Pierre et Claudine Chaulet : L’Engagement pour une vie en Algérie

 Le choix de l’Algérie. Deux voix, une mémoire

(Préface de Rédha Malek)

Par Pierre & Claudine Chaulet

Éditions Barzakh, 2012, 502 pages, prix : 990 DA, ISBN : 978-9931-325-25-3

Deux vies se croisent un jour, deux personnalités différentes par leur parcours biographique mais qui s’avèrent être tout aussi semblables et unis par un seul destin, celui de l’Algérie. Ils ont fait un choix nommé engagement, résistance et combat. Le choix de l’Algérie est un livre écrit à deux voix, dans l’esprit émancipateur des peuples colonisés, celui de l’Algérie et de l’Afrique. Des vies pleines d’enseignements que celles des professeurs Claudine et Pierre Chaulet qui, dès leur jeunesse, avaient opté pour le combat anti-colonial.

 Au fil du temps, se forge la personnalité du “petit Pierre”…

Le récit commence par l’évocation des premiers souvenirs d’enfance de Pierre Chaulet, ceux de ses parents et grands-parents. Des moments racontés avec une précision particulière qui permettent au lecteur de faire une sorte de voyage atemporel. Élevé dans une famille qui croyait aux valeurs du catholicisme social et du syndicalisme, il a été très tôt imprégné par les idées de justice. Ses parents lui montrèrent à plusieurs reprises qu’on pouvait être, par exemple, un Allemand et dénoncer, en même temps, le nazisme[1]. Être un Français de souche et soutenir le combat des Algériens pour leur indépendance, tels furent les principes éducatifs qui lui ont été inculqués. Très tôt, Pierre Chaulet est admis dans une école privée tenue par des pères jésuites et fréquente également les mouvements de jeunesse chrétiens : les scouts de France. Il y découvrit, cependant, ce sentiment d’être un enfant à part, parce qu’il se retrouve en omniprésence avec des enfants appartenant à des familles plus aisées, ce qui lui permet déjà de prendre conscience de l’importance des inégalités sociales, mais aussi des préjugés du racisme contre les Algériens.

Plus tard, en rejoignant le mouvement de la jeunesse catholique (JEC), il se rend compte progressivement de la possibilité d’approfondir sa foi religieuse et surtout de porter un autre regard sur la société algérienne. Ensuite, viennent les études en médecine, aussi périlleuses que ses expériences avec les mouvements de jeunesse, notamment l’AJAAS[2]. Une prise de conscience politique que Pierre Chaulet exprimera avec vivacité, en observant et en côtoyant la situation de misère de la population algérienne vivant dans les bidonvilles d’Alger. « Je sais maintenant d’où viennent les nourrissons dénutris, rachitiques et déshydratés, que je vois arriver à l’hôpital Mustapha. Je comprends que cette situation n’est ni naturelle ni accidentelle, et qu’elle est la conséquence d’un système d’exploitation économique et politique des groupes humains les plus fragiles du pays où je vis, de mon pays » (p. 85). Tous ces évènements, et bien d’autres, l’ont amené à prendre position au côté des Algériens, à prendre parti pour la cause nationale et à dénoncer, à sa manière, le système colonial.

Claudine Chaulet ou l’enracinement dans une patrie

Originaire d’une famille de l’Est de la France, vivant dans un milieu rural qui était rapidement marqué par l’industrialisation et la construction d’usines, Claudine Chaulet fut élevée dans une famille républicaine par des parents fonctionnaires qui croyaient fortement aux idées démocratiques. Elle raconte de bout en bout son passé et son attachement à une Algérie qu’elle apprendra à connaître progressivement. Parmi ses souvenirs les plus angoissants, les interminables déménagements de sa famille à travers la France. Un exode qui leur a été imposé à cause de la présence des Allemands dans leur région et des bouleversements qui secouaient le monde durant la seconde Guerre mondiale. Claudine Chaulet évoque également que ces évènements sont à l’origine de son déracinement et de son « arrachement irrémédiable à la terre et aux souvenirs » (p. 115). De par son activité professionnelle, son père, qui était officier français, était amené à faire des déplacements multiples. Ainsi, les départs et les retours caractérisaient la vie de cette famille, à l’intérieur de la France mais aussi à Oran (1942-1944), et enfin à Alger en 1950. C’est dans cette dernière ville qu’elle accompli ses premiers pas à l’université, à la Faculté des lettres, rencontrera André Mandouze[3], et fera ses stages universitaires. Elle décrit cette période comme étant des plus agréables en faisant la connaissance de jeunes gens de son âge différents de son milieu d’origine. C’est à Paris, au Musée de l’homme qu’elle se fascina pour l’ethnologie, sans doute parce qu’elle lui permettait de voir autrement d’autres cultures.

L’année 1954 : deux voix pour une seule Algérie

Le 21 décembre 1954 fut la date de la rencontre du couple Chaulet, moins de deux mois après le déclenchement de la Guerre de libération algérienne. L’engagement de Pierre Chaulet commence prématurément en fréquentant plusieurs amis qui, comme lui, étaient favorables à une Algérie indépendante. Il était interne à la clinique de tuberculose à l’hôpital Mustapha à Alger et initiateur du groupement de solidarité avec la lutte engagée pour l’indépendance nationale. Ainsi, plusieurs appels ont été lancés partout dans le pays, il y a eu entre autre : le quotidien Alger Républicain, le bulletin Amitiés algériennes, l’appel Pour la démocratie en Algérie et aussi la rédaction d’un article dans la revue Consciences Maghrébines[4] pour dénoncer la torture des militants par la police. À partir de là, et en relation avec le FLN, la participation des Chaulet au mouvement de libération nationale devient très active. D’abord par leur engagement médical au profit des blessés et malades, puis l’organisation de formation pour les étudiants grévistes ou au profit d’apprentis infirmiers jusqu’au transport de plusieurs militants clandestins. Leur collaboration avec Abane Ramdane, dirigeant du FLN, fut décisive, toute aussi importante que leur adhésion à l’appel du 1er novembre 1954. La contribution de Pierre Chaulet dans l’équipe rédactionnelle du journal ElMoudjahid (organe du FLN) a marqué également son engagement pour l’indépendance algérienne. Aux côtés de Frantz Fanon et, d’autres militants algériens, il a œuvré à promouvoir les idées indépendantistes en direction d’autres pays du continent africain, eux aussi victimes du système colonial. En cela, en témoignent les nombreux articles qu’il rédige sur le pétrole saharien, la minorité coloniale, ainsi que ses analyses pertinentes sur l’Afrique. À l’indépendance de l’Algérie, Pierre Chaulet obtient la nationalité algérienne en 1963 et contribue à l’édification du système national de santé. Pionnier de la lutte antituberculeuse, il a également œuvré au développement d’une médecine sociale au profit des plus déshérités. Son dévouement pour l’éradication de la tuberculose en Algérie et, plus tard, en Afrique subsaharienne lui a valu d’occuper plusieurs fonctions au sein du Ministère de la santé et au Conseil national économique et social (le CNES). Son implication au sein de l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) lui a permis d’être reconnu, en tant qu’expert, dans le programme mondial de lutte contre la tuberculose en créant un modèle universel d’épidémiologie, notamment en Afrique.

Le combat des Chaulet leur a valu deux exils qui représentent alternativement les deux épreuves aussi différentes que semblables que sont la lutte contre le colonialisme et la crise de la violence terroriste des années 1990. Leur engagement pour une Algérie libre les a amenés à prendre, à chaque fois, des risques considérables. Ce fut le cas lors de leur voyage en Kabylie en 1956, lorsqu’ils ont dissimulé le n° 4 du journal clandestin à l’époque, El Moudjahid, contenant le texte de la Plateforme de la Soummam dans les couches de leur enfant : le premier document fondateur de la Révolution algérienne après la Proclamation du 1er novembre 1954.

Claudine Chaulet, quant à elle, a contribué, au côté de son époux, à la construction nationale de l’Algérie, notamment après l’indépendance. Ce combat fut concrétisé notamment par son attachement et son travail rigoureux sur la question paysanne et les terres agricoles d’Algérie, au côté de « ces gens d’en bas »[5]. Claudine Chaulet, qui est professeure de sociologie, va à la rencontre de ces paysans et paysannes qui lui font connaître et comprendre la complexité de leur trajectoire socioéconomique et historique. En faisant de la sociologie rurale son champ de bataille, elle a contribué, sans relâche, à la formation et à l’émergence de toute une génération d’étudiants et de chercheurs algériens. Dès 1962, elle redonne de l’importance à la question paysanne dans le contexte de la construction nationale. Elle collabore avec le Ministère de l’agriculture et de la réforme agraire et travaille sur les domaines autogérés des terres agricoles. Ses travaux universitaires sur le monde de la terre sont connus et reconnus comme des œuvres de référence dans le domaine des sciences sociales. Outre le développement de l’économie agroalimentaire en Algérie et de la sociologie rurale, elle a développé l’idée forte de l’autonomie des acteurs sociaux considérés comme « des sujets actifs, toujours conscients de leurs droits et de leurs intérêts et capable de stratégies autonomes… »[6]. Elle a également consacré son travail au service de la recherche sociologique au sein de plusieurs organismes de recherche : l’INA[7], le CNRESR[8] ou plus récemment le CREAD[9], tout en collaborant avec le CRASC[10]. Grande fervente du travail de terrain, Claudine Chaulet l’est aussi pour les tâches d’enseignement qu’elle assure à l’Université d’Alger à partir de 1970 jusqu’à sa retraite.

Perspectives pour une Algérie possible

La lecture de cet ouvrage autobiographique, très impressionnant à notre sens, a été perçue comme une sorte de voyage à travers le temps, notamment pour toute personne n’ayant pas vécu directement la Guerre de libération nationale. C’est ce qu’ont voulu laisser les Chaulet pour toute une jeunesse qui se cherche et se recherche dans un monde en perpétuel changement. Par leur témoignage, ils ont tenté de comprendre et d’expliciter les différentes épreuves traversées par l’Algérie, les effervescences qui ont jalonné l’indépendance de l’Algérie, les blessures et les traumatismes laissés après des années de violence, au sens large du terme. Un pays qui essaye de se construire malgré les incertitudes et les difficultés.

Même si Pierre Chaulet nous a quittés le 5 octobre 2012, son parcours de militant de la Cause nationale et celui de son épouse est un symbole de tolérance et du vivre-ensemble pour toute une catégorie d’Algériens, certes minoritaire qui était d’origine européenne et de religion chrétienne, et qui a fait le choix de l’indépendance nationale.

Si les Chaulet sont considérés aujourd’hui par certains jeunes algériens comme des Algériens à part entière et aussi « entièrement à part », c’est parce qu’ils ont su trouver une cause à défendre et pour laquelle ils ont milité. Leur vie constitue un modèle d’abnégation et de dévouement pour les causes justes. Par la restitution de ce récit, Claudine et Pierre Chaulet ont voulu léguer, à toute une jeunesse et à une génération, une tranche de l’histoire algérienne et des aspirations à la liberté dans le monde.

En faisant en quelque sorte son bilan personnel, lors de son second exil à Genève, Pierre Chaulet écrivait : « Je sais, parce que je les ai vus et que je les connais, qu’il existe encore dans les pays africains des femmes et des hommes conscients de l’intérêt de leur pays, compétents et capables de travailler au mieux-être de leur population. C’est pourquoi j’espère encore que la prochaine génération réussira là où la nôtre a échoué » (p. 362).

Notes

[1] À la naissance du petit frère de Pierre : Jean François sera baptisé par Dom Walzer qui est évêque allemand ayant assisté à la montée du nazisme en Allemagne et qu’il avait dénoncé. Il fut réfugié en Algérie et vécu à Tlemcen dans une sorte d’ermitage. Selon Pierre Chaulet, le choix de ses parents était volontaire parce qu’ils voulaient lui montrer qu’il y a des Allemands qui se sont opposés à Hitler et ont été persécutés pour cela.

[2] L’AJAAS : Association de la Jeunesse Algérienne pour l’Action Sociale créée en 1952.

[3] André Mandouze, Universitaire spécialiste de Saint Augustin.

[4] On peut se référer au n° 4 de la revue Consciences Maghrébines (janvier-mars 1955, fondée par André Mandouze) dans lequel on trouve l’article de Pierre Chaulet sous le titre « Les Hors-la-loi en Algérie ».

[5] Nous retrouvons cette expression « des gens d’en bas » dans l’ouvrage : La conquête de la citoyenneté. Hommage à Claudine Chaulet publié suite au colloque organisé à Alger le 19 mai 2011.

[6] Cette idée est développée dans le même ouvrage cité précédemment : La conquête de la citoyenneté. Hommage à Claudine Chaulet (p. 25), à partir de la thèse de Doctorat d’État de Claudine Chaulet en sciences humaines et intitulée : La terre, les frères et l’argent », soutenue le 6 juin 1984.

[7] L’INA : Institut National Agronomique.

[8] Le CNRESR : Centre National de Recherches en Économie et Sociologie Rurales.

[9] Le CREAD : Centre de Recherche en Économie Appliquée.

[10] Le CRASC : Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle.

Auteur

Lamya Tennci

Pagination

Pages 17-18

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 10 N° 1, Mars 2014

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