Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

  Les Coqs cubains chantent à minuit
Par Tierno Monénembo1
Éditions Seuil, 2015, 192 pages,
ISBN : 202108895, 17€.

Alain Mabanckou est un jeune écrivain congolais qui est largement reconnu pour ses œuvres issues du terroir mais ayant une portée universelle. Ses romans sont nombreux, nous citerons Mémoires de porc-épic2 qui constitue le second volet d'une trilogie inaugurée par Verre Cassé. Grâce à la littérature, Mabanckou jette des ponts entre trois mondes différents : l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Nous retrouvons les traces d’auteurs qu’il vénère tels que Diderot, Voltaire, Robert Louis Stevenson et surtout La Fontaine qu'il parodie avec gourmandise. Dans la lignée de Senghor, Kourouma ou Hampaté Bâ, Mabanckou estime lui aussi que la culture africaine ne sera sauvée de l'oubli que par le papier. En Afrique, il est dit que "Chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle" et chacun de ces livres préserve une partie de la tradition orale africaine, racontant l'histoire de son peuple et témoignant d'une Afrique à la fois violente, douce et traditionnelle. L’auteur s’intéresse à cette littérature qui se penche sur de nouveaux sujets tels que la violence, la dénonciation et la transgression. Il suit de près l'élan et la considération que prend la littérature africaine, bien qu’il vive et travaille dans un espace autre qu’africain depuis fort longtemps. C’est pourquoi son tout dernier roman Petit Piment3, est un texte qui le caractérise parfaitement : « est celui qui espère toujours un avenir meilleur, après sa fuite de l'orphelinat, il intègre une bande de rue, puis trouvera refuge dans un bordel, il a des allures de Robin des bois des tropiques »4.  Petit Piment vivra une tranche de vie tardive où il fréquentera les sentiers de la folie et la sagesse, une expérience unique qui le hantera longtemps.

On retrouve une remarquable trame narrative reliant son dernier roman avec celui intitulé Les Coqs cubains chantent à minuit. Les thèmes sont certes distinct, cependant, l'auteur nous emmène dans la Cuba des années 70 à nos jours, il nous fait découvrir les beautés et la complexité de la vie de l'Ile sur laquelle il vit et fait vivre un tiers personnage (souvent le lecteur se sent impliqué). C'est principalement un remarquable témoignage sur les origines africaines de Cuba. Il s’agit d’une longue narration faite par un Cubain nommé Ignacio Rodríguez Aponte, qui donne l’impression d’être à la dérive dans son ile , tout en s’adressant à un ami guinéen installé à Paris, du nom de Tierno Alfredo Diallovogui. C’est pourquoi le récit est rédigé à la deuxième personne du singulier ; le passage suivant est révélateur dans ce sens : « Dans quel état seras-tu quand tu auras fini de lire cette lettre ? Prostré, hébété, hystérique ?».

Dans ce roman-correspondance, l’auteur nous conte une sorte de voyage initiatique de Tierno, une forme de pèlerinage, un parcours semblable à l’itinéraire d’Ernest Hemingway. Les deux protagonistes (re)cherchent, dans cette île, les racines de leur propre existence, et c’est dans cet univers particulier que l'histoire individuelle rejoint l'Histoire avec un grand H.
Dans le texte Les Coqs cubains chantent à minuit, le personnage principal, donc Tierno, arrive de Paris, séjourne périodiquement à Cuba. C’est un taiseux : c’est-à-dire un susceptible et compliqué, tout en étant particulièrement sensible aux charmes des femmes et au bon goût du rhum. Il se revendique Guinéen tout en aspirant à une ascendance cubaine : il est en quête de ses origines, en tentant paradoxalement de faire le deuil de son passé.

« Un Africain à Cuba à la recherche de ses racines ! » dit le narrateur. Celui qui dit « je », Ignacio Rodriguez Aponte, un « foutriquet de Havanais », est présenté dans une première lecture comme un personnage espiègle, qui ‘‘recueille’’ des touristes dès leur arrivée afin de les escroquer complaisamment. En réalité, au fur et à mesure de la lecture, et donc, dans un deuxième temps, il est question d’un espion à la solde de l’État. Il introduit Diallavogui dans la vie de La Havane et le surveille de très près. Le récit est rapporté par une lettre d’un indicateur envoyée au héros un an après le départ de ce dernier. Petit à petit, nous est dévoilée la trame du récit   et on y découvre les conditions dans lesquelles est né Tierno Alfredo Diallavogui.

Ce texte atypique à la complexité harmonieuse brasse l’histoire de Cuba d’aujourd’hui et d’hier où l’air était « aussi bon à humer que la mariposa » (une fleur symbolique de Cuba). Le lecteur fervent de l’Histoire rencontre des pays chaleureusement conviés tels la Guinée, l’Algérie, la Libye, le Congo-Brazza, l’Angola… Aussi, comme personnage historique, on retrouve Fidel et ses Barbudos descendus de la Sierra Madre afin de conquérir Santiago de Cuba.

Également, on y perçoit le bateau Amiral Nakhimov, qui a marqué son ancrage dans le port de La Havane le 21 juillet 1978 pour le 11e Festival mondial de la jeunesse, transportant à son bord, trois mille cinq cents artistes d’Afrique –dont Samba-Saxo, «Saxo officiel du régime de Sékou Touré » et qui se trouve être le père du héros.

Ce récit mystérieux, rédigé tantôt en épistolaire, tantôt en discours de revendication identitaire semble dessiner l’itinéraire à la fois moral et physique de l’auteur guinéen. Après un long exil français, Tierno Monénembo est revenu vivre dans son pays natal, à Conakry. Dans Les coqs cubains se met en place l'opportunité de signer un portrait affectueux d'une île dont les racines sont souvent peu évoquées. Ce récit chatoyant de couleurs met en scène une pertinente façon de saisir la singulière atmosphère de Cuba ; une somme de comportements faisant partie intégrante du quotidien : la sensualité de la salsa et du corps à corps, le penchant immodéré pour le rhum, un semblant de liberté dans une atmosphère fort agitée. Tous ces éléments caractéristiques ont contribué à une autre forme de la survie, tout en apparaissant comme faisant partie d’un mécanisme ordinaire.

Le récit de Monénembo déploie, également, une sorte d’intrigue meurtrière ; s’inspirant même du roman policier où le suspense saisit une grande place. C’est pourquoi le lecteur doit découvrir pourquoi Tierno adulte ignore tout ou presque de sa mère, et comment Ignacio Aponte, bien après la visite de Tierno sur l’île maternelle, parvient à éclairer celui-ci sur sa propre vie : « Il a planté le décor, préparé le scénario et réparti les rôles sans rien demander à personne ».

C’est ce caractère de suspens qui explique probablement la narration en forme épistolaire qui semble donner à ce texte sa forme compartimentée : le personnage Ignacio Aponte est présenté comme un guide touristique habile à dérober des touristes occidentaux ; puis la narration romanesque prend la posture d’une vertu : patience morale–et enfin, le lecteur finit tant bien que mal par reconstituer tout le scénario et fermer ainsi les compartiments.
L’histoire raconte à la fois le pèlerinage infructueux de Tierno et l’intrigue dont celui-ci est la proie – les acteurs impitoyables de cette intrigue jouant des rôles de bienveillants dans la version pèlerinage. Ce séjour de Tierno dans une Havane qui, selon le narrateur, se résume à un triptyque : les filles, le rhum et la salsa, cette dernière étant admirablement bien décrite avec des citations littéraires et même musicales.

En fait, le lecteur distingue Tierno Diallovogui (étranger), visitant un Cuba opaque ; puis, il fait la découverte d’Ignacio Aponte (autochtone), percevant clairement les composantes d’une terrible histoire dans laquelle Fidel Castro est impliqué. Voici, en somme, l’itinéraire d’un Guinéen qui a fait le voyage inverse dans l’île des Caraïbes après la Révolution cubaine.

 

Notes
1. Tierno Monénembo est un des auteurs les plus importants de la littérature africaine d'aujourd'hui. Il a reçu le prix Renaudot 2008 pour Le Roi de Kahel. Son dernier roman, Le Terroriste noir (2012), a rencontré également un vif succès auprès d'un grand public. Né en 1966 à Pointe-Noire (Congo), Alain Mabanckou se décrit comme Congolais de naissance, francophone de nature et Américain d'adoption. Il découvre la littérature au lycée en lisant les poètes romantiques, puis des romanciers comme Joyce ou Céline. Après des études de Droit en France, il entre comme juriste à la Lyonnaise des eaux, et publie des recueils de poèmes. Son premier roman s’intitule Bleu Blanc Rouge (1998), et son premier succès, African psycho (2003). En 2002, Alain Mabanckou devient professeur de littérature francophone à l'Université du Michigan où il enseigne en français et en anglais. En 2005, son roman Verre cassé figure déjà dans la dernière sélection du Renaudot et obtient plusieurs récompenses, dont le Prix RFO du roman. Après trois ans dans le Michigan, Alain Mabanckou rejoint la prestigieuse Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Il y enseigne actuellement la littérature comparée. Le lundi 6 novembre 2006, le prix Renaudot 2006 est attribué à Alain Mabanckou pour Mémoires de porc-épic. Ses productions les plus récentes sont les romans : Black Bazar (2009) et Demain j’aurai 20 ans (2010), un recueil de poèmes : Tant que les arbres s'enracineront dans la terre (2007), un essai : L' Europe depuis l'Afrique (2009), et un livre pour jeunes : Ma Sœur Etoile (2010).
2. Août 2006 aux Éditions du Seuil.
3. Seuil, Novembre 2015.
4. Propos de l’auteur lors de sa présentation de son roman à la FNAC.

 

Auteur

Kahina Bouanane -Nouar

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 12, N°01 - Mars 2016