Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Deux grandes figures de la littérature africaine nous ont quitté il y a maintenant un an, en début de l’année 2015, étrangement nés à quelques mois près, avec un parcours si ressemblant dans l’esprit et la création ! Leur disparition est une perte pour l’Afrique car ils ne sont plus là pour commenter les soubresauts politiques et humains de notre continent, pour créer des textes toujours profonds. C’est à Schloss Leopoldskron à Salzburg que j’ai rencontré André Brink pour la première fois, dans les années 90, et c’est à l’université d’Alger que j’ai côtoyé Assia Djebar. En Autriche, avec une cinquantaine d’écrivains et d’universitaires avec André Brink nous avions débattu de l’évolution des lettres et nous avons longuement parlé de l’Algérie, de l’Afrique du Sud, d’Albert Camus avec qui Brink a développé une grande complicité spirituelle, vu leur attachement à la terre africaine. Albert Camus a beaucoup hanté Assia Djebar aussi. En tant que militant anti-apartheid, André Brink a beaucoup réfléchi sur les positions d’Albert Camus vis-à-vis de l’Algérie, comme il l’a fait pour l’Afrique du Sud. Je garde un souvenir ému de ces longues discussions, de l’attention qu’il a accordée à mes réflexions. Ma surprise fut grande quand j’ai découvert qu’il avait consacré un chapitre entier à son séjour de Salzburg dans son autobiographie. Chaleureux, humain et communicatif, André Brink aimait débattre, discuter, comprendre le monde. En 2009, il m’a accordé un entretien publié dans El Watan où la sincérité de ses propos et la force de ses convictions furent grandes, même s’il exprimait des doutes sur lui-même. André Brink est décédé un 6 février 2015 dans l’avion qui le ramenait d’Amsterdam vers Cape Town. Son cœur avait lâché.  Ce grand romancier fut le témoin de son temps et de l’histoire, il fut critique de la société sud-africaine pendant l’apartheid. Il n’a jamais cessé d’être critique, il continua à l’être vis-à-vis de l’Afrique du Sud post-apartheid et de l’évolution de la politique dans son pays, dénonçant la pauvreté des Townships et les violences. Il a fustigé les dirigeants corrompus qui ne travaillaient que pour s’enrichir, critique de ceux qui ont oublié leurs engagements vis-à-vis des plus démunis, qu’ils soient Noirs ou Blancs. Engagé politiquement, il fut le griot sud-africain blanc, de grand talent, avec un art exceptionnel à raconter des fictions qui faisaient sens avec un style imagé, très personnel, où le réalisme se mêlait à la poésie.  Il était acerbe car ses phrases transportent le lecteur vers des imaginaires et des mondes puisés au plus profond de l’âme humaine. Ses personnages sont d’une grande vérité et densité, toujours convaincants et son territoire a toujours été l’Afrique du Sud, à l’instar d’Assia Djebar qui, malgré ses exils a toujours placé l’Algérie au centre de ses écrits et de ses préoccupations. Assia Djebar qui est décédée aussi le 6 février 2015. Elle a toujours parlé de l’Algérie, sans relâche, des Algériennes et des Algériens qui sont au cœur de son immense œuvre. Par la fiction, elle a exprimé son identité, son être le plus profond, ses convictions et ses doutes, ses racines. Les deux romanciers ont reçu des prix prestigieux, Assia Djebar est entrée à l’Académie Française en 2005, et André Brink a été fait officier des Arts et des Lettres en France. Réagissant à son entrée à l’Académie française Assia Djebar a dit : « L’Académie Française a rendu hommage à mon entêtement d’écrivain en faveur de la littérature et pour mes racines de langue arabe, de culture musulmane. Elle a dû aussi prendre en compte mon travail pour la francophonie ».  Ce qui a été pris en compte c’est l’imaginaire de sa fiction débordante. La langue d’écriture et le style d’Assia Djebar sont d’une élégance remarquable car elle a toujours eu le sens de la formule. La romancière connaît les moindres coins et recoins de cette langue française que Kateb Yacine avait qualifié de « butin de guerre », et qu’elle décrit comme une « langue de l’irréductibilité », son seul territoire.

Pour bien connaître André Brink et Assia Djebar il faut lire pour le premier « A Fork in the Road » où il se raconte depuis l’année de sa naissance en 1935 à Vrede jusqu’aux années 90. Il revient sur ses racines, sur son amour pour sa famille, sur ses convictions naissantes, ses révoltes et sa mise en scène de ce peuple Blanc et Noir. Il a eu toute sa vie, chevillée au corps, une Afrique du Sud complexe qu’il n’a jamais voulu quittée comme ce fut le cas de J.M. Coetzee. Dans cet ouvrage, il raconte ses amours, ses amitiés, ses rencontres politiques comme celle avec Nelson Mandela qui a préfacé son essai politique « Retour au jardin du Luxembourg, Littérature et politique en Afrique du Sud ». Pour Assia Djebar je recommande « Nulle part dans la maison de mon père », un ouvrage autobiographique aussi où elle se raconte depuis l’année de sa naissance en 1936 à Cherchell, étrangement à quelques mois près qu’André Brink. Dans une écriture sublime elle prend le lecteur par la main pour le faire entrer dans son monde, sa famille, son intimité, du côté de Cherchell et d’Alger. Ainsi, le territoire de l'enfance est revisité, ses rapports avec sa mère citadine, une femme de son temps dont les seules sorties hebdomadaires étaient le hammam. Elle raconte comment, petite fille, elle travaillait dur car son père, instituteur, veillait à ce qu'elle réussisse. Le parcours de la romancière, de son vrai nom Fatima-Zohra Imalayen, est simple et compliqué à la fois, à l’image de son œuvre. Son père avait étudié avec Mouloud Feraoun à l’École Normale de Bouzaréah et il savait la valeur du savoir. Combien de fois ai-je entendu Assia Djebar parler de son père qui tenait tant à ce que sa fille fasse des études, et combien son père était tolérant et compréhensif quand il s’agissait de sa fille. Après des études secondaires à Blida, Assia Djebar fût parmi les premières Algériennes à entrer à l’Université d’Alger. Elle fut en tout cas la première algérienne à être admise à l’ENS de Sèvres, à Paris. C’était en 1955. Prise dans le tourbillon de la contestation d’un colonialisme inique, elle participa à la grève des étudiants algériens de 1957 à Paris. Avec son mari elle se rendit à Tunis en 1958 où elle a écrit pour le journal El-Moudjahid, avec Frantz Fanon, publiant des enquêtes auprès de réfugiés algériens. En 1962, elle revint enfin à Alger pour enseigner l’histoire et un peu plus tard la sémiologie du cinéma à l’université d’Alger. Elle travaillera ensuite au Centre Culturel Algérien à Paris. Elle a enseigné la littérature francophone comparée en Louisiane et à l’université de New York, un parcours exemplaire pour cette fille de colonisé de Cherchell. Quant à André Brink, Romancier, essayiste, universitaire, il fut dès ses premières années à l’Université de Cape Town un militant anti-apartheid convaincu. Un brin ironique, il fut témoin de son temps et de l'histoire, critique de toutes les injustices. Comme Assia Djebar, il a refusé le confort intellectuel dans le seul pays au monde à avoir inscrit dans son institution le racisme. Après la présidence de Nelson Mandela, il devint très critique des gouvernants corrompus de son pays qui n'œuvraient pas pour l'amélioration du quotidien des Sud-Africains Noirs ou Blancs en souffrance. André Brink ne s'inscrivait nullement dans l'angélisme. Au-delà de son engagement dans la cité, il fut un romancier de belle plume imagée mais acerbe où se mélangeait l'amour de la langue anglaise et de l’afrikaans. Son imaginaire fertile, dur et sensible à la fois, a mis en place des personnages d'une grande vérité. Les deux romanciers, André Brink et Assia Djebar furent de la même trempe que Gabriel Garcia Marquez ou Soljenitsyne car leurs versions de l’Histoire à travers des histoires sud-africaines et algériennes n’étaient jamais tranchées, définitives. Les deux ont apporté dans leurs écrits les doutes tout en défendant les victimes politiques et sociales, les Noirs soumis à l’apartheid pour André Brink et les femmes soumises au diktat des hommes et des religions pour Assia Djebar. Ils placèrent au cœur de leurs romans des personnages authentiques, vrais, crédibles. Les deux ont réussi à faire sentir à travers leurs textes fictionnels que la vie est complexe en Afrique.  Pour André Brink, toute vie peut basculer dans un sens ou dans l’autre à n’importe quel moment et donc finalement le jugement ne doit jamais être définitif. Il fut censuré, banni, honni par le régime raciste de Pretoria, mais il n’a jamais cessé de s’exprimer. Assia Djebar a milité pour l’indépendance de l’Algérie et après l’indépendance elle fut critique de la mainmise des religions sur la société   et elle fut menacée par les islamistes lorsqu’elle a écrit Le Blanc de l’Algérie où elle a dénoncé l’horreur des assassinats d’intellectuels algériens et de l’assassinat de tout un peuple qui ne désirait que vivre dans la liberté    et la dignité. La décennie noire fut une période difficile pour la romancière qui comptait les morts. Elle a pleuré et cherché cette Algérie traditionnellement ouverte, hospitalière, avenante. Elle a expliqué qu’elle a essayé de « répondre à une exigence de mémoire immédiate » en dénonçant les atrocités commises au nom d’un dogmatisme étriqué, d’un dogmatisme assassin. La romancière a dénoncé l’ignoble tuerie de Abdelkader Alloula le dramaturge, de Mahfoud Boucebci le psychiatre, de Tahar Djaout le romancier, de Youcef Sebti le poète, de Saïd Mekbel le journaliste. Elle a dénoncé le génocide programmé d’intellectuels algériens, d’un peuple qui voulait vivre dans la compréhension d’un monde moderne qu’elle a toujours défendu. Assia Djebar a entrepris un travail méticuleux sur la mémoire qui devrait être collective mais qui ne l’est pas, car l’histoire dit-elle a toujours été occultée.

Il est intéressant de noter que dans son ouvrage autobiographique, André Brink a mis sa photo à l’âge de six mois en couverture où il est sur les genoux de son père, riant aux éclats. Cette photo résume son optimisme éternel malgré les malheurs des Noirs et des Blancs, de son peuple qu’il a su décrire et révéler au monde comme il l’a fait dans son roman Une Saison blanche et sèche qui dénonce la psychologie paranoïaque de l'État apartheid, la façon dont la machine invisible fonctionne pour défendre les Blancs, leurs avantages et leurs intérêts. Une machine inhumaine qui a broyé toute personne soupçonnée de trahison. La liquidation physique était la loi du genre, dans un régime où la justice jouait le jeu politique de l'apartheid en «blanchissant» toutes les dérives et les bévues. Un état où il ne fallait pas poser la moindre question. André Brink a toujours voulu être en accord avec sa propre conscience. Il a donc combattu l'absurdité et l'horreur de l'apartheid pour que comme le dit un de ses personnages qui clôt le roman : « Ecrire, raconter... pour qu'il ne soit plus possible de dire encore une fois : je ne savais pas ». Comparativement, Assia Djebar a mis en photo de couverture de Nulle part dans la maison de mon père, une peinture d’Alger, paisible et bucolique, qui révèle à mon avis son désir d’une Algérie en paix, digne et belle. Si dans ses romans c’est l’histoire d’une terre algérienne toujours en guerre, en sang, en conflit qu’elle a tenté d’interroger, cette peinture dit son désir de paix pour cette terre. La question qui l’a toujours taraudée est : pourquoi tant de sang ? La lecture de son œuvre apporte quelques éléments de réponse, tout en nuance.

Les deux romanciers n’ont jamais regretté le long chemin parcouru et le travail sur l’Histoire et la mémoire qu’ils ont su mettre en fiction. André Brink m’a affirmé dans un entretien : « on apprend par l’expérience, par la vie que la lutte d’un écrivain pour une véritable libération ne finit jamais. Mais dans le même temps, tout cela donne de la force pour continuer et aussi rester fidèle aux valeurs telles qu’exprimées par Albert Camus il y a des années : la fidélité vis-à-vis de la vérité, de la justice et de la liberté ». Cette réponse fut aussi donnée par Assia Djebar dans ses diverses interviews. André Brink et Assia Djebar nous donnent une belle leçon de vie : deux grands de la littérature africaine qui reposent en paix aux deux extrémités de l’Afrique, face à la mer, Cape Town et Cherchell.

Parmi les œuvres d’Assia Djebar :
•    Nulle part dans la maison de mon père, Éd. Fayard, Paris, 2007, 407 p. (roman)
•    La Disparition de la langue française, Éd. Albin Michel, Paris, 2003, 306 p. (roman)
•    Oran, langue morte, Éd. Actes Sud, Paris, 1997, 380 p. (nouvelles)
•    Le Blanc de l'Algérie, Éd. Albin Michel, Paris, 1996, 250 p. (récit)
•    Loin de Médine, Éd. Albin Michel, Paris, 1991, 314 p. (roman)
•    Ombre sultane, J.-C. Lattès, 1987, (roman)
•    L'Amour, la fantasia, J. C. Lattès/Enal, 1985, (roman)
•    Femmes d'Alger dans leur appartement, (1980), (nouvelles)

Parmi les œuvres d’André Brink :
•    Au plus noir de la nuit, Traduit de l’anglais par Robert Fouques-Duparc ; préface de Claude Wauthier. Paris : Stock, 1976, 437 p. (Le cabinet cosmopolite, 22)
•    Mes bifurcations : mémoires, Traduit de l’anglais par Bernard Turle. Arles : Actes Sud, 2009, 532 p. (Lettres africaines)
•    Philida, Traduit de l’anglais par Bernard Turle. Arles : Actes Sud, 2014, 374 p. (Lettres africaines)
•    Une saison blanche et sèche, Traduit de l’anglais par Robert Fouques Duparc. Paris : Stock, 1990, 361 p. (Nouveau cabinet cosmopolite)
•    Sur un banc du Luxembourg : essais sur l’écrivain dans un pays en état de siège, Traduits de l’anglais par Jean Guiloineau. Paris : Stock, 1983, 272p.

 

Auteur

Benaouda Lebdai

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Africa Review of Books/ Revue Africaine des Livres

Volume 12, n° 01 - Mars 2016