Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Mémoires d’une combattante de l’ALN, Zone autonome d’Alger

par Zohra Drif

Chihab Edition, Alger, 2013, 607 pages

ISBN : 978-9947-39-057-3

Présentation du livre

Ce livre mémoriel écrit par Zohra Drif n’est, ni une oeuvre d’historienne ni une autobio-graphie mais un hommage à celles et ceux qui ont sacrifié leurs vies pour que l’Algérie vive librement. C’est la disparition de Samia Lakhdari, dans le silence un juin 2012, qui a motivé Zohra Drif à écrire ce livre qui s’inscrit dans le contexte sociohistorique de l’Algérie colonisée. En effet, l’auteure sublime une douleur due à la perte d’une compagne de vie et d’armes une « Moudjahida légendaire » dont le combat est méconnu et peu mesuré. À ce titre, Zohra Drif tend à saluer et à rendre hommage aux femmes algériennes qui ont joué un rôle important dans cette révolution. C’est aussi une reconnaissance à ses parents et à Madame Czarnecky, professeure de philosophie, qui ont été à l’origine de sa conscience et de son engagement pour la cause de son pays.

L’ouvrage est dédié également à Boualem Oussedik, Ali El Hadi, Mustapha Fettal, et à Abdellah Kechidaà qui revient le mérite de l’adhésion de Zohra Drifau Front de libération national (FLN).

Dans cet ouvrage, Zohra Drif donne la parole à son histoire personnelle, à celle de sa famille et des Algériennes et des Algériens. Elle profite de cette occasion pour rendre visible une identité nationale échafaudée sur la base d’amour, de fraternité, de valeurs, de sacrifices, de révoltes partagées au sein du groupe de la Zone autonome d’Alger. C’est aussi une commémoration de faits, de circonstances, d’ambiances et surtout de la présence des êtres de chair et de sang dans leur vérité et leur humanité : Larbi Ben M’hidi, Yacef Saadi, Ali, dit « la pointe », Mustapha Bouhired et tant d’autres.

L’auteure met à jour les différentes étapes du parcours révolutionnaire d’une combattante « poseuse de bombes » et ne manque pas d’invoquer, dans le détail, les terribles conditions et le climat de peur, de persécution et de torture vécu par la population algérienne et ses leaders.

L’écriture du livre obéit à une chronologie qui décrit la généalogie fa­miliale, les années de jeunesse et enfin sa trajectoire de militante, il est com­posé de neuf chapitres : « Dans le giron familial » ; « Prise de conscience » ; « Les premiers contacts avec le FLN » ; « Au coeur de l’action armée » ; « Dans la Casbah, au coeur de la résistance » ; « L’internationalisation de la question algérienne » ; « Grève des 8 jours » ; « Arrestations et assassinats de combat­tants de la Zone Autonome d’Alger » ; « Arrestation de Zohra Drif ». Suivent des annexes, photos, et documents div­ers, et un index des noms.

Sa naissance et sa famille

Née à Tiaret, dans la plaine du Sersou, un Ramadhan 28 décembre, 1934. Zohra Drif est la deuxième d’une fratrie de cinq garçons et deux filles. Son père Ahmed a obtenu le diplôme de la medersa de Sidi Abderrahmane d’Alger, après avoir fait un premier cycle de formation à Sersou, puis l’équivalent du deuxième cycle à la zawiya de Sidi Boumediene de Tlemcen. En parallèle, il suivait une formation universitaire à la faculté de lettres d’Alger. Cette formation lui a permis d’accéder au poste prestigieux de Cadi. Sa mère Saadia, fille de Hadj Djelloul, fut mariée très jeune, au père de Zohra Drif en 1930. Six ans après leur mariage, les parents de Zohra s’installèrent à Tissemssilt, (Vialar à l’époque coloniale) loin de leurs deux familles. Cette décision d’indépendance par rapport à la famille élargie constituait une révolution contre l’ordre social de l’époque.

Son instruction et sa vie de lycéenne et d’universitaire

Ainsi Zohra Drif doit à sa famille la femme instruite et cultivée qu’elle devint. Durant sa scolarité, Zohra Drif a voyagé entre deux cultures : celle qu’elle quittait le matin pour aller à l’école, qui est celle de l’Algérie avec toutes ses composantes (langue arabe, islam, coutumes et traditions arabe) et son style de vie, son histoire et sa mythologie, et une autre culture française extérieure à la maison. Ce morcellement entre ces deux mondes qui lui sont différents et étrangers, était dur à vivre pour l’enfant que fut Zohra; cependant cela ne l’a pas empêché d’accomplir sa mission de bonne élève indigène parmi les Français. Elle franchit le stade primaire avec excellence ce qui lui a permis l’accès au meilleur lycée d’Alger : le lycée Fromentin en 1947. Sa vie de lycéenne a été marquée par la rencontre des amies de la vie et du « Djihad » Samia Lakhdari et Mimi Bensmain. Encore adolescentes, elles affirmaient un sens de solidarité qui ne pouvait pas être marchandé. Elles étaient au courant de tous les évènements nationaux et internationaux. Ainsi, malgré le traitement raciste à leur égard, et l’animosité de certaines enseignantes et camarades de classes françaises, cela n’a pas empêché ces trois Algériennes d’avoir leur Bac (section philosophie) l’été 1954 avec une bonne appréciation ce qui leurs a permis de passer à l’Université de Ben Aknoun d’Alger. Cela a coïncidé avec le déclenchement de la Guerre de libération nationale. Une vie complètement nouvelle pour notre auteure et ses amies. Elle était devant d’immenses responsabilités : celle de gérer son autonomie et sa liberté et celle de préserver sa réputation de jeune fille « intacte » et « irréprochable », deux situations auxquelles elle n’était pas préparée jusque-là.

Il était de son devoir de protéger l’honneur de la famille et de son village, par sa bonne conduite et son respect des coutumes et traditions. Sa mère la mettait en garde contre les fréquentations masculines ; cela l’installa dans une timidité et une rigidité difficile à fondre..

Sa vie d’élève et d’universitaire était chargée à la fois d’émotion, d’activité politique et culturelle. Son adhésion au FLN et sa conviction que l’université ne lui apprenait rien sur son pays n’encouragea pas Zohra à continuer ses études, Samia également.

Les facteurs de sa conscience nationale et politique

Beaucoup d’éléments ont contribué à la construction de l’identité patriotique de Zohra Drif d’abord, le rang social dont jouissait sa famille ; un père instruit qui, très tôt lui enseigna l’histoire de son pays, une mère qui enracina en elle qu’elle n’était pas et ne sera jamais française même si elle étudie la culture française. Son frère Kader qui était affilé aux Scouts Musulmans, la mettait au courant de tous les évènements internes et externes. Ensuite, sa rencontre avec les parents de Samia Lakhdari et les femmes du « hammam ». Dans cet espace, les femmes lui enseignaient que les héros algériens s’appelaient des « moudjahidines » et, quand ils tombent au champ d’honneur, c’étaient des martyrs « chouhadas ». Le hammam fut un lieu de souveraineté féminine par excellence, où les femmes se côtoyaient dans une communion solidaire. Dans cet espace, tous les pouvoirs étaient atténués, ceux des hommes et des Français. Elle sortait du hammam persuadée, plus que jamais, que le FLN existait vraiment dans la conscience des Algériennes et des Algériens, contrairement à la propagande de la presse coloniale.

La défaite de la France à Diên- Biên Phu, la libération du Maroc, de la Tunisie et du Madagascar, enlèvent l’illusion de la France invincible. Le massacre des « indigènes » de Skikda août 1957 ont également été un moteur dans son engagement patriotique.

Son passage à l’université étai aussi un élément fondateur de cette identité nationale.

Enfin, parvient le contact avec le FLN grâce à la rencontre avec Boualem Oussedik, Ali El Hadi et Mustapha Fettal. Au début de leur recrutement dans le FLN, la mission de Zohra Drif (dite Farida) et de son amie Samia Lakhdari (dite Nabila), consistait à un travail social. Versées dans les groupes armés du FLN à la fin de juillet 1956, Zohra Drif et Samia Lakhdari connurent l’heureuse opportunité de rencontrer les leaders du déclenchement de la guerre de libération nationale. Après la tentative des « Ultras », d’incendier la Casbah le 14 juillet 1956, et l’attentat de la rue de Thèbes, le FLN multiplie ses actions armées et emmène la guerre en « territoire ennemi », d’où les bombes de Milk Bar et la Cafeteria à la fin du mois de septembre 1956 que Zohra Drif et son amie Samia Lakhdari ont posées. Cela constitua la première opération de combat armé des deux amies.

Conclusion

Le livre est émouvant et riche en informations, Zohra Drif a réussi à communiquer son émotion au lecteur. On sent sa sincérité lorsqu’elle raconte la vie au quotidien de toutes celles et ceux qu’elle a côtoyés : les héroïnes et héros, les habitants de la Casbah. Ce livre facile à lire se caractérise par un regard, à la fois, perspicace et impressionnant sur le passé. Une démarche qui a permis à Zohra Drif de produire un roman biographique, avec des personnages vrais, vivants, mettant la dynamique sociale au coeur de l’histoire. L’oeuvre jouit d’une valeur documentaire socio-historique sur une période précise de l’histoire, ce qui lui donne le mérite d’avoir sa place dans l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine.

 

Auteur 

Khedidja Mokeddem 

Pagination 

18

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres 

Volume 11, N°01 - Mars 2015