Modernisation villageoise et idéologie des origines en Côte d’Ivoire

Les Mutuelles de développement en Côte d’Ivoire. Idéologie de l’origine et modernisation villageoise,

Par Roch Yao Gnabéli, Préface de Laurent Bazin,Éditions l’Harmattan,

2014, 256 pages, ISBN : 978-2-343-04765-2, prix 25 €.

Partant de l’idée que les associations sont des dispositifs sociaux producteurs de sens, l’auteur de ce livre, Roch Yao Gnabéli, s’intéresse aux « associations d’originaires », un phénomène répandu à travers toute l’Afrique subsaharienne et connu en Côte d’Ivoire sous le nom de « mutuelles de développement », et ce, depuis les années 1980.  En conséquence, pour la présente étude, les deux expressions : « mutuelles de développement » et « associations d’originaires » désignent la même réalité (p. 32). Ces associations constituent depuis la colonisation de ce pays un des aspects les plus visibles de sociabilité, de participation à la vie politique et au processus de transformation de la société rurale suite au processus de son urbanisation et de sa modernisation.

Dans une démarche anthropologique, l’auteur cherche à comprendre le sens voire la symbolique qui est derrière l’adhésion à ces associations : comment fonctionnent-telles ? Quelle est leur vocation ? Comment le conflit est-il vécu au sein de ces associations ? Quel rôle jouent-elles dans les transformations socio-spatiales des villages ? L’auteur compare trois associations d’originaires implantées dans trois villages différents selon leurs appartenances ethniques, modèle culturel, situation géographique et économie locale. Il s’agit de l’Association Régionale d’Expansion Économique de Bonoua (AREBO), la Mutuelle de Développement Économique et Social de Godélilié (MUDESGO) et la Mutuelle de Développement Économique et Social de Tanguelan (MUDEST). Dans cette comparaison, R.-Y. Gnabéli revient sur l’histoire, l’évolution, les réalisations et les échecs de ces associations.

L’originalité de ce travail repose, en particulier sur le fait que l’auteur fonde son approche de l’idéologie des mutuelles de développement dans la société ivoirienne sur l’interprétation et l’analyse des réalités observées de l’intérieur, dans une dimension microsociale. Ainsi, ce sont trois chapitres entiers (2, 3 et 4) qui analysent les conditions microsociales de la création des mutuelles de développement. La création des associations des originaires par les « cadres » vise explicitement à regrouper l’ensemble des originaires vivant en dehors du village dans le but de le développer et le moderniser, le lieu d’origine. Dans ces conditions, la naissance des mutuelles de développement se fait selon trois modalités. La première est celle de l’appel au rassemblement des « fils et filles » de la région ou du village. Les acteurs sociaux revendiquent des droits et justifient des attentes vis-à-vis des originaires du village dans un langage purement parental. Cela se manifeste par des comportements de solidarité ethnique. La seconde modalité de création des mutuelles de développement renvoie à l’émergence d’une nouvelle génération toute jeune de cadres originaires. Cette génération des jeunes cadres souhaite rompre avec les cadres aînés qui n’arriveraient pas à réaliser le développement auquel aspirent les villageois depuis l’indépendance nationale. Selon une troisième modalité, les mutuelles de développement naissent sur la base de l’incompétence et de la disqualification des associations antérieures qui, au lieu de se mobiliser pour la modernisation villageoise, elles s’orientaient plutôt vers l’animation culturelle (p. 51-52). 

Aussi, l’importance de cette étude s’inscrit dans un cadre plus général car les dynamiques internes aux mutuelles de développement et les conflits autour du politique dépassent le contexte national de la Côte d’Ivoire pour se situer à l’échelle internationale ou globale. Les mutuelles de développement sont les dispositifs officiels ou institutionnels qui maintiennent la production de ce que Roch Yao Gnabéli nomme « la production d’une identité autochtone en Côte d’Ivoire»[1].

Cette enquête autour des mutuelles de développement en Côte d’Ivoire a été réalisée entre 2002 et 2005, auprès d’une trentaine de mutuelles de développement, une période qui avait suivi les plans d’ajustement structurel des années 1980. Pour mieux comprendre les enjeux autour du pouvoir et les différents moyens mobilisés par les cadres des associations afin de capter les ressources et les richesses matérielles, l’auteur s’arrête sur la réalité du lien avec l’origine qui, selon lui, a besoin d’être construit. C’est le travail que font les mutuelles de développement : « Une des particularités de ces associations est de fournir aux originaires le cadre idéologique donnant un sens à leur participation collective au développement du village ou de la région » (p. 26). R.-Y. Gnabéli en vient ainsi à introduire une notion qui parait particulièrement opératoire et féconde, celle de « supériorité du village d’origine » (p. 182) sur les villages voisins. Ce sont ces associations qui formulent et diffusent les sentiments des originaires à l’égard du lieu d’origine. Ce prestige recherché dans l’histoire crée des scènes de tension et de conflit tout en mobilisant les ressources symboliques par les « Fils et les Filles » du village pour le développement et la modernisation villageoise[2].

Dans le chapitre cinq de ce livre, l’auteur examine les ressources financières et les capacités de mobilisation de ses ressources par ces groupements. Le travail de terrain qu’a mené R.-Y. Gnabéli au sein des trois associations a montré que la capacité de ces dernières à construire socialement les moyens matériels et financiers, c'est-à-dire leur capacité à rendre légitime soit les cotisations aux yeux des originaires, soit les dons offerts par les partenaires extérieurs, renvoie également aux productions idéologiques et symboliques de ces groupements (p.117). À ce niveau, l’auteur met en évidence la production idéologique et l’imaginaire associés à la collecte de fonds auprès des originaires. Ainsi, dans une analyse détaillée, il compare la source du financement dans les trois associations (Tanguelan, Godélilié et Bonoua) afin de mieux éclairer les corrélations entre les sphères matérielle, structurelle, idéologique et symbolique des mutuelles de développement. Par exemple, pour le financement de la Mutuelle de développement économique et sociale de Tanguelan, R.-Y. Gnabéli estime que les cotisations de l’ensemble des adhérents sont passées de 2,5 millions FCFA (Franc des Communautés Financières d'Afrique) en 1982 à 5 millions FCFA en 1983. Ensuite, a suivi une baisse allant de 2,6 millions FCFA en 1984 à 1,4 millions FCFA en 1987. En 1998, le volume des cotisations a augmenté et est passé de 3,5 millions FCFA en 1988 à 7,4 millions FCFA en 1989 puis à 9,8 millions FCFA en 1995. Cette tendance s’est maintenue jusqu’à 1998, date d’ouverture du collège moderne public du village (p. 119).

Les chapitres six, sept, huit et neuf identifient et analysent successivement les productions matérielles, idéologiques, sociales et symboliques des mutuelles de développement. Comment Les associations d’originaires interviennent concrètement dans la construction et l’équipement des villages ? Dans l’économie ? Et dans la production culturelle et symbolique ? Ces associations sont aussi, selon l’auteur, des lieux de pouvoir, voire d’exercice et de contrôle de pouvoir par les originaires dans le village et en dehors du village. En d’autres termes, ces cadres semblent investir ces lieux afin de trouver une légitimité de leur supériorité et de leur intervention, notamment dans la gestion des biens fonciers.

La production idéologique des mutuelles de développement désigne, selon les résultats de l’enquête de Gnabéli, la façon dont les acteurs sociaux définissent et théorisent, voire même légitiment le rôle accordé à ces associations. La mutuelle de développement est un appareil idéologique (selon l’expression d’Althusser), représenté par ses dirigeants. C’est cette mutuelle qui fabrique, formule et diffuse les représentations et véhicule ce que pensent les gens ainsi que leurs sentiments. Ainsi, l’attachement des originaires au lieu d’origine et l’idéologie de la supériorité de leur village sur les villages voisins, est perçu comme quelque chose de légitime. La propagande des cadres, qui vise à moderniser le village et à stimuler l’activité, suppose que la reconnaissance de leur compétence exclusive et une position dominante leurs soient reconnues et acceptées par les villageois et par l’État (p. 142).

L’idéologie des associations d’originaires désigne les bonnes conduites et les bons sentiments vis-à-vis du lieu d’origine : amour du village, respect des aînés. Elle désigne aussi les dangers qui peuvent entraver le développement du village : les conflits entre familles, entre lignages, entre cadres, entre originaires ainsi que le sentiment de jalousie que suscitent les villages avoisinants.

D’après l’auteur, la production idéologique des mutuelles de développement constitue une composante de première importance parmi l’ensemble des productions de ces associations. C’est une production transversale aux autres formes de production. Elle est présente partout dans la sphère sociale des mutuelles. Toutefois, la mission des mutuelles est de rendre légitime, aux yeux des originaires, le fait de se mettre au service du village ou de la région d’origine. C’est cette capacité idéologique et symbolique qui rend légitime cette mise en scène et qui lui donne un caractère singulier et spécifique.

Partant de l’idée que les associations d’originaires sont aussi associées à la construction d’un système de rapports et de relations, R.-Y. Gnabéli expose dans le chapitre 8 les rapports sociaux internes que produit la mutuelle de développement de Godélilié. Dès sa mise en place, cette association mobilisait tous les moyens afin de maintenir l’ordre et de mettre fin aux clivages et aux divisons internes au sein du village, en rassemblant tout le monde autour de l’intérêt commun centré sur le village. À cet effet, ont été créés des postes de chef de quartier représentant la direction de la mutuelle dans les principales circonscriptions d’Abidjan. L’association s’est fixée également comme objectif le renforcement de l’interconnaissance, de l’entraide et de la fraternité entre les originaires du village. En réalité, la reconstruction des liens sociaux voulue par la mutuelle de développement devait être associée à la production d’un imaginaire. Sous cet angle, la modernisation du village signifie également une reconstruction des rapports aux villages voisins. Dans un sens, le village d’origine est supposé avoir perdu injustement une position dominante ou des privilèges au profit d’un de ses voisins, ce qui nécessiterait une opération de reconquête du prestige perdu qui passerait, selon l’auteur, par la modernisation villageoise (p. 207).

Si la mutuelle de développement, associée à la reconstruction du rapport à l’origine, produit du sens, l’analyse de cette production symbolique est réalisée, dans le travail de R.-Y. Gnabéli, à travers quatre cas de figure significatifs, à savoir : 1) l’inexistence d’un siège pour les associations, 2) la distribution de terrains lotis aux originaires, 3) l’aménagement de l’espace villageois et 4) la fabrication de formes d’imaginaire à travers des écriteaux et des décorations (p. 209).

Le dernier chapitre de l’ouvrage met l’accent sur la manière dont les mutuelles de développement structurent leurs rapports à l’État. Ce rapport, préconise l’auteur, peut être appréhendé de deux manières : soit par l’analyse du comportement de l’État vis-à-vis des mutuelles de développement, soit par l’approche compréhensive des manières dont les associations d’originaires essaient de drainer vers le village des ressources octroyées par la puissance publique. Ainsi, les associations d’originaires apparaissent comme des objets politiques parmi d’autres.  Elles le sont dans leurs rapports au village d’origine, dans la mesure où elles sont déterminantes et déterminées par l’ordre politique villageois.

Pour conclure, R.-Y. Gnabéli constate que les mutuelles de développement présentent le retour à l’origine comme la solution idoine à la persistance du sous-développement. En d’autres termes, l’aspiration à la modernité reste forte depuis la période coloniale mais n’a pu venir conséquemment des politiques publiques de l’État. C’est une crise du développement qui reste liée à l’idéologie du retour à l’origine (p. 231). Ce qui parait essentiel dans l’organisation et le fonctionnement des mutuelles de développement est bien leur capacité idéologique à donner du sens dans leur rapport au village et aux originaires. Donc, ce que produisent ces associations sur un plan matériel, symbolique et idéologique n’a de pertinence aux yeux des dirigeants que par rapport à cet attachement des émigrés à leur origine. C’est pour cela, dit l’auteur que tels groupements peuvent survivre sociologiquement à l’aide de productions idéologiques et /ou symboliques sans agir concrètement sur le terrain et sans réaliser de productions matérielles.

Le fait que l’accès à la modernité et au développement n’est plus défini par opposition à l’appartenance tribale et ethnique, mais plutôt comme conditionné par le renforcement de l’appartenance à l’origine, semble induire un réinvestissement de la tradition et de l’origine dans les rapports internes à la scène villageoise. Dans ce climat conflictuel, les mutuelles de développement deviennent un lieu stratégique d’ancrage du politique dans l’origine, elles sont, à la fois, des communautés symboliques définissant l’accès à la citoyenneté, et des supports et réceptacles des tensions sociales de la société ivoirienne. Ces tensions pouvant menacer, en retour, l’unité de ces communautés et leurs capacités en mouvement.

Notes

[1] Roch Yao Gnabéli : « la production d’une identité autochtone en Côte d’Ivoire », Journal des anthropologues, 114-115, 2008 : 247-275.

[2] Dans la préface du livre (p. 13), Laurent Bazin parle de « Fixation dans l’origine ».

 

Auteur

Samir Rebiai 

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21 - 22 

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres 

Volume 11, N° 02 - Septembre 2015

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