Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Football, religion et politique en Afrique, Sociologie du football africain

Par Tado Oumarou et Pierre Chazaud,
Editions l’Harmattan, Collection Logiques Sociales,
Paris, 2010, 184 pages, 16,15 €,
ISBN 9782296112506
 
Tout au long des dernières décennies, les joueurs de football africains ont réussi à faire leurs preuves sur les pelouses les plus prestigieuses du monde. Des noms comme celui de Didier Drogba1, Samuel Eto’o, Emmanuel Adebayor, Yaya Touré, Seydou Keita2…, sont des références dans le monde du football à une échelle internationale. Grâce à eux, mais grâce aussi à l’évolution du niveau de la pratique dans le continent, le football africain est devenu aujourd’hui l’une des fenêtres privilégiée par laquelle, de partout, on observe cette partie du monde3. Malgré cela, il a tout de même fallu attendre la XIXe édition de la Coupe du monde de football qui a eu lieu en 2010 pour que l’un des pays de ce continent (l’Afrique du Sud) se voie attribuer le droit d’organisation de cet évènement planétaire. L’objectif consistait non seulement à montrer ses capacités organisationnelles en dépit de moyens limités, mais aussi à imprimer une touche particulière à la coopération et au développement africain4.
 
C’est dans un contexte où s’oppose quotidiennement le paradoxe de la mondialisation et de l’identité locale que Tado Oumarou et Pierre Chazaud, les deux auteurs de cet ouvrage, ont décidé de faire une lecture de la société africaine à travers son football. La date de publication du livre coïncide aussi avec les cinquantenaires (1960–2010) des indépendances de plusieurs anciennes colonies françaises. Résultats d’une lente hybridation entre des valeurs de jeux traditionnels africains et de certains modèles technico-sportifs ou managériaux européens, le football sur ce continent s’est« africanisé » tout au long du XXe siècle, subissant des influences culturelles, ethniques, religieuses et politiques locales qui, malgré l’impact de la colonisation, le différencient aujourd’hui du « football-business » européen (p. 19).

La quasi-inexistence d’archives portant sur le football africain a fait que la collecte de données lors de cette recherche a été essentiellement faite à travers des travaux d’observation, des interviews5 et des analyses de contenu de la presse de deux pays, le Sénégal et le Cameroun.

À partir de cette œuvre, structurée en deux parties, les auteurs s’intéressent, tout d’abord, à un terrain offrant une vision plurielle et sans parti pris idéologique ou épistémologique et tenteront de comprendre dans un premier temps, les pratiques d’un football en tenant compte de ses influences politiques, religieuses, ethniques et ensuite dans un deuxième temps, d’analyser son fonctionnement dans les clubs et sa place dans l’imaginaire africain (p. 21).
La dimension politique, religieuse et culturelle du football en Afrique

Bien avant l’introduction par les colons des formes modernes du sport en Afrique, les populations indigènes pratiquaient plusieurs types d’activités physiques traditionnelles. Elles accompagnaient certains rites et sacrifices liés aux évènements de la vie en communauté et avaient des fonctions religieuses et sociales. Et bien que les colonisateurs aient encouragé progressivement la « sportivisation » et l’européanisation de certains jeux traditionnels, les indigènes commencèrent en parallèle à s’intéresser aux sports modernes des Européens. Ce fut le football qui rencontra le plus de succès et les clubs sportifs indigènes se transformèrent en lieux de rencontres et de distractions entre amis, dans un contexte, il est vrai, de vétusté des installations sportives que connaissaient les pays africains.

Après la décolonisation, le sport et le football permirent aux nations africaines d’exalter leur patrie et leur drapeau, de créer un sentiment patriotique et d’aider à la construction d’une unité nationale. La création des équipes nationales fut pour ces pays un élément de passage d’une forme de sociétés dites « traditionnelles » à celui de nations reconnues. Les jeux traditionnels porteurs d’un héritage historique furent délaissés au détriment de la fonction symbolique que pouvait procurer la figure du champion des sports modernes.

Malgré cela, le football fédéral au Sénégal et au Cameroun ne s’est pas transformé comme en Europe en un sport de masse. Au Sénégal, ce sont même les pratiques navétanes6qui ont permis de sensibiliser au football une partie de la jeunesse qui n’avait pas accès aux clubs fédéraux. C’est à travers un système social (la tontine) qui fonctionne sur la base d’un crédit rotatif appelé mbotave, octroyé généralement par un groupement de femmes (un modèle familial et matriarcal) que s’organise cette forme de football.

L’organisation verticale et hiérarchique, en contradiction avec le fonctionnement informel des sociétés africaines, qui prône l’organisation ethnique et la sociabilité, fait que c’est cette forme de football populaire et informel qui sert de vivier de recrutement au football professionnel. Les lourdes démarches à entreprendre pour la création d’associations sportives ou de clubs fédéraux fragilisent aussi les regroupements volontaires des adhérents qui se construisent traditionnellement en Afrique autour de jeunes et de familles issus d’une même communauté ethnique.

Les États africains, composés généralement d’une multitude de groupes ethniques n’ayant pas forcément des cultures et pratiques communes, rendent difficile le regroupement de ces derniers sous une identité commune. Ils utilisent le plus souvent le sport de haut niveau pour créer chez leurs populations un esprit d’appartenance et développer ainsi un sentiment national. Les appellations adoptées pour les équipes par exemple, représentent le plus souvent un symbole ou un élément spécifique dominant du pays (ce sont la plupart du temps des noms d’animaux qui sont utilisés : par exemple « les Lions Indomptables du Cameroun », « Les Gazelles du Tchad » ou « Les Éléphants de la Côte d’Ivoire »). Ces derniers offrent des représentations symboliques et adhèrent à un imaginaire symbolique fort.

Si certaines préférences ethniques pèsent aujourd’hui encore même implicitement dans la constitution et la gestion des équipes nationales de football, les problèmes semblent résolus en partie au moins par le recours à l’entraîneur blanc. Au niveau des clubs locaux ou régionaux, les rencontres entre deux équipes de football ressemblent plus à des confrontations sociales entre deux ethnies ou villages où chaque club veut montrer sa supériorité par rapport aux autres qu’à une compétition sportive.

Les clubs de football dans les pays africains sont devenus un symbole de modernité en raison de la diffusion des exploits des grands clubs européens proposés comme modèles par les médias et les sponsors internationaux. Cette propagande fait croire que les signes du progrès social, même pour les pays pauvres, passent par l’existence d’un club de football. Les autorités politiques locales mettent même en relation directe l’existence de clubs et le niveau d’attractivité économique des villes. Le développement du football et du sport en général est en fait perçu dans certains de ces pays comme signe de transformation sociale malgré l’existence d’une multitude d’indicateurs économiques pessimistes.

Le match de football populaire catalyse une identité symbolique commune à l’équipe et aux spectateurs grâce à l’influence de la religion et des traditions culturelles et tribales. Cette forme de « contrat social » communautaire ne fonctionne pas aussi bien lorsque c’est la politique et la classe dominante qui instrumentalisent l’équipe nationale afin de créer une unité nationale. En effet, des bribes des jeux traditionnels ne cessent de se manifester au moment de la préparation et de la réalisation des matchs et dans les gestuelles et les expressions musicales et culturelles des supporters.

La diversité des registres traditionnels communautaires, ethniques et modernes auxquels sont connectés les Africains fait du football un lieu de métissage culturel et ethnique très riche.
Les différents modèles d’organisation et de gouvernance des clubs de football en Afrique

Nous pouvons trouver en Afrique quatre modèles de fonctionnement et d’organisation des clubs de football: le modèle communautaire, le modèle associatif et fédéral, le modèle d’entreprise et le modèle présidentiel7.Chacun fonctionne suivant les systèmes de valeurs et d’appartenances ethniques auxquels appartient le club. Et si la plupart des interviewés déclarent être venus à la présidence d’un club par amour du sport, pour les dirigeants des autres clubs, c’est aussi pour eux un moyen de gagner en prestige et en rayonnement social.

Les leaders politiques jouent eux aussi un rôle très important dans le développement du sport, puisqu’à différentes reprises, la priorité est donnée à la construction de stades très onéreux plutôt qu’à des écoles ou des hôpitaux qui font énormément défaut dans ces pays. La gestion du football est d’ailleurs aussi parfois entièrement dépendante du pouvoir politique puisque après une défaite, les responsables politiques incriminent presque toujours les entraîneurs qui sont licenciés.

Au niveau des championnats locaux qui se sont transformés en vivier de recrutement pour les agents internationaux, lorsqu’un joueur émerge par ses prestations de qualité, il est automatiquement « vendu » aux clubs professionnels européens. Cette pratique a pour effet d’affaiblir les championnats africains et cause une désertion des stades par les supporters.

L’exode des meilleurs joueurs africains vers le continent européen nous fait penser à une nouvelle forme de la fuite des cerveaux du Sud vers le Nord.

Pour terminer en paraphrasant les deux auteurs de cet ouvrage, nous dirons que, face aux difficultés que rencontrent aujourd’hui les pays africains concernant le niveau de développement dans tous les secteurs (sanitaire, éducatif et social…), c’est à travers le football, considéré jadis comme un domaine du ludique, que l’on ressent peut-être le plus d’investissement et le moins d’animosité entre les diverses ethnies qui constituent les différents États africains. « Le débat reste donc ouvert face à un football africain en pleine mutation » (p.166).

notes

1Künzler Daniel, « Des événements du Cabinda à la star Drogba. Les évolutions du football africain à l’aune de la Coupe du monde 2010 », Afrique contemporaine, (n° 233), 2010/1, pp. 15-24.
2.Joueurs africains évoluant dans les clubs les plus prestigieux d’Europe comme Chelsea, Manchester City, Tottenham et l’Inter de Milan.
3André Ntonfo, « Le football africain : au-delà de la dimension sportive », in Mots pluriels et grands thèmes de notre temps, revue électronique de lettres à caractère international, n°6, 1998. Consulté le 04 septembre 2012 sur http : //www.arts.uwa.edu.au/motspluriels/MP698edito.html
4Charles Pascal, « Les enjeux socio-économiques du mondial 2010 », in Les Cahiers d’Outre-Mer, n° 250, L’Afrique au cœur du sport mondial, Avril-Juin 2010.
5Environ 200 joueurs dont 22 de l’équipe nationale camerounaise et 75 dirigeants de clubs (au Cameroun) ont été interrogés. 50 entretiens ont aussi été réalisés auprès des spectateurs lors du déroulement des matchs.
6Les Navétanes sont à l’origine des migrants saisonniers d’Afrique de l’Ouest, liés à la culture de l’arachide. Tiré du wolof nawet qui signifie « saison des pluies », le mot est employé pour désigner par extension les rencontres informelles de football qui évoluent en marge des fédérations pendant la saison des pluies.
7 Dans le modèle communautaire, c’est la communauté qui gère le club de football, alors que, dans le modèle associatif, il est géré par une association. Dans le modèle d’entreprise, le club appartient à une entreprise et dans le modèle présidentiel, il appartient à une personne.

Auteur

Tayeb REHAÏL

Pagination

Pages  18-19

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 09 N° 01,​ Mars 2013