Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Chroniques de la révolution égyptienne

par Alaa El Aswany,
Traduit de l’arabe et préfacé par Gilles Gauthier
Actes Sud, Arles (France) 2011, 340 pp., 23
978-2-330-00137-7
 
Qui mieux que  Alaa El-Aswany aurait écrit ces chroniques de la révolution égyptienne ? Entre pamphlets politiques et plaidoyers éprouvés pour la démocratie, le changement et la liberté, l’auteur de L’Immeuble Yacoubian et de Chicago nous décrit une Égypte en pleine mouvance et transition. Écrites avant et après la révolution égyptienne, les chroniques de Alaa El Aswany décrivent de la manière la plus vivante le processus du changement qui a conduit les Égyptiens à faire leur révolution, tant sur le plan social que politique.
C’est aux raisons de la révolution de son peuple et aux attentes de cette révolution que Alaa El-Aswany esquisse des réponses. Il livre à ses lecteurs, notamment ceux qui ne connaissent pas bien la vie politique et sociale de l’Égypte, un regard, certes effrayant et effroyable du régime de Moubarak, mais qui est également perspectif et expressif quant à l’avenir du pays et la volonté de la population et des élites intellectuelles et politiques à procéder à la réalisation du changement désiré.
La solution démocratique contre le régime autocratique
« La démocratie est la solution ». Par cette expression s’achèvent les chroniques de l’auteur. La première partie est consacrée à une analyse très critique du régime de Moubarak. Népotisme, corruption, autoritarisme, exclusion, fraude électorale, etc., sont autant de substantifs qui qualifient le régime déchu. La révolution, selon El-Aswany, a commencé avec la campagne égyptienne contre la succession héréditaire ; cette campagne a eu au moins le mérite de mobiliser les élites égyptiennes contre un scénario de succession préparé par Moubarak et les apparatchiks de son régime afin que son fils Jamal lui substitue à la tête de l’État. Une sorte de « rituels de la théâtralisation du politique »1
 
Le changement, auquel Alaa El- Aswany appelle de ses voeux et par lequel aspire à réaliser les ambitions du peuple égyptien, ne peut être que démocratique et pacifique. La révolution par laquelle cela se réalise n’a pas commencé le 25 janvier 2011, mais elle a été vécue depuis que le peuple égyptien a commencé à s’organiser pour réaliser le changement. Il écrit :
 
La révolution, quelque mois avant son déclenchement effectif, n’est ni un mot d’ordre, ni un objectif préalablement fixé, mais une situation dans laquelle se trouve une société à un moment donné, où tout peut être la cause d’un embrasement. C’est incontestablement cette situation que nous vivons actuellement… (p. 25)
 
En visionnaire, l’auteur met en garde contre toute dérive qui risque de nuire aux objectifs de la révolution et du changement. Mettant l’accent sur le caractère non-violent de la révolution à mener, El-Aswany rappelle ses compatriotes que leur « devoir national [leur] impose d’œuvrer à un changement démocratique et pacifique, faute de quoi l’Égypte sera menacée d’un déferlement d’anarchie que personne ne souhaite, car s’il se produisait, il incendierait tout ».
 
En effet, ce à quoi appelle El- Aswany, c’est une conscientisation de la révolution. Car, comme le disait très justement Jean Jaurès, « Il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience ». Selon El-Aswany,
« ce qui pousse à la révolution c’est la conscience que l’on a de l’injustice » (p. 155). Briser le mur de la peur chez les Égyptiens, c’était l’un des objectifs du mouvement Kifaya (littéralement : ça suffit) qui militait contre l’autoritarisme du régime de Moubarak.
 
Pour convaincre ses concitoyens de l’enjeu de la bataille de succession, l’auteur discute des « arguments
fallacieux pour soutenir Jamal Moubarak » et avance les noms des personnalités qu’il estime capables d’assumer leurs responsabilités dans l’Egypte après-Moubarak, comme Mohammad El-Baradei et le prix Nobel Ahmed Zoueil. La question de la confiance entre gouvernés et gouvernants est également soulignée
pour montrer le fossé qui sépare l’élite gouvernante et le peuple. Le boycott des élections en est le modèle le plus révélateur. La méfiance entre gouvernés et gouvernants conduit aussi au non-respect de la volonté du peuple, de la non considération de ses idées, voire de son mépris par les gens au pouvoir et les intellectuels qui les soutiennent. Ce mépris, les Égyptiens l’ont surmonté par leur protestation contre le régime. Et peut-être Camus voyait juste en considérant dans Le Mythe de Sisyphe qu’ « il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris » !
Une révolte pour la dignité, la liberté et l’équité
La justice sociale dans l’analyse d’El- Aswany n’est pas seulement une affaire d’égalité des ressources, des chances et des capacités, mais aussi celle de la sécurité, de l’égalité et de la dignité des Égyptiens. Évoquant le cas du harcèlement sexuel, l’auteur dénonce, par-là, le laxisme des autorités publiques. Mais outre la dénonciation de ce phénomène, il met le doigt sur la plaie pour mettre en évidence la gravité
d’autres phénomènes qui en sont à l’origine. Par ces actions abominables, les jeunes égyptiens expriment, estime l’auteur, un sentiment de désespoir, de frustration, d’oppression et d’infériorité. « Ces enragés sont les fils du chômage, de l’impuissance, des bousculades… Ils ont perdu tout espoir en l’avenir … » (p. 127). À la manière des psychosociologues, il analyse ce phénomène en mettant en relief la condition sociale, le rôle de la religion et la responsabilité des forces de l’ordre. Ainsi, l’humanité, les droits, la dignité et le comportement civilisé se présentent comme des conditions sine qua non pour réaliser le progrès socioculturel et humaniste de l’Égypte.
 
Parce que « la libération de la nation » est inséparable de « la séparation de la femme », l’auteur
insiste sur les enjeux de la question de la condition des femmes. Les mutations que connait la société égyptienne sous l’influence du wahabisme et de l’islamisme radical (qu’il qualifie comme étant « le dernier visage du despotisme politique ») ont influé négativement sur les droits des femmes. Le voile donne une image stéréotypée de la religiosité en Égypte et dans les pays arabes en général. Ce que l’auteur appelle « la piété déficiente » envoie en fait aux nouvelles manières de considérer certaines pratiques religieuses. À partir de l’exemple du Niqab (voile intégral), il met en exergue le danger de la radicalisation de la religion et incite ses concitoyens, en parallèle de la bataille pour le changement politique, à se livrer à une autre, celle de défendre « une lecture ouverte et civilisée de l’islam » (p. 149). Faisant l’éloge d’une « morale laïque », sans utiliser le terme, il préfère une morale sans religion à une religion sans morale (p.174).
 
La question de la justice est appréhendée à partir d’une conception de la citoyenneté et de l’égalité de tous les individus. Évoquant la situation épineuse de la communauté copte, l’auteur considère que celle-ci ne peut revendiquer ses droits que dans un cadre de citoyenneté et non pas communautaire. Les Coptes doivent se considérer et être considérés en tant que citoyens à part entière et non en tant que groupe religieux. Il fait appel à l’histoire moderne de son pays (à travers l’unité des Coptes et des musulmans
durant les révolutions de Urabi 1879-1882 et du Wafd en 1919), pour dénoncer les prises de positions de
l’Église copte qui soutient le régime de Moubarak et appelle les Coptes à adhérer, en tant qu’Égyptiens, « à un mouvement national visant à instaurer la justice pour l’ensemble des Égyptiens » (p. 159).
 
Dans la troisième partie des chroniques, intitulée « liberté d’expression et oppression politique »,
El-Aswany révèle des cas de torture, de répression policière et d’humiliation des citoyens. Le sentiment d’injustice et de désespoir conduit les Égyptiens à protester violement contre les autorités. La justice est aussi une question de liberté d’expression. El-Aswany, dont certains de ses ouvrages ont fait l’objet
de censure2, comme J’aurais voulu être Égyptien3, estime que la liberté de création est inséparable de la liberté publique. La création littéraire considérée par l’auteur « dans son essence » comme « étant une défense des nobles valeurs humaines », devrait contribuer dans la lutte contre l’oppression. « Les libertés ne se divisent pas », il convient donc que les intellectuels s’engagent dans le mouvement de protestation contre les régimes autoritaires. Prenant le modèle de Taha Hussein, Sartre, Dostoïevski et Goytisolo, tout en dénonçant la position de certains de ses compatriotes intellectuels thuriféraires du régime politique, l’auteur appelle ces derniers à épouser la cause de leur peuple dans son combat pour la liberté.
 
Les politiques, même ceux de l’opposition, ne sont pas épargnés de la critique d’El-Aswany. Qu’il s’agisse des Frères Musulmans ou du vieux parti Wafd, il conteste leur participation aux élections «truquées» et dénonce l’ingérence des politiques dans le travail des médias.
L’Égypte post-révolution : quel avenir ?
Dans la troisième partie des chroniques, en guise de sociologie de la révolution, El-Aswany révèle quelques faits du quotidien des manifestants à Maydan Tahrir (littéralement : Place de la libération), dont il faisait partie, pour montrer les qualités de l’autre personnalité égyptienne, citoyenne, civique, tolérante, solidaire, etc. Comment expliquer cette « transformation » de la personnalité égyptienne ? Avec un langage expressif et une verve si prodigieuse, l’auteur considère que
la révolution fait ressortir ce qu’il y a de meilleur chez la personne et la dérive de ses fautes morales et de ses conduites. Lorsqu’on se révolte, on se transforme immédiatement en un être humain de nature plus élevé, parce que pour la liberté et la dignité on affronte l’incarcération et la mort, parce qu’à chaque instant on affirme que notre souci de la liberté est plus important que celui de notre propre existence (p. 308).
 
Révolutionnaire incrédule quant à la participation de tous les Égyptiens à la révolution, il présente une typologie de cinq catégories d’attitudes : les révolutionnaires, les spectateurs, les ennemis de la révolution, les Frères musulmans, et enfin les forces armées. Face à l’impasse qui résulte du vide constitutionnel et de la montée de l’extrémisme, l’auteur met en garde contre le despotisme religieux et l’utilisation de la religion pour parvenir au pouvoir. Aussi, il rappelle que nombreux obstacles entrave la réussite de la révolution. Il n’est pas inutile peut être de rappeler dans le même sens ce que Samir Amin écrit à ce propos : pour devenir des avancées révolutionnaires, [les révolutions] devront surmonter de nombreux obstacles : d’une part, surmonter les faiblesses du mouvement, construire des convergences positives entre ses composantes, concevoir et mettre en oeuvre des stratégies efficaces, mais aussi d’autre part mettre en déroute les interventions (y compris militaires) de la triade impérialiste4.

Les dernières chroniques sont un appel à la vigilance, à l’unité, à la mobilisation citoyenne et à la nécessité de sauver la révolution égyptienne.

Toutefois, on regrette le ton, parfois sermonneur, de l’auteur dans ses critiques souvent très virulentes. Sont
aussi regrettables les positions subjectives de l’auteur qui se montre parfois chauvin en parlant de ses
compatriotes, ainsi que son opinion à l’égard des Algériens qu’il qualifie de tous les noms (suite du match perdu de son pays contre l’Algérie).

La subjectivité de l’auteur se donne libre cours en faisant à plusieurs reprises l’éloge d’El-Baradei et en critiquant acerbement les autres personnalités et partis politiques.

Aussi éparpillées que soient ces chroniques, elles interpellent le lecteur sur les événements marquants de la révolution du 25 janvier 2011.

Espoir et déception, enthousiasme et scepticisme, sensibilité et ouverture, caractérisent ces chroniques qui tiennent à la sociologie, à l’anthropologie, et la politologie et témoignent, à vrai dire, de l’inquiétude de l’auteur quant à l’avenir d’une révolution qu’il voulait libératrice de son peuple.

notes

1 Nous empruntons cette expression de l’anthropologue français Marc Abèles. Cf. son livre Le spectacle du pouvoir, Paris, Éditions L’Herne, 2007.
2 Cf. entretien avec Alaa al-Aswany publié dans le site de la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations /www.bulac.fr
3 Alaa El Aswany, J’aurais voulu être égyptien, Traduit de l’arabe et préfacé par Gauthier, Arles, Actes Sud, 2009.
4 Samir Amin, « 2011 : le printemps arabe ? », Mouvements, 2011/3 n° 67, p 154.

Auteur

Belkacem BENZENINE

Pagination

Pages  15-17

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 09 N° 01,​ Mars 2013