Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Eduardo Lourenço, Do Colonialismo como nosso Impensado,
organização e prefácio de Margarida Calafate Ribeiro e Roberto Vecchi,
Éditions Gradiva, Lisbonne, avril 2014,
ISBN 9789896165758.

Le Portugal a son penseur. Eduardo Lourenço (né en 1923). Dans la grande diversité de son oeuvre d’essayiste, il ne s’est en somme consacré qu’à l’étude de son pays, dont il s’est fait le confesseur ou plutôt le psychanalyste. Le quarantième anniversaire de la « Révolution des OEillets », coup d’État militaire qui, en avril 1974, a mis fin au régime dictatorial de Salazar, a incité deux chercheurs, Margarida Calafate Ribeiro (de l’Université de Coimbra) et Roberto Vecchi (de l’Université de Bologne) à rassembler, avec la collaboration de l’auteur, quelque vingt-cinq textes, dont cinq inédits, qui tous ont trait à la relation profonde, complexe, ambiguë des Portugais avec le colonialisme. Le premier de ces écrits date de 1960, le dernier de 2000, la Note préliminaire, « 40 années de retard », ayant été rédigée par Eduardo Lourenço en février 2014 : nous avons donc là plus d’un demi-siècle de réflexion sur ce que d’autres appelleraient trop vite « l’idéologie » coloniale mais que notre historien-philosophe, avec ses éditeurs, préfère, reprenant le titre d’un ouvrage précédent, désigner comme « l’impensé » du Portugal.

Et à vrai dire, le colonialisme portugais, même à l’époque où il fleurissait dans les discours officiels, était moins un système raisonné et durement appliqué (comme la plupart des colonialismes européens) qu’un « fantasme », une formation imaginaire, un rêve, devenu cauchemar à partir des années 60. Au-dessous ou en-deçà de cette politique gouvernementale plus ou moins consistante, il y avait la réalité vécue des centaines de milliers de Portugais enracinés depuis des générations – disons même depuis des siècles – à Timor, à Goa, au Mozambique, à S. Tomé et Principe, en Angola, en Guinée, pour ne rien dire du Brésil, devenu État indépendant dès 1822. Ainsi, « l’Empire portugais » a de beaucoup précédé l’impérialisme, idéologie concomitante de l’industrialisme : en 1974, le Portugal est encore une nation agricole et la mentalité de son peuple, celle de gens simples, probes et souvent analphabètes, encadrés par un clergé traditionnaliste et respectueux (sinon complice) du régime, à la fois, paternaliste et policier de l’État-Nouveau (institué en 1926). Paradoxalement ou non, c’est l’armée, engagée dans la « guerre coloniale » (mais on préférait officiellement ne pas utiliser cette expression) et convaincue que c’était là un combat perdu, ce sont les militaires, « les capitaines d’avril », qui ont renversé le régime et ouvert la voie à l’émancipation des colonies asiatiques et africaines.

Ainsi, c’est une fois dépossédé de son Empire que le Portugal a été mis en face sinon du fait, en tout cas du concept colonial. Plutôt donc que de comparer la situation du Portugal colonisateur, spolié de ses territoires d’outre-mer, avec celle de pays européens comme la France ou la Belgique, il serait plus exact de le rapprocher des divers royaumes musulmans qui durent quitter la Péninsule Ibérique après souvent cinq ou six siècles d’implantation. Le rapprochement est d’autant plus juste que c’est à l’extérieur de ses limites nationales actuelles que le Portugal a multiplié les oeuvres et les preuves de son génie civilisationnel (qui s’intéresse à l’architecture portugaise trouvera beaucoup plus à voir sur la côte africaine ou, bien sûr, au Brésil qu’au Portugal même…). S’il y a une exception portugaise, elle se trouve dans cet anachronisme qui explique, pour une bonne part, l’aspect déphasé, décalé de la c o n c e p t i o n q u ’ i l a longtemps entretenue de sa place dans le monde et en Europe même.

De cette inadéquation fondamentale, il semble qu’Eduardo Lourenço ait eu la conscience nette très tôt dans sa vie de chercheur. Étudiant, en histoire et philosophie, puis assistant, de 1947 à 1953, à l’Université de Coimbra, il occupera ensuite plusieurs postes d’enseignant au Brésil et en Europe pour enfin se fixer à Nice où il terminera sa carrière. Cette position d’expatrié n’explique évidemment pas, à elle seule, l’objectivité du regard (clinique) qu’il a porté, tout au long de ces décennies, sur sa patrie, sa langue et sa culture. Son tempérament intellectuel, sa formation universitaire, puis sa longue fréquentation des milieux culturels européens, allemand et surtout français, ses lectures assidues de Camus, de Sartre et de Freud, ses voyages, tout un très riche tissu de contacts et de circonstances ont aiguisé sa vision et affermi son interprétation du « mal portugais », de ce mal national dont la célèbre « saudade » – ou mélancolie – est le symptôme le plus voyant.

De même qu’il arrive qu’un romancier reste fidèle d’un bout à l’autre de sa production à un petit nombre de personnages, desquels il ne cesse d’approfondir l’étude psychologique et qui sont autant d’images de lui-même, Eduardo Lourenço, dont la curiosité est cependant universelle, s’est concentré, dans un mixte évident d’attraction-répulsion, sur l’âme lusitanienne, sur sa genèse et son destin. Il va sans dire que cette âme, il l’a trouvée d’abord en lui-même et qu’il lui a (presque) suffi de s’auto-analyser pour mettre au jour les complexes qui ont fait du peuple portugais, à la fois, un nain et un géant, ou, pour rappeler l’ambivalence chère à l’auteur, à la fois un Don Quichotte et un Sancho Pança. Âme partagée, âme double, hésitant selon les moments de son histoire entre un excès d’orgueil (superbement illustré par l’épopée nationale que sont les Lusiades – 1572 – de Camoens) et un excès d’humilité nationale tel qu’y fait volontiers écho la chanson populaire.

Cependant cette dualité ne permet pas de rendre compte des contradictions internes où le pays se débat encore, tandis qu’il est devenu membre à part entière de la Communauté européenne. Ce s c o n t r a d i c t i o n s persistantes, pour être internes, trouvent leur origine à l’extérieur, dans les avatars de ce qui fut d’abord une aventure maritime avant de devenir un destin impérial. Aussi, pour tenter de comprendre, écrit l’auteur dans la Note préliminaire, « l’ontologie d’un Pays qui, dans la plus grande partie de son histoire, s’est construit à l’extérieur », il convient d’examiner les particularités du colonialisme portugais. C’est à partir de cette projection du pays sur le monde qu’on obtiendra la meilleure image, ou plus précisément la meilleure « imago » d’une nation qu’on se risquerait à dire totalement « imaginaire » si elle n’avait pas un jour pourtant, dans une sorte d’état de grâce, modifié le cours de l’histoire.

Eduardo Lourenço n’hésite pas à parler d’onirisme pour désigner l’ensemble des représentations composant le colonialisme portugais, dont le régime de Salazar a fait moins une doctrine (malgré quelques efforts théoriques) qu’une « narration » au sens que le mot a pris aujourd’hui, c’est-à-dire une reconstruction fantasmatique, sinon délirante, du passé justifiant toutes les aberrations d’une politique en totale rupture avec la réalité du moment. Alors que toutes les autres puissances européennes avaient, depuis (au moins) dix ans, renoncé à leurs colonies, le Portugal s’obstinait à croire qu’il lui serait possible de sauver son Empire. Observons en passant que cette « mythologie coloniale » a donné lieu, sur le plan de la création littéraire, et à travers maintes métamorphoses, à des oeuvres de premier plan (citons les noms de Saramago, Lobo Antunes, Lidia Jorge, Almeida Faria) : on chercherait en vain du côté français de semblables « rejetons de l’inconscient » colonial…

Le lecteur du recueil se plaira à suivre, au long de quarante ans de réflexion continue, les lignes de force d’une pensée singulièrement hostile à la « mauvaise foi » (dans l’acception sartrienne du mot), au mensonge à soi-même. Si les éditeurs, après un très méritoire travail de dépouillement d’archives (à commencer par celles d’Eduardo Lourenço lui-même) ont, très naturellement, opté pour une présentation chronologique des textes, ils ont cependant voulu mettre en relief des phases distinctes de la pensée critique d’Eduardo Lourenço, phases déterminées par des dates significatives de l’histoire du Portugal contemporain.

La première, constituant un « seuil », évoque « les contours et images impériales » tels qu’ils se présentaient jusqu’en 1960, le Brésil, nation multiraciale, servant alors de « caution au colonialisme portugais ». Caution cependant fragile à une époque où l’Afrique du Sud n’est pas encore prête à renoncer à l’Apartheid dont la formule trouve de nombreux défenseurs dans les colonies portugaises.

La deuxième période commence en 1960, année des indépendances dans l’Afrique dite française ou belge. Les premiers mouvements d’insurrection dans l’Empire portugais sont galvanisés par ce vent de liberté et, malgré un invraisemblable déni de réalité, le régime de Salazar essaie de les réduire en envoyant, de la Métropole, des contingents de soldats de plus en plus nombreux. C’est au cours de ces années, qui vont de 1960 à 1974, que la « Critique de la mythologie coloniale », titre du chapitre I, élabore ses concepts-clé, opposant la (bonne) « conscience nationale » à la réalité de la crise coloniale, dans des textes mordants restés inédits jusqu’à ce jour.

Un troisième chapitre : « Dans le labyrinthe des épitaphes impériales (« 1974-1975 et après », regroupant neuf écrits, dont un inédit : « la Non- Décolonisation ») évoque par, son titre, le curieux travail de deuil qui a fait suite au retour des anciens colons en métropole. Travail resté latent et inachevé que l’analyste s’efforce d’éclairer sans se faire du reste beaucoup d’illusions sur la capacité de ses concitoyens à prendre acte de la réalité de leur perte, tant la « fiction » continue alors à exercer son « empire » sur les esprits.

Après le deuil, l’héritage ou plutôt les « Héritages vivants », comme s’intitule le dernier ensemble de (neuf) textes. Comment le Portugal, entrant dans la Communauté Européenne, allait concevoir son identité maintenant qu’il était ramené aux dimensions exiguës de son territoire national ? Cinq cents ans après la découverte du Brésil, promis à devenir une super-puissance, c’est sur la langue portugaise que se reporte le rêve portugais d’universalité. C’est pourquoi il faut « célébrer le Brésil » et les grands pays africains lusophones.

En rejoignant enfin l’Europe, nous ne sommes pas sortis de l’imaginaire ni de l’impensé : reste la tâche, proprement philosophique, d’une « décolonisation complète de la pensée et de l’imaginaire hégémonique » (selon l’excellente formule de la préface). Tâche qui revient à l’Europe elle-même autant qu’au Portugal. L’oeuvre entière d’Eduardo Lourenço s’est attachée à cette décolonisation intellectuelle. Entreprise colossale de déconstruction dépassant les forces d’un penseur (« à coups de marteau ») longtemps resté isolé dans sa propre patrie! L’opportune publication de ce recueil peut être entendue comme un appel à de nouveaux collaborateurs, au Portugal et en tout lieu.

 

Auteur 

Cristina Robalo-Cordeiro

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 11, N°01 - Mars 2015