Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Douala, Toponymes, histoire et cultures

Par Jean Philémon Megopé Foondé,

Editions Ifrikiya, Yaoundé, 2011, ISBN : 978-9956-473-53-3

C’est par une approche plutôt originale, pour le géographe qu’il est, que Jean Philémon Megopé Foondé, nous introduit dans la ville de Douala. Le titre du livre est suffisamment explicite des intentions de l’auteur. Comment le phénomène de dénomination des lieux, des repères s’est-il construit à Douala? A quoi renvoie-t-il? Quelle logique a présidé à l’élection des noms de lieux ?

Situé en bordure de l’océan Atlantique, au fond du golfe de Guinée, à l’embouchure du fleuve Wouri, Douala est la ville la plus importante du Cameroun et même de la région. Elle est le plus grand port du pays, mais également et surtout la principale ouverture maritime du Cameroun et de la Communauté économique d’Afrique centrale, CEMAC. Ceci explique l’histoire particulière de cette ville qui est la capitale économique du Cameroun, Yaoundé étant la capitale politique.

Douala par les noms de lieux

Douala est considérée aujourd’hui une sorte de Cameroun en réduction. Y vivent nombre d’ethnies dont les Bamilékés. On y parle certes le duala[1] et le basaa, le français et l’anglais mais aussi le pidgin.

A l’origine de la ville, le fleuve Wouri ou Wuri et surtout son estuaire où étaient installé quatre villages et trois ethnies: les Duala (qui ont donné leur nom à la zone primitive puis à la ville), les Basaa et les Bakoko (qui ont donné leur nom aux deux autres zones nées de l’extension de la ville).

J. Ph. Megopé Foondé [désormais J.P.M.F.] nous montre alors comment histoire et légende, qu’il rapporte, se mêlent allégrement dans la construction des arguments apportés par les populations pour marquer leur présence dans telle ou telle zone de Douala et dire leur espace. Comment comprendre Douala, dont « les éléments d’identification et de repérage sont très peu nombreux à cause de la platitude de la ville et du très petit nombre d’immeubles de grande hauteur »? L’auteur nous propose une analyse de la toponymie des trois principales parties de ce qui devient la ville : la zone Duala, la zone Basaa et la zone Bakoko. Pour chacun des quartiers et de leurs secteurs et sous-secteurs, il met en œuvre les noms des lieux consacrés par l’usage et s’appuie sur l’histoire de leur urbanisation et la généalogie des populations qui les habitent.

C’est par Douala que le Cameroun d’aujourd’hui tient son nom. Les Portugais, en découvrant l’estuaire du Wuri, l’avaient appelé « Rio dos Camaroes » (Rivière des crevettes) qui devient pour les Espagnols « Rio de Camarones », « Cameroons River » et  « Cameroons Town » pour les Anglais, puis « Kamerunstadt » en allemand en 1884. J.P.M.F. nous explique (p. 31) que « Les Allemands décident de donner des noms locaux à la ville et au fleuve.C’est ainsi qu’apparaissent les noms Duala et Wuri ». Le pays prend alors le nom de  « Kamerun » qui devient « Cameroun » en français. En 1910, la capitale est transférée à Yaoundé (moins frondeuse ?), les choses et les noms sont fixés.

J.P.M.F. s’explique sur ses sources: les études des chercheurs qui l’ont précédé, les archives de l’administration coloniale dont celles du cadastre, et plus particulièrement la tradition historique écrite ou orale, recueillie par ses prédécesseurs et surtout par lui-même. Il cite au passage l’Idubwan a Bélè Bélè[2] dont il rapporte en note que « le texte de la tradition dite IBB … a été rédigé vers 1830 sous la direction de certains patriarches de Bonabéri … » (p. 14). Paradoxalement, cette profusion de sources ne rend pas forcément lisible la construction de Douala.

Alors, pour retrouver, comprendre et expliquer l’origine des toponymes, pour introduire une intelligence non seulement dans leur construction mais aussi dans le mode opératoire des différents intervenants qui en faisant la ville, les ont imposé ou pas, J. P. M. F. passe en revue les zones, les quartiers, leurs secteurs et sous-secteurs. Sont passés au crible de la critique, la légende et l’histoire de l’occupation des territoires, l’origine des populations qui s’y sont installées et celles que l’on retrouve aujourd’hui, l’origine des toponymes et les mécanismes de désignations des lieux-dits. Chaque toponyme, chaque anthroponyme à une histoire; il retrace l’histoire et dit le monde. Page après page, avec moult exemples, J. P. M. F. fait la démonstration de l’enjeu les dénominations des noms et des lieux dans les constructions identitaires, les conflits pour le contrôle de l’espace et les prises de pouvoir.

Dénommer : c’est légitimer, c’est dominer, c’est s’approprier : une enquête minutieuse

J.P.M.F. déroule son exposé en trois points qui constituent en fait les trois grandes étapes de l’histoire urbaine de Douala. La zone duala qui correspond au premier noyau et à la période coloniale. La zone basaa qui constitue une zone d’extension peu à peu rattachée au noyau originel et à l’espace colonial par l’apparition spontanée ou non de nouveaux quartiers. Enfin la zone bakoko qui se construit depuis le début des années 1980 en rattachant quelques espaces déjà liés à la ville, mais encore à l’écart.

De par leur position hégémonique, tant politique qu’économique acquise grâce à leur statut d’intermédiaires avec les Européens depuis au moins le XVIIIème siècle, les Duala ont donné leur nom à la ville en 1901 : « les descendants d’Ewalé en proposant ce nom entendaient non seulement rendre un hommage à leur ancêtre mais également à signifier qu’ils entendaient être les seuls maîtres de l’embouchure du Wouri » (J.M.P.F., p. 25). La dénomination n’est jamais neutre. Elle s’inscrit dans une stratégie de légitimation, de domination et d’appropriation, non pas seulement des terres, mais aussi et surtout des pouvoirs symboliques et politiques par l’invention d’une histoire des origines.

Qui nomme et pourquoi? Les Français avaient essayé, sans succès, de nommer Bellois, les Bell qui résidaient à Bali, où en son temps, King Rudolf Duala Manga avait installé soncamp[3].Georges Balandier  expliquait déjà lerôle et la signification du préfixe Bona ou Boné : «Ce sont, désignés par une appellation où figurent le terme bona= les gens de et le nom de l’ancêtre de référence, les quatre groupements résultant d’un premier schisme au début du XIXe siècle et d’un second durant les dernières décennies du même siècle : 1- Bonajo dit Bell et 2-Bona Bele dit Bonabèri), 3-Bona Kuo dit Akwa et 4-Bona Ebelè dit Déido.»[4] Dans son enquête, J.P.M.F. a relevé 30 toponymes dont la moitié dans le canton de Duala. Le préfixe « bona » ou « bone » se traduit par « les gens de, les descendants de » chez les Duala. Dans la zone Bassa « on note une prédominance de toponymes avec les préfixes    « log » et « ndog » alors que dans la zone de Bakoko, c’est le préfixe ya qui prévaut. Le toponyme «Yabassi par exemple est formé de ya (descendants de) et de « Bassi ». Ces différents préfixes se rapportent au nom de l’ancêtre fondateur ou revendiqué comme tel. C’est ainsi que les Bonadjo sont les descendants de Njo. Les Bonadouma (qui sont donc des Bonanjo) sont les descendants de Doumé petit-fils de Njo, lui-même petitfils d’Ewalé ancêtre éponyme des Duala. Bonalembe signifie « les descendants de Lembé ». Lembé était une des femmes de NgandoAkwa, considéré comme le plus célèbre des souverains. Bonambéla petit-fils de Kou fondateur du clan Bonakou. Dans la zone Bassa, on note: « Logbaba, Ndogmbe, Logbessou, etc. »Les trois arbres généalogiques donnés en annexe de l’ouvrage appuient sa démonstration.

Certes l’inventaire des clans, des lignages et des ancêtres, zone après zone quartier après quartier aide à comprendre la formation de Douala. Mais fallait-il pour autant ne pas insister sur la question des repères chronologiques ? Fallait-il éviter de préciser la question de rapports allogènes/autochtone ? Et enfin quid de la question Bamiléké ?

Nommer les lieux-dits qui servent de repère

Mais avec le temps et avec l’extension de la ville, de nouvelles appellations apparaissent qui traduisent des situations en rapport avec l’utilisation de l’espace. Ce sont ces nouveaux marqueurs qui permettent de se repérer. Avec beaucoup de malice, les habitants se chargent de l’adressage : Carrefour Kayo, doit son nom au fait qu’il y avait un grand magasin de commerce dénommé « Ets Elie Kayo » p.34 ; Carrefour des Trois voleurs à Bonadoumbip.36, rappelle une affaire de détournement de fonds, le sous-secteur « Carrefour des Trois morts » à New Deïdo, rappelle un tragique accident de voiture qui fit en 1981 trois morts. A New Bell, dans le quartier NKololoun, le lieu-dit Dernier Poteau signalait le point d’arrivée de l’électrification. « Santa Barbara et Koweit City tiennent leurs noms à l’opulence des occupants de ces lieux aux constructions futuristes rappelant le quotidien des acteurs de feuilletons les plus prisés à la télévision nationale et les détenteurs de « l’or noir » du Golfe persique » écrit J.M.P.F. De la même manière Denver et Santa Barbara doivent leurs noms au feuilleton    « Dynastie » diffusé par la télévision camerounaise. Ces quartiers nouveaux étaient composés de villas cossues. «Venez-voir», « Nylon » et « Tergal » dans la zone Basaa sont d’autres exemples de cette créativité des habitants de Douala. Venez-voir, sous-secteur du quartier Bessengue « se trouve à la confluence de deux rivières .C’est cette situation qui explique les inondations extraordinaires qu’on y enregistre à chaque pluie et que les populations convient tout le monde à venir voir ». Comment vendre des terrains facilement inondables ? Les démarcheurs disaient qu’ils séchaient vite « comme du nylon ! ». Tergal ? Les terrains proposés dans cette zone étaient aussi inaccessibles aux pauvres que le tergal, tissu recherché par les gens riches. Koumassi, Congo, Lagos, Quartier Haoussa, témoignent, comme l’indiquent leurs noms, de la présence à un moment de l’histoire de Douala de populations ou de soldats venus de ces pays. Par contre Brazzaville, Madagascar voudraient tout à la fois signifier le mimétisme (faire comme Brazzaville) et l’éloignement (loin du centre de Douala).

Mais au-delà de la créativité dont savent faire preuve les habitants de la ville dans la zone d’extension, J.P.M.F. signale que « c’est au chef Koum Mbapé qu’on attribue l’insistance23 September / Septembre 2014 auprès des ethnologues » pour que le nom de Bonaberi soit utilisé en lieu et place de Niggery Town et Hickory

  1. Town. Bonaberi est une déformation en allemand de « Bonambédi », les « descendants de Mbédi ». Mbédi est le père d’Ewalé ancêtre éponyme des Duala. Il y a bien là stratégie de légitimation de l’occupation d’un espace.

J.P.M.F. passe assez vite sur deux secteurs de New Bell: New Bell Bamiléké et New Bell Bassa. Au sujet de New Bell Bamiléké, il écrit : “des peuples qui se sont installés à Douala, les Bamilékés, population originaires des hautes terres de l’ouest du Cameroun, du fait de leur démographie particulière et de leur grégarisme exacerbé sont celles dont la présence semble poser le plus de problèmes, susciter le plus de controverses. A tort ou à raison, elles sont accusées d’être à l’origine de nombreux maux que connait la ville de Douala » (p. 139).Alors que sur New Bell Bassa, il note, sans insister, que « dans les années 1950, New Bell Bassa sera le centre d’une agitation intense qui va marquer l’histoire politique du Cameroun. » Et c’est probablement la dimension qui manque à ce livre.

La géographie évite quelques problèmes.

J.P.M.F. est plutôt avare en date et pour cause, la transmission orale des légendes ne s’embarrassent pas toujours de précisions chronologiques. Or parfois, souvent, tradition varie selon les clans. Il en est ainsi de Masé qui pour les uns serait le père de Njo (le léopard) et pour les autres, sa mère. (p.35). Pour J.P.M.F., Masé serait bien le fils d’Ewalé et le père de Njo (p. 101). Le cas de Mapoka est plus complexe. « Les lignages écrit-il (p.49), pour des raisons évidentes ne s’accordent ni sur sa filiation ni sur son sexe … ». En fait, c’est grâce à ces mêmes traditions, qu’il recoupe, que J.P.M.F. réussit à établir la généalogie des Bell (p. 41), celle des  King d’Akwa     (p. 52), celle de la Dynastie Bonabéla (p. 91), les Chefs Bélé Bélé (p.104) et enfin (p. 205) les chefs supérieurs du canton Bassa du Wouri qui se sont succédé depuis 1919 jusqu’à nos jours. Le tableau de la dynastie des Bell, réalisé par l’auteur après recoupement remonte au décès en 1792 de Doo Makongo (Bélé Doo) dit King Joss, fils de Njo. King Joss aurait été le contemporain de George III roi de Grande-Bretagne et d’Irlande de 1760 à 1820. Joss serait la prononciation en duala de George, comme Bell serait l’anglicisation de Bélé. C’est très certainement la tradition qui rapporte que les Basaa se seraient installés sur le site actuel de Douala vers le XVIe siècle et qu’ils en furent chassés vers 1707. Traditions ou documents provenant d’Européens qui déjà fréquentaient la région ?

J.P.M.F. ne s’étale pas non plus sur le couple antagoniste autochtone/allogène? Bien qu’étant des catégories créées à l’époque coloniale, ces deux termes font encore l’objet de débats sur leur signification réelle et surtout sur le mode opératoire de ceux qui les utilisent. Qui est autochtone? Qui est allogène? J.P.M.F n’en écrit pas moins que, « Bien que le territoire de l’ethnie Basaa fût situé dans l’arrière-pays immédiat de la ville d’alors, l’administration coloniale choisit de conférer à la communauté Basaa, non originaire du Wouri, le statut d’allogène … » c’est-à-dire d’étrangers à Douala (p. 141). Les Bamiléké de Douala sont considérés comme allogènes.

J.P.M.F. semble avoir évacué la question des Bamilékés et leur place dans la ville de Douala. Il évoque certes « leur démographie particulière et de leur grégarisme exacerbé ». Déjà en 1955, les Bamilékés étaient le groupe ethnique le plus important de la ville. En 2010, ils composent 70% de la population de Douala. Ce qui est appelé le dynamisme bamiléké[5]que certains traduisent par hégémonie ferait l’objet de violents débats au Cameroun! Il aurait été difficile d’introduire, dans un travail de géographie urbaine et d’anthropologie, un événement pourtant important comme le massacre du 25 mai 1955 des manifestants de l’Union des populations du Cameroun (U.P.C.) à Douala/New Bell, fief de ce parti. Ce qui nous éloignerait tout de même de l’objet du livre malgré tout enrichissant de Jean Philémon Megopé Foondé.

Notes

[1] Nous respectons la transcription de l’auteur: Duala et Basaa pour le peuple et la langue, Dooala et Bassa pour la ville et la zone d’extension.

[2] Transcrit également Idoduan Belé Ebéle : Clé des Bell.

[3] Rudolf Douala Manga Bell naît en 1872 à Cameroon town.

En 1908, suite à la mort de son père, Rudolf Douala Manga est intronisé chef supérieur du clan des Bell. Opposé au plan d’urbanisme des Allemands qui entraînait l’expropriation des autochtones de leur lieu d’habitation, il est arrêté à Douala sous l’inculpation de haute trahison le 10 mai 1914. Il est condamné à mort puis exécuté par pendaison le 8 Août 1914. Il est considéré comme un héros national au Cameroun.

En évoquant ce plan d’urbanisme, J.P.M.F. fait l’impasse sur cet événement.

[4] Georges Balandier, 1975, « Economie, société et pouvoir chez les Duala anciens, » Cahiers d’Etudes AfricainesI, Vol. XV, 59.

[5] Cf. à ce sujet outre le document UNESCO de D. Zognong, Dongmo, Jean-Louis, 1981, Le Dynamisme Bamiléké, Yaoundé : Ceper, et Débat Jean-Louis ShandaTonme (Sawa) et James Mouangue (Bamilé ké), dans le site bonabéri.com.

 

Auteur

Fouad Soufi 

Pagination 

22 - 23

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 10, N°2 - Septembre 2014