Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

À quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein

Par Joseph Ki-Zerbo

Éditions d’en bas, Lausanne, 2013, ISBN 978-2-89712-033-7, 239 pages, 15CHF

Introduction

À quand l’Afrique ?  Un ouvrage entretien de Joseph Ki-Zerbo avec René Holenstein, docteur en histoire et spécialiste des questions du développement. À quand l’Afrique ? Une œuvre parue après la disparition du Professeur Ki-Zerbo en 2006 témoigne de l’actualité et de la profondeur de sa pensée. La première édition du livre a eu lieu le 10 juillet 2003. Ki-Zerbo a obtenu en novembre 2003 le prix RFI-Témoin du monde pour cet ouvrage. Ki Zerbo (1922-2006), historien, professeur, militant et homme politique burkinabè de réputation internationale, obtient son baccalauréat en 1949 et intègre l’Université de la Sorbonne où il étudie l’histoire, puis l’Institut d’études politiques de Paris. Il devient ainsi, en 1956, le premier Africain agrégé d’histoire. En 1997, il remporte le prix Nobel alternatif.

Durant ces années d’études supérieures, son engagement pour la reconnaissance de l’histoire africaine se développe. Aussi il consacre la majeure partie de sa vie à lutter pour mettre en valeur l’Afrique et sa civilisation. À plus de 80 ans, il poursuivait encore son engagement militant. En fait, dès 1958, il fonde son premier parti politique, le Mouvement pour la Libération nationale de l’Afrique. Lorsque son pays obtient l’indépendance, il devient un acteur reconnu de l’opposition au régime. Contraint à l’exil en 1983, il revient en 1992 et reconstitue son parti, qui s’impose comme le mouvement d’opposition le plus important du pays. Parallèlement, il participe au Conseil exécutif de l’UNESCO en tant que membre éminent. Après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo[1] en 1998, il contribue à la création du Collectif des organisations démocratiques de masse et des partis politiques, dont l’objectif est de lutter contre l’impunité des crimes politiques et économiques, et devient l’un de ses leaders.

Auteur de nombreux articles et ouvrages, il publie en 1972 sa monumentale Histoire de l’Afrique noire, qui devient un ouvrage de référence. D’autres travaux suivront, Le Monde africain noir en 1964, Histoire générale de l’Afrique (ouvrage collectif) en 1991, À quand l’Afrique ? en 2003, et Afrique Noire (avec Didier Rueff) en 2005. Le legs de Ki-Zerbo est contenu notamment dans ses six livres posthumes publiés par la Fondation qui porte son nom : Repères pour l’Afrique en 2007, Histoire critique de l’Afrique en 2008, Regards sur la société africaine en 2009, À propos de culture en 2010, Éducation et développement en Afrique : cinquante ans de réflexions et d’action en 2010, et Réflexions sur le développement en 2012, ainsi que la réédition de son livre Á quand l’Afrique ? en 2013.

L’entretien de Joseph Ki-Zerbo avec René Holenstein retrace le parcours d’une vie d’un historien actif, lui-même témoin important d’une grande partie de l’histoire africaine du siècle passé. Cette œuvre constitue un plaidoyer vivant pour une indépendance authentique de l’Afrique, et cela dans le cadre d’un développement endogène[2] – impensable, selon lui, en dehors du cadre panafricain.

Situation actuelle de l’Afrique :

L’analyse de la situation de l’Afrique par Joseph Ki-Zerbo s’inscrit dans un discours bien connu : ce sont des facteurs extérieurs : la traite transatlantique, puis la colonisation, suivie du néocolonialisme, enfin la mondialisation, qui ont conduit le continent à la marginalisation actuelle. Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette vision de l’histoire, le poids attribué à la dépendance est incontestable.

L’Afrique est devant une économie de « l’offre » qui fabrique des consommateurs pour les adapter à la production et, c’est là, le cœur du système actuel du capitalisme. Ce système enfante la pauvreté qui débouche sur la paupérisation. Cette paupérisation a engendré des effets néfastes sur la vie économique et sociale des Africains. La pauvreté est accentuée dans les pays du Sahel, par une inégalité des distributions des revenus. Plus de la moitié du revenu national est concentrée entre les mains de 20% de la population.

L’Afrique ne contrôle pas les rouages fondamentaux de l’économie, ce sont les étrangers, européens américains et libanais qui contrôlent le commerce de gros et les principales usines depuis le temps colonial. L’épargne et l’accumulation reste très faible à cause du clientélisme africain, d’une part, et de la mentalité de la bourgeoisie africaine, d’autre part. C’est une bourgeoisie qui n’investit pas dans la production mais dans le paraitre et dans le secteur visible et passager. Il n’y a pas d’accumulation car les fonds cumulés sont transférés à l’étranger. L’Afrique, devenue terrain du jeu capitaliste, est plus vulnérable qu’elle ne l’était pendant la période coloniale. Il rappelle qu’avant le XVIe siècle, le continent africain jouait un rôle économique important – en relation avec le Maghreb et l’Égypte (commerce de l’or). C’est après le XVIe siècle que l’Afrique a connu sa décadence – en raison d’activités auxquelles certains groupes sociaux africains ont participé dans l’objectif d’exploiter le continent.

De plus, les dirigeants africains sont à la tête d’États patrimoniaux et ethniques basés sur le pouvoir de l’argent et le pouvoir militaire. Un multipartisme de façade règne sur la scène politique africaine où la démocratie se trouve menacée, d’où un déficit de culture politique. Les États se décomposent parce que les Programmes d’ajustement structurel ont été imposés avec l’idée que l’État est incapable de gérer d’une manière adéquate les affaires communes, alors il faut qu’il cède la place au privé. Tel est le postulat du néolibéralisme mis en place par le FMI et la Banque mondiale.

Aujourd’hui, il y a une sorte de nouveau partage de l’Afrique qui ne dit pas son nom, et il y a des guerres qui sont soutenues avec des trafics d’armes, et parfois des rebellions. Depuis le XVIe siècle et jusqu’à nos jours, l’Afrique a été inhibée. Elle a été confinée à la consommation des inventions d’autrui. Déresponsabilisée au point de vue du progrès technique et industriel, l’Afrique connaît un déficit du développement des sciences et des technologies. Il faut d’ailleurs souligner qu’il n’y a pas une vraie éducation africaine, l’ensemble des États africains sont liés à un système scolaire et éducatif «calqué sur l’Occident».

La mondialisation a détruit la structure culturelle, sociale et économique du continent. Il s’agit en Afrique, d’États africains Mondialisés selon l’expression de Joseph Ki-Zerbo. Par la mondialisation, le capitalisme sort des frontières nationales pour adopter une dimension planétaire, voire cosmique (p. 22). Submergée par ses conflits ethniques, éclatée en pièces détachées, l’Afrique, n’apporte pas des solutions à la jeunesse, mais des problèmes : manque de places dans les établissements de formation, déficit structurel d’emplois, tentatives désespérées de migrations vers le nord, perte identitaire…; l’Afrique n’est qu’un objet de l’histoire, un instrument, un ustensile (p. 8).

Le défi africain : comment renaître?

Pour une renaissance effective, l’Afrique actuelle se doit de répondre à un grand défi : celui de l’État, de l’unité africaine, et de l’identité africaine. Pour cela, Joseph Ki-Zerbo propose un projet d’ensemble comme alternative et invite les Africain(e)s à s’interroger sur soi : qui sommes-nous ? Sur nos actions : qu’est-ce que nous avons fait depuis que nous sommes indépendants ? Où voulons-nous aller ? Quels moyens mettre en place ? Donc, il faut réaliser une opération mentale individuelle d’abord, collective ensuite, et se dire « je suis le centre de moi-même » (p. 209). Le véritable défi c’est de rester éveillés, en alerte : « Si nous nous couchons, nous sommes morts » (p. 147). Quelles sont les conditions pour relever le défi et réussir la traversée de l’Afrique ? Pour se faire, l’Afrique doit répondre à quatre questions :

       1. Celle de l’historicité africaine

« Au commencement était la parole » disait Ki-Zerbo pour combattre ceux qui disaient que l’Afrique n’a pas d’histoire. Une contre-réaction aux chercheurs coloniaux qui ont décidé qu’il n’y avait pas d’histoire africaine et que les Africains colonisés étaient contraints d’intérioriser l’histoire du colonisateur.

De ce fait, il met même en cause le mot « préhistoire », car selon lui, ce terme est mal venu (p. 13). Dire que les premiers humains qui ont inventé la position debout, la parole, l’art, la religion, le feu, seraient hors de l’histoire est un jugement inexact. Il sera beaucoup plus précis en affirmant que « Là où il y a des humains, il y a histoire, avec ou sans écriture ! » (p. 13). Se réapproprier la totalité de son histoire pour donner du sens à ce processus et aussi pour rompre avec cette vision réductrice de l’histoire africaine, et permettre aux Africains «d’avoir un petit contrôle sur leur passé». Il faut constituer d’urgence le patrimoine africain, capitaliser les savoirs et techniques et faire un bilan des « savoirs paysans », des « savoirs accumulés », considérer les traditions orales comme sources valables d’éléments historiques. Il s’agit, dès lors, de restituer, la conscience historique africaine : « il faut gommer les ratures, redresser les mauvaises tournures. Bannir les frontières coloniales qui nous divisent ». Il faut également refonder l’histoire à partir de « la matrice africaine » (p. 12). Il est nécessaire aussi que « l’Afrique réécrive sa propre histoire qui ne sera pas l’histoire enseignée en Belgique ou encore aux Nations-Unis, mais qui sera une histoire de gloire et de dignité » déclarait Patrice Lumumba. Cette pensée endogène ne doit, cependant, pas se refermer sur elle-même et s’isoler dans le passé, mais elle sera «poreuse à tous les souffles du monde» comme disait le poète Aimé Césaire, tel un arbre qui se nourrit des vents extérieurs mais reste solidement enraciné dans sa terre. Ainsi, pourraient être repensés l’État, le développement, le système éducatif, l’importance des langues africaines dans l’éducation, la place essentielle des femmes, et d’autres problèmes fondamentaux.

  1. Celle de l’identité africaine

S’inspirant en partie des travaux de Cheikh Anta Diop sur l’identité culturelle, Ki-Zerbo propose une issue par les moyens « d’une intégration authentique » des peuples et par la reconquête de leur identité et de leur culture. Les États africains devraient, selon lui, se distancer de la trajectoire prédéfinie par l’extérieur et se définir eux-mêmes tant au niveau politique, social, ainsi qu’au niveau culturel identitaire. C’est par son être que l’Afrique doit accéder à l’avoir, un avoir authentique, pas un avoir de l’aumône et de la mendicité (p. 8). À ce propos, Ki-Zerbo suggère de s’en remettre à l’identité première de l’Afrique (cultures et traditions) pour se redéfinir en tant « qu’elle- même ». Sans cet exercice, celle-ci ne pourra jamais prétendre être en position d’indépendance et de partenaire autonome, de même il n’y a pas d’identité sans langue et écriture.

Le but est de faire renaître une Afrique nouvelle guidée par sa conscience et écarter le penchant néolibéral, inadéquat ici, en favorisant à la fois l’idée «de solidarité, de convivialité, d’altérité, de compassion, de contrôle de soi» et l’idée de «pitié» et d’équilibre inspiré de la Maât pharaonique » (p. 207).

  1. Celle du développement (le développement clé en tête)

C’est-à-dire un développement endogène, un passage de soi à soi-même (p. 198). Ki-Zerbo recommande que les savoirs paysans endogènes de l’Afrique relatifs aux sols, à la biodiversité, à la nutrition, à la médecine vétérinaire doivent retenir l’attention (p. 120), être davantage répertoriés, documentés et répandus à travers le continent. Il faut enfin conjuguer et marier les identités, le savoir-être et le savoir-faire. Il faut poursuivre ce travail sans relâche en impliquant le maximum de personnes ressources, de toutes disciplines, de toutes générations, de tous horizons au-delà des frontières officielles des pays, dans le cadre des nouvelles frontières de référence, celles de l’intégration régionale. Réactiver l’initiation en relayant les schémas traditionnels à travers des dispositifs actualisés de dialogue entre jeunes et vieux, citoyens d’ethnies et États différents. L’Afrique doit être responsable, elle doit inventer et gouverner de son propre esprit et de sa propre conscience le progrès. Cette aptitude à améliorer les technologies endogènes et en créer de nouveaux répondants aux problèmes et besoins actuels doit remplacer la capacité à s’endetter et à consommer les productions d’autrui. Dans ce processus de développement, Ki-Zerbo met l’éducation et l’alphabétisation au centre : « sans une vraie éducation africaine, il n’y a rien à espérer » (p.200).

  1. Celle du panafricanisme ou de l’intégration régionale

À côté de l’éducation et de la démocratie, Ki-Zerbo considère l’intégration régionale nécessaire pour le développement endogène. « La clé stratégique de la renaissance africaine c’est l’intégration au moins sous régionale. Ainsi, la régionalisation constitue un passage obligé et incontournable face à une mondialisation exploiteuse » (Histoire critique de l’Afrique, 2008, p. 91). L’Afrique doit s’unir, comme disait Nkrumah, car sans le panafricanisme, l’Afrique mendiera ou périra. Dans la jungle de la mondialisation, tout pays isolé est un gibier potentiel.

Conclusion

Quarante années de combat ne peuvent se résumer dans une œuvre. Cependant, cet ouvrage est une occasion pour connaitre la pensée profonde du professeur Ki-Zerbo et comprendre la nécessité d’un réquisitoire contre l’élite politique africaine. Il ouvre des perspectives intéressantes et dégage un horizon prometteur pour l’unité politique du continent. Tournées vers l’avenir, Ki-Zerbo croit en la possibilité et à la nécessité pour les sociétés africaines de trouver leur propre voie de développement qui préservera au moins une partie de leur culture. Animé par le rêve de cette génération d’étudiants africains en France qui a assisté à la chute du système colonial, Ki-Zerbo fut un intellectuel engagé sur tous les fronts. Ce n’est pas pour rien que le journaliste français Jean-Claude Perrier, parlant de la réflexion profonde de Joseph Ki-Zerbo à travers ce livre passionnant, dira qu’« il y a du Socrate chez cet homme-là ».

Notes

[1] Norbert Zongo, journaliste, président de la société des éditeurs de la presse privée au Burkina Faso, a créé et dirigé l’Hebdomadaire l’indépendant.

[2] Propos utilisés par Joseph Ki-Zerbo pour signifier le passage de soi à soi-même à un niveau supérieur. C’est ainsi que le développement est la multiplication des choix quantitatifs et qualitatifs. Dans ces définitions, il y a des éléments qui permettent de ne pas se laisser enfermer dans le réductionnisme économiciste.

Auteur 

Khedidja Mokeddem

Pagination 

18-19

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 10, N°2 - septembre 2014