2- pourquoi a-t-il créé la polarisation ? Et donc, qu’est-ce que cela implique pour l’action politique de transformations du monde dans la direction du communisme planétaire, universel ? De l’égalité donc de tous les êtres humains, quels qu’ils soient » (p. 21). Pour proposer des réponses, et fidèle à ses principes, il n’hésite pas à lire et relire de façon critique les fondamentaux du marxisme. Le Capital et Les Grundrisses tout d’abord, où il trouve non convaincante la remarque apportée par Marx lecteur des voyageurs des XVIIIème et XIXème siècles et qui orientait la réponse à la première question vers une particularité européenne liée à l’apparition précoce ici de la propriété, laquelle aurait été inexistante en Orient2 ; ce que conteste Samir Amin. Ce qu’il retient d’une approche historique des formations sociales, c’est que les deux régions considérées auraient au contraire l’une comme l’autre été dominées à des degrés divers par le système tributaire. En Orient, il aurait connu des avancées plus grandes aboutissant à une forte centralisation politique. Ce qui n’était pas le cas en Europe plus attardée, contrairement à ce que laisserait penser l’approche européo-centriste.
 
Le capitalisme est apparu dans cette dernière contrée parce que, justement le système tributaire y était le moins épanoui, « le maillon le plus faible de la chaîne », pour paraphraser Lénine à propos de la Révolution d’Octobre en Russie. Mais ceci, c’est pour aller vite, car si le capitalisme comme système mondialisé pouvait constituer une chaîne, ce n’est apparemment pas le cas pour le mode de production tributaire. Cependant, l’idée demeure de « la loi de la direction par les moins avancés » qui rappellerait les travaux des biologistes sur l’évolution des espèces, et développée par les historiens, et même systématisée
vers 1930 par le hollandais J.Romein3. De là découle pour Samir Amin la nécessité de revisiter l’histoire des sociétés asiatiques et africaines ainsi que le potentiel dynamique et même révolutionnaire qu’elles peuvent posséder de nos jours encore.
 
Il commence ainsi à répondre aussi au deuxième volet de la seconde question qu’il se posait. Mais commençons par le premier volet : pourquoi le capitalisme est-il caractérisé par la polarisation entre développement et sous-développement ? Il va s’atteler à déconstruire les théories « conventionnelles » du sous-développement, en commençant à s’inviter au débat inauguré jadis par Rosa Luxembourg et Lénine sur la théorie de l’impérialisme. Il s’appuie sur l’approche de l’accumulation primitive du capital, développée par Marx et de la dépossession de la paysannerie, puis de son extension mondiale à travers la colonisation pour affirmer, en désaccord avec les classiques du marxisme, que  ce processus est toujours à l’œuvre. L’accumulation primitive se poursuivrait en quelque sorte, produisant ainsi toujours de la polarisation, avec ce que cela suppose comme développement et échange inégaux, ce qui induirait de même que l’impérialisme loin d’être lié à une évolution du capitalisme à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, est inhérent au système dès la première phase de la colonisation (en Amérique, notamment depuis 1492). Il demeure toujours caractérisé par l’échange inégal dû au fait que l’écart des rémunérations du travail entre le Nord et le Sud est beaucoup plus grand que l’écart entre les productivités du travail.
 
Il considère de même que l’évolution du capitalisme est marquée par trois grands tournants dans son expansion à l’échelle mondiale : après son apparition aux XVème et XVIème siècle, il va subir les effets à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècle de la Révolution industrielle anglaise et la Révolution française, puis à la lisière des XIXème et XXème siècle de la formation du capitalisme de monopole, et du long déclin du système analysé par Lénine, et enfin vers la fin du XXème siècle du passage à ce qu’il assimile à un « capitalisme des monopoles généralisés » avec l’émergence d’une oligarchie (ploutocratie «se comptant sur les doigts d’une main»). L’impérialisme passe ainsi de sa phase plurielle (« des puissances impérialistes en conflit permanent») à une phase collective caractérisée par la constitution de la Triade (Etats-Unis, Union européenne, Japon), dont les intérêts communs sont négociés au sein du G7, la Banque mondiale, le FMI, l’OMC, l’OTAN… fonctionnant comme outils de sa politique.
4. Passer de l’approche par le rattrapage à celle par la déconnexion
En effet, au privilège exclusif de l’industrie qui caractérisait l’impérialisme jusqu’au XXème siècle viennent succéder les cinq monopoles dont disposerait cette triade :

  • domination sur les technologies avec la surprotection de l’OMC ;
  • l’accès exclusif aux ressources naturelles de la planète ;
  • le contrôle du système monétaire, financier intégré, mondialisé ;
  • le contrôle des moyens de communication et d’information ;
  • et enfin le contrôle des moyens de destruction massive.
Ces transformations au sein de la sphère impérialiste ont certes commencé avec l’effondrement de l’Union Soviétique et l’évolution de la Chine post-maoïste. Mais les Révolutions qui avaient été menées dans ces deux pays au cours de la 2ème moitié du XXème siècle indiquent bien que des conditions de remise en cause de la domination capitaliste mûrissent à la périphérie du système et il faut continuer à s’attendre à des transformations radicales à partir du Sud de la planète. Le mouvement de décolonisation mené par les peuples, le processus d’émergence d’Etat nationaux en Asie et en Afrique commencé avec l’après-guerre et symbolisé par l’ère Bandung qui s’étale jusque vers 1980, quoi qu’on en pense et malgré ce qu’on a tendance à considérer comme des échecs, a abouti à des transformations radicales dans la physionomie de ces sociétés et à l’échelle mondiale.
 
Après une période d’essoufflement, une deuxième vague est en action actuellement avec les nations émergentes ou ré-émergentes dont l’exemple tend à être suivi par de nombreux pays contraignant ainsi l’impérialisme à réajuster ses formes de domination avec la constitution de la Triade. Les pays du Sud ont cependant beau obtenir aussi des succès, ils ne peuvent se cantonner tout le temps dans la simple problématique du rattrapage technologique pour aboutir à un développement qui ne saurait se limiter à la croissance. La solution véritable pour sortir du sous-développement et de la domination devra passer par la nécessaire déconnexion vis-à-vis du système capitaliste, et celle-ci est à son sens dans l’ordre du possible historique. Les voies du socialisme pourraient être multiples selon les sociétés.
 
Toujours fidèle à ses convictions, mais sans être prisonnier du passé, il sait que le vieux débat sur le rôle de « l’Orient », c’est-à-dire de la périphérie du monde capitaliste, entamé par Marx dans les Grundrisses et autres Lettres à Vera Zassoulitch, poursuivi du temps de Lénine et des congrès de la IIIème
internationale avec l’épisode de Bakou (1920), est en partie, du moins, cause du conflit idéologique  sino-soviétique qui a éclaté à la lisière des années 1950 et 19604, que ce débat donc n’était pas vain. Les crises actuelles au centre du système et le nouvel éveil dans le Monde arabe peuvent avoir de quoi conforter ses positions. En tous les cas, il continue à nous fournir des analyses d’une grande lucidité5, et la « lucidité maximale» nous rappelle-il, c’est «l’effort de rationalisation, de compréhension, de libération des aliénations, de dépassement de ses aliénations, cet effort est un effort permanent de chacun, de tous » (p. 87).

Notes

1 Raul Prebisch, Cardoso, Baran, Sweezy et la « Bande des quatre » qu’il aurait représentée avec Arghiri Emmanuel, André Gunder Frank et Emmanuel Wallerstein.
2 On se souvient à ce propos du débat dans les années 1960 et 1970 portant sur la question du mode de production asiatique que des revues telles la Pensée et Recherches internationales avaient répercuté en France, ainsi que deux ouvrages collectifs publiés à l’initiative du CERM et qui avaient fait date sur : Le mode de production asiatique, préfacé par Roger Garaudy, Paris Ed. Sociales 1969, et sur Les sociétés précapitalistes (Textes choisis de Marx, Engels et Lénine), préfacé par Maurice Godelier, Paris Ed. Sociales 1970. On pourra se référer aussi à l’ouvrage Marxisme et Algérie, textes de Marx Engels traduit par Gilbert Badia et présenté par René Galissot, Paris UGE (10-18) 1976.
3 Jean Chésneaux le fait remarquer dans Du passé faisons table rase ? Paris, Ed, Maspero 1976 (voir P.154-155). On pourra de même lire les développements sur la question dans l’ouvrage de Rudolf Bahro, L’alternative, Paris, Ed, Stocks, 1972. Il y fait une lecture stimulante des classiques du marxisme ; et notamment le Chap.2 sur : « L’origine de la voie non capitaliste ».
4 Pour un parcours de la question, Hélène Carrere d’Encausse et Stuart Schram, Le Marxisme et l’Asie 1853-1964, Paris, Ed. Armand Colin, 1965. On pourra se référer aussi à Enrica Colotti-Pischel et Chiara Robertazzi, L’internationale communiste et les problèmes coloniaux 1919-1935, Paris, La Haye, Ed, Mouton 196 ; ainsi qu’à Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman, Paris, Ed du Seuil, 1972.
5 Par exemple ses récents textes, 2011 : Le printemps arabe ? (reçu par internet), et « Y-a-t-il une solution aux problèmes de la Somalie ? », in Africa Review of Books, Vol 7, N°1, Mars 2011.

Auteur

Hassan REMAOUN

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Pages  13-14

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 08 N° 01,​ Mars 2012

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