Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Penser la laïcité dans pays arabes (de la Renaissance arabe à nos jours),
par Belkacem Benzenine,
Ed. L’Harmattan, Coll. Penser le temps présent,
2015, 340 pages, Prix : 33.25 euros.

La version remaniée d’une thèse de doctorat a finalement abouti à un ouvrage à la fois assez conséquent et dense aussi (ne comptant pas moins de 302 pages), relatant comment les idées de « laïcité », « sécularisation » ou de « modernité » firent leur bout de chemin dans la pensée adossée à cette vaste aire géoculturelle ; avec, en filigrane, ce qui sera désigné comme l’avènement d’un « esprit critique » et une « conscience moderne » en découlant. L’objectif y attenant comme spécifié n’étant cependant pas d’écrire, (p. 28) une histoire de l’idée de laïcité mais de comprendre comment s’est dessiné le processus de séparation entre sphères politique et religieuse. Tout en n’éludant pas la difficulté de « penser la laïcité dans un espace politique et culturel différent », l’ouvrage est organisé, ce faisant, en quatre grands chapitres particulièrement étoffés, respectivement intitulés :

I. Forme d’émancipation de la pensée laïque,

II. Laïcité comme valeur de la modernité : ou comment le nationalisme a contribué à relancer le débat autour de la séparation du politique et du religieux ; alors que s’ébauche, le projet de constitution des Etats-nations, dans le droit fil de la modernité.

III. Califat, pouvoir et système islamique : montrant comment, à travers la thèse de Abderraziq se fit jour dans la pensée arabe contemporaine, pour la première fois, l’idée de redéfinition des limites du champ religieux.

IV. L’examen des enjeux de la laïcité, telle qu’appréhendée à l’heure actuelle

D’emblée, il y est clairement spécifié que la question de la laïcité, dans le contexte arabo-musulman, n’est pas si « neuve » ni même aussi « récente » qu’on le croit. Pour preuve, alors que « dans la même période où le débat sur le rapport entre l’Eglise et l’Etat (…) déchaînait les passions en France, (penseurs et ulémas) discutaient de la question du rôle de la religion dans la sphère publique.» (p.13). En sachant toutefois que la conception du rapport entre le religieux et le politique, dans le monde arabe, n’emprunte pas forcément le même cheminement que celui ayant couronné ce processus en Occident. Dans la foulée, l’on saura aussi que l’examen de cette question, dans la pensée arabe, « a fait son voyage avant l’adoption et la traduction même du concept » proprement dit, tel que validé et admis dans son contexte d’origine. Une allusion indiquant, de toute évidence, que ce débat a bien eu lieu dans une phase historique antérieure ; devançant ainsi, de loin, la phase où il intervint enfin en Occident même. Sauf qu’il est connu que contrairement au contexte occidental, son déroulement en Orient se fit dans une ambiance nettement plus sereine et apaisée. En tout cas beaucoup moins « électrique » qu’elle ne le fut dans ses prolégomènes ou ne l’est aujourd’hui. Mieux encore, sans jamais atteindre les pics extrêmes comparables à ceux ayant accompagné ce même processus dans un pays comme la France notamment dont les travées parlementaires, à ce jour, semblent résonner encore de ses fureurs et passionnées envolées. L’approche proposée semble donc une approche relativement critique des principaux travaux ou positions d’emblématiques penseurs, connus sur la scène culturelle arabe, à propos de la question énoncée. Cette dernière vue et examinée essentiellement sous l’angle du rapport entre le politique et le religieux ; principalement à travers deux perspectives concomitantes : l’une dite « réformiste » (représentée par un Muhammad Abduh), l’autre dite « libérale » (relayée et mise en évidence par un Farah Antūn). En même temps qu’y sont analysées l'évolution des idées et attitudes de ceux qui, par principe, s'y sont opposés ouvertement ou, à défaut, ayant formulé quelques réserves à son encontre. Globalement, il s'agissait de rendre compte des échos d'intenses et vifs débats qui, plus d'un siècle auparavant, se sont déroulés entre différents courants et/ou tendances qui ont eu pour particularité de porter, comme en écho, les pulsations de la pensée arabe dans ses multiples déclinaisons: réformiste, libérale, islamiste…

Un travail méthodique qui, pas à pas, s’est donc fixé pour tâche de relater à la fois les conditions singulières dans lesquelles un tel concept fut appréhendé et littéralement  « scanné » dans ses moindres facettes par l’élite intellectuelle apparentée à l’aire géoculturelle considérée mais aussi les clivages historiques ayant accompagné la « pénétration » de ce même concept et l’écho qu’il reçut dans les différentes strates qui s’en emparèrent pour le relayer ou au contraire l’entraver. Et à ce titre pouvant être qualifié aussi, en tant que tel, comme audacieux car il n’est pas facile, loin de là, de soulever une semblable question sans courir le risque, politiquement et/ou idéologiquement parlant, d’y laisser parfois quelques « plumes ». Bref, se voir étiqueté et/ou catalogué, à tort ou à raison, dans telle ou telle obédience idéologique pour une durée indéterminée.

Le mouvement de la Nahda préfigurerait l’esquisse d’un projet de sécularisation, selon l’auteur qui exposera aussi les questions conductrices lui ayant servi de fil conducteur comme suit : « comment cette question se pose-t-elle dans la pensée arabe ? Quels en sont les enjeux du point de vue sociologique et politique ? En quelle manière s’est construit le discours arabe sur la laïcité et en quoi se distingue-t-il ? ».  Suit ensuite la question centrale : «comment cette question se pose-telle dans la pensée arabe (et en) quels termes s’est précisément construit le discours arabe sur la laïcité ? ».

Toutefois considérer celle dernière, dès l’introduction, comme une « nécessité d’ordre politique et social » (p.25) et accessoirement comme « conscience sociale » (p.26), semble état nuancé par ce qu’il déclare un peu plus loin: « qu’il soit donc bien entendu qu’il n’est pas question de prendre position sur le plan politique, idéologique et religieux. (La tâche et le but du présent travail consistent) dans la mise en lumière d’une conception arabe de la laïcité, et dans la compréhension de ce lien complexe entre le politique et le religieux.» (p.28).

Un débat précurseur avant l’heure

Dans la période même où la question du rapport entre l’Eglise et l’Etat, soulevait (comme ce fut notamment le cas en France dans la seconde moitié du XIXème siècle) d’irréductibles crispations et nourrissait de vives tensions, dans le monde arabo-musulman, penseurs et ulémas en étaient déjà à décortiquer la question sensible du rôle de la religion dans la sphère publique. Indirectement, ce travail met en évidence le caractère novateur, parfois étonnamment avant-gardiste, rattaché à cette aire géoculturelle ; et soulignant de ce fait à quel point la dimension connotant une réelle dynamique de changement ou une certaine prédisposition au renouveau, était alors clairement perceptible et dument prise en compte dans les espaces susmentionnés.

D’autre part, en relevant que l'introduction de la « laïcité » dans le discours arabe remonte au début du XXe siècle, l’auteur se livrera à une triple analyse (historique, philosophique et politique) des implications référées à ce principe dans la pensée arabe contemporaine. Avec, en toile de fond, les inéluctables et irréversibles mutations sociales ou changements de factures politiques intervenus à l’échelle du monde arabe. S’empressant aussitôt de justifier l’intérêt rattaché à une telle étude, présentée avant tout comme une démarche « critique » de ces productions écrites. Et ce, à partir d’une approche à la fois politique et sociologique. L’intérêt porté à un tel sujet s’expliquant, à ses yeux, par le fait que « la question de la laïcité est un champ où s’affrontent les tendances politiques, idéologiques, religieuses…» ; et par là même rendant compte d’irréductibles rattachements (ou affiliations) renvoyant aux postures des uns et des autres. En soulignant tout particulièrement à quel point « les penseurs arabes contemporains ont souvent tendance à s’inspirer de l’expérience occidentale dans leur production sur les mouvements de sécularisation et de laïcisation », il en sera logiquement déduit que ce mouvement de pensée, tel qu’enregistré à l’échelle du contexte géoculturel spécifié et après avoir été dans un premier strictement endogène, devait finir par connaître ultérieurement une sorte de décentration que va traduire le marquage inhérent au flux d’influences culturelles en provenance du monde extérieur; plus exactement de la sphère occidentale.

Quelle conception de l’autonomisation du champ politique par rapport au religieux ?

Dans la brève notice accolée au livre, l’on signale que « l’élaboration de l'idée de laïcité est une démarche pour dépasser l'Histoire et (subséquemment) s'ouvrir à l'époque présente ». S’ensuit aussi l’idée adjacente que telle était précisément « la conception des penseurs arabes libéraux du principe de la séparation entre le politique et le religieux (qui) en posant la question de la laïcité à partir d'une réflexion philosophique et non religieuse, (ont) voulu sortir de la clôture qu'impose la pensée classique». Ce qui laisse supposer qu’il n’a pas échappé à l’auteur que « la conception de la laïcité et son acceptation varient selon l’idée que chaque courant se fait de la relation entre le politique et la religion. De l’athéisme et de l’incroyance, de la liberté de conscience et de l’égalité au rejet catégorique de la religion et de l’excommunication… » (p.15). Résumant ainsi, de façon ramassée, le panel des positions envisagées par les uns et les autres vis-à-vis de cette vaste problématique. Pas plus que ne lui échappera non plus que l’idée de laïcité ne fut pas seulement débattue par les réformistes mais aussi par des intellectuels, des écrivains, des politiques, des journalistes… En ce sens, dira-il, le débat en résultant dans la pensée arabe représente : « une progression vers la libération de la raison et l’autonomisation des différents champs : politique, religieux, économique et social… » (p.16). Il en résulte en somme que, de par la gamme des axes envisagés, ce même débat se révèle bien plus large que celui confiné en Europe puisque incluant tout un aréopage de perspectives englobant, par emboitements successifs, les thèmes de : « liberté, égalité, neutralité, tolérance, modernité, nationalisme, développement (politique, social et culturel) »…

S’ajoute alors une remarque lourde de sens et attestant à quel point les réticences rencontrées sont prolixes et saillantes : « ce qui est frappant, affirme-t-il, c’est le rejet viscéral de la laïcité par la grande majorité des penseurs arabes, y compris lorsque le concept est repris pour défendre l’idée de garantir l’indépendance de l’institution religieuse». Sur ce, s’ensuit toute une batterie de questions volubiles : « pourquoi ? D’où vient cette hostilité passionnée des ulémas et de certains écrivains et intellectuels, qui ne sont pas toujours issus du courant islamiste ? Pourquoi de nombreux penseurs « modérés », nourris de la culture occidentale, sont-ils si méfiants à l’égard de la laïcité, comme c’est le cas de M. Arkoun, par exemple ? ».

En ne manquant pas, au passage, de relever les incontournables querelles terminologiques pendantes mais sans pour autant avoir tranché lui-même la question des superpositions et croisements sémantiques en cause. Cependant, on y trouve d’utiles précisions, en rapport avec le cadre conceptuel visé, à l’aide d’un balayage simultanément formalisé en langues française et arabe entre les termes superposés ou juxtaposés ci-après :
- « sécularisation » et « laïcisation » ;  
- « Ilmâniyya » et « Almâniyya ».

Mais ce sera surtout la mise en évidence du problème de définition de la laïcité en langue arabe qui, apparemment, retiendra l’attention. Ainsi, sera-t-il établi que si Med Abduh différencie entre le « politique » et le « religieux », pour sa part un Farah Antun axera sa distinction entre « din » (religion) et « dunya ». A l’opposé un Rachid Rédha parlera, lui, « d’irréligion », dans la mesure où la « séparation entre (sphère publique) et (sphère privée) est comprise comme une exclusion de la religion ». Au Maghreb, il est mentionné que dès les années 40, les Ulémas algériens utilisent « al-la-ikiyya » pour « revendiquer l’application de la loi de 1905 sur le sol algérien dans le but d’obtenir une autonomie du domaine de l’Islam par rapport à l’état » (p.22). Il est connu que la réponse de l’administration coloniale sera tout autre ; établissant de fait une inégalité de traitement entre les cultes en présence.

En définitive, une description que d’aucuns pourraient cependant considérer comme faisant un peu la parenthèse sur les formes de représentation préétablies pour lui voir substituer ipso facto celle promue et validée sous les auspices d’un modèle culturel occidental perçu parfois par les uns ou les autres, à tort ou à raison, comme sublimé; voire fantasmé ou porté aux nues par ceux qui, par mimétisme ou suivisme, sont souvent décrits comme lui étant inféodés, intellectuellement et/ou culturellement parlant.

Conclusion :

Ce livre aura finalement eu au moins le mérite de relancer un débat sur une question qui, en Occident même et malgré l’ancienneté de son application, est loin d’être définitivement tranchée dans la sérénité comme peuvent en témoigner, les réactions s’y manifestant encore de manière récurrente; l’instrumentalisation tant politique qu’idéologique empêchant tout travail de décantation. En un certain sens, s’il est permis de considérer qu’il remet donc les pendules à l’heure en donnant à percevoir, sous un angle résolument différent, l’éclosion et l’évolution de cette idée en Orient arabo-musulman, il reste cependant à se demander si toutes les analyses qui ont eu à décortiquer  le concept de laïcité n’étaient pas déjà elles-mêmes sous influence, compte tenu de l’emprise considérable exercée par la gamme, pléthorique, d’écrits consacrés à une telle problématique et l’avalisant sans appel. Autant dire aussi que les échos successivement induits dans le sillage de la modernité et la laïcité n’ont, semble-t-il, pas encore fini de faire couler beaucoup d’encre, tant par leurs retombées que les projections de toutes sortes en découlant.

Mais il est aussi notifié à quel point l'accent est particulièrement mis sur la nature même des changements multiples (surtout sociaux et politiques) qui auront marqué en profondeur les sociétés arabes dans leur ensemble; et  donc contribué aussi, d’une manière ou d’une autre, à bouleverser la donne, en modifiant en quelque sorte leurs propres grilles de lecture en la matière, à savoir : celles habituellement actionnées, en vue de saisir la question de la laïcité dans toutes ses implications. Avec notamment avec la prise en compte du développement d’une palette d’idées relatives à ce propos, dans leur propre contexte historique et politique : liberté, égalité, modernité, nationalisme, tolérance, etc. Autant de vocables qui, bien que formellement identifiés, ne connaîtront cependant pas toujours les mêmes cheminements ni la même attention que ceux enregistrés, jusque-là, dans la sphère occidentale.

Enfin, autre précision de taille : « ce ne sont pas seulement les contextes historiques politiques et sociaux qui se révèlent différents mais plus profond encore la manière de penser, de raisonner, de critiquer et de proposer. »  (p. 75).

L’auteur affirme chercher « à mettre à jour l’idée de la séparation du politique et du religieux comme étant un moyen de défendre l’autonomie du champ religieux par rapport au pouvoir politique. Autrement dit, ce n’est pas en raison d’une option pour la laïcité (comme modèle politique) que les réformistes se sont engagés dans ce débat mais pour protéger les fonctions religieuses contre l’emprise politique de l’Etat ».

Tout en spécifiant à quel point sont jugées énormes les divergences entre les penseurs arabes (p.25), il notera que le « débat ne se réduit pas aux seuls rapports entre religion et Etat, sphère publique et sphère privée, élites religieuses et élites gouvernantes mais intègre également d’autres questions comme le changement, la modernisation, la réforme, le progrès et le développement » p.25. Mais en l’occurrence, cette remarque ne s’appliquerait-elle pas aussi au contexte européen où sont encore relevées bien des résistances et réticences à propos de l’idée en question ?

Pour terminer, nous ne pouvons que nous rabattre sur ce rappel énoncé par l’auteur où lui-même déclare : « Qu’il soit bien clair que si les sociétés arabes ont donné un sens à la laïcité, celui-ci ne saurait être ramené à un anticléricalisme mais bien celui de réforme et de changement.»

Sur ce, il est certain que la laïcité reste entourée d’une aura de suspicion qui, quoi qu’on puisse en dire les uns ou les autres, lui reste collée à la peau. Ce qui expliquerait alors pourquoi, à l’échelle du monde arabo-musulman, elle reste encore vue à ce jour comme une option idéologiquement chargée. Autant dire que si le débat reste ouvert et loin d’être tranché, ce livre se sera néanmoins efforcé de lever bien d’autresambigüités collatérales…

Auteur

Mahmoud Ariba

Pagination

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 12, N° 01 - Mars 2016