Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Algérie. citoyenneté et identité
par Mohamed Brahim Salhi
Éditions ACHAB, Alger, 2010, 310 pages
 
Présenter une réflexion sur l’articulation des notions citoyenneté/identité, en s’appuyant sur une analyse empirique des mouvements sociaux en Algérie : telle est l’ambition de cet ouvrage, composé de huit chapitres. Loin de rechercher l’exhaustivité ou de réaliser une somme sur les contestations sociales durant les décennies qui ont suivi l’indépendance algérienne, l’ouvrage et son approche sociohistorique reprennent les conflits les plus caractéristiques de la progression dans la construction de la citoyenneté. De plus, l’observation du champ associatif étaye l’idée avancée par l’auteur selon laquelle l’élaboration historique de la modernité et de la citoyenneté contient des équivoques.
 
Cette publication offre, tant aux étudiants, aux chercheurs qu’au grand public, des recherches et des observations minutieuses pour examiner, investir et appréhender les enjeux de l’évolution de la société algérienne, les conversions qu’elle expérimente et leurs manifestations, ainsi que les tensions croissantes entre d’une part l’appartenance à une jeune nation et d’autre part à une communauté linguistique et culturelle ; autrement dit, les oppositions entre « des identifications globales et/ou particulières »[i] dont les combinaisons se négocient selon le contexte, les visées et les acteurs. Allant dans une direction opposée des vulgarisations qui assèchent de son sens la notion « citoyenneté », expurgeant ainsi son substrat réel, M.B. SALHI nous propose un éclaircissement et nous invite, de surcroît, à saisir le mouvement de flux et de reflux dans son contenu au gré des conditions sociales et politiques, des concurrences entre les agents sociaux et de leur trajectoire.
 
L’auteur commence par interroger la relation entre les deux notions « citoyenneté et identité », elles sont construites historiquement, selon le dessein politique à travers lequel les modalités d’appartenance d’un individu vont être traduites. Le soubassement de l’appartenance à la nation algérienne s’est édifié contre la colonisation française, ce qui donne un caractère équivoque à la combinaison « citoyenneté et identité ». Une interprétation de la modernité portée de manière violente par la colonisation, « comme situation de dominatio »[ii], en a imposé une approche. L’acclimatation des dominés à la citoyenneté enfantera des contradictions complexes dans le mariage des nouvelles incorporations attachées à la modernité, et des valeurs propres à la société notamment de type communautaire.
 
L’auteur interpelle l’analyse de trois mouvements : le mouvement culturaliste berbère, le mouvement des femmes et l’islamisme qui problématisent cette tension entre modernité et référence ethno-religieuse et linguistique de la citoyenneté. Elle permet de saisir la spécificité de chaque mouvement et les contestables réponses et imprécises apportées par la puissance publique. La contestation identitaire a connu plusieurs phases d’importance disparate, allant du mouvement national au mouvement des « Âarouch » marquant ainsi une pérennité ; le mouvement culturaliste berbère est significatif des premiers affrontements avec l’État et du rejet de la citoyenneté « de type stato-national »[iii] qui est le résultat des luttes intestines du mouvement  nationaliste algérien. La question identitaire a connu à la fois des apogées par l’ampleur du mouvement et des creux ces dernières années en raison d’une oscillation entre local et national, d’une insuffisance d’encadrement et des conjonctures nous dit M.B. Salhi. Cependant, le mouvement culturaliste berbère a apporté une dimension nouvelle dans les luttes politiques.
 
À l’instar du mouvement culturaliste berbère, les luttes des femmes sont étudiées à l’aune de la revendication de l’égalité Hommes-Femmes devant la loi et de la participation des femmes dans l’espace public. L’auteur note que la revendication des femmes est une innovation importante dans le cadre des mouvements contestataires. Le mouvement des femmes pointe ainsi l’ambivalence de l’État et donne un nouveau souffle à l’expression de la citoyenneté en devenant le dénonciateur des lois et des contradictions constitutionnelles. À l’inverse de l’étude du premier mouvement, l’analyse de la contestation « féministe » est nourrie au travers d’événements historiques objectivés sans appui des trajectoires des militantes, ni des querelles internes à ce mouvement révélatrices des luttes sociales de définition et de formulation d’une stratégie de mobilisation dans le
combat pour l’abrogation du Code de la famille.
 
Un regret également concernant le chapitre consacré à la protestation islamiste, que l’auteur désigne comme « l’anti-citoyenneté », symptomatique des paradoxes de l’histoire de l’Algérie contemporaine sans pour autant consacrer une aussi importante et riche étude que celle proposée sur le mouvement culturaliste berbère. L’analyse de ce mouvement aurait gagné en pertinence si elle avait été adossée à un examen de trajectoires des acteurs. Néanmoins, il est indéniable que cette thématique comme celle sur les femmes fera l’objet d’une recherche future plus minutieuse et achevée.
 
Le dernier chapitre traite du champ associatif et met en exergue une organisation aléatoire et hypothétique de la société civile dont la définition de l’OMS est reprise par l’auteur car elle présente l’avantage d’établir les critères, tout en indiquant la complexité. La récurrence des émeutes dispersées de nature diverse, et de durée variable, pose la question de la capacité de négociation, des capacités d’intervention unifiée et des ressources mobilisables par les acteurs et de leur autonomie vis à-vis du politique. Ces actes sont significatifs de l’implantation d’un mode de gestion des conflits ; autrement dit, la confrontation directe avec l’État témoigne d’une carence d’arbitrage politique. Ce mode de gestion compromet toute forme de médiation qu’elle soit de type politique, syndical ou associatif sans désir de rétablir une compétition politique.
 
Il s’agit là, d’un apport qui éclaire le débat sur l’avenir de la société algérienne et de la question de la modernité. L’ouvrage de M.B. Salhi offre l’intérêt d’énoncer la question du lien tenu entre identité et citoyenneté.

notes

[1] L’introduction page 14.
[2] Chapitre 1 « Citoyenneté et Identité : des articulations problématiques », page 23 (pp. 17-49).
[3] « Âge de la fraternité et du pacte national », page 57 (pp. 51-66).

Auteur

Khedidja ATTOU

Pagination

Pages  20

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 08 N° 02,​ Septembre 2012