Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Le 18 octobre 2015, s’est éteint Gamal el-Ghitani, l’une des grandes figures du monde des lettres arabes et africaines. Égyptien, el-Ghitani appartient à la génération dite de la révolution (Jil El Thaoura) (1960). En saluant l’avènement de la prise du pouvoir par les Officiers Libres dont elle y vit un nouvel horizon plein d’espoirs, cette génération a vécu avec passion les moments forts du régime de Nasser avant de souffrir de ses déboires, et subir, peu de temps après, les dérives de son successeur Anouar Es-Sadate, et le désenchantement du temps de Moubarak.

Tapissier à l’origine, el-Ghitani fit son entrée dans l’écriture en exerçant le métier de journaliste. En ce début de carrière, il connut les affres de la prison pour avoir critiqué le régime de Nasser. Sorti après quelques mois de détention, stigmatisé et déterminé, il couvrit en tant que correspondant de guerre du journal Akhbar El yawm, la guerre d’usure 1967-1970, celle d’octobre 1973 et le conflit irako-iranien. Marqué par les bouleversements qu’a connus la région et sa déception des régimes arabes, il en garda des souvenirs indélébiles qui n’allaient pas sans inspirer la plupart de ses ouvrages, soit directement comme dans « Resalât el Ba’ir fi el Masa’ir », (Épitre des destinées), paru en 1989, soit par allégorie comme « Shat al-Mâdina » (Les Délires de la ville), publié en 1991. A l’instar des écrivains de sa génération, el-Ghitani fit son initiation littéraire dans la nouvelle. Ce genre littéraire très convoité, alors, offrait aux nouveaux écrivains imprégnés de l’idéologie du changement un moyen d’aborder le réel dans une dimension métaphorique sans tomber dans le discours. El-Ghitani ne fait pas exception à cette règle puisqu’il publia un recueil de nouvelles intitulé « Awrak Shab asha mundhu alfa am » (Carnets d’un jeune homme qui vécut il y a mille ans) en 1969. Mais il ne s’arrêta pas à ce genre. Et comme si cette forme a été un champ pour forger son style, elle lui ouvrit le genre romanesque comme nouvelle perspective lui permettant de sonder l’Égypte, ses contradictions et ses douleurs sans cesse ravivées par les régimes autoritaires qui se sont succédé. Toutefois dans cette forme d’écriture, il n’usa pas du même style comme son maitre et ami Najib Mahfoud, mais il en explora un autre, complètement nouveau, en puisant des formes jusque-là non utilisées et un langage qui semblait tombé en désuétude dans la culture mystique et les chroniques anciennes. Sans conteste, l’œuvre qui a marqué la vie littéraire d’el-Ghitani est « Zayni Barakat », parue en 1974 et publiée par les éditions du Seuil en 1985 ; ensuite vient « Les Illuminations ». Nous pouvons en citer d’autres comme « La Mystérieuse affaire de l’impasse Zaafarani », mais ces deux romans nous paraissent les plus importants. Eu égard à leurs types de narration et leur structure, nous avons estimé utile de s’y attarder pour montrer comment el-Ghitani s’est singularisé dans sa génération en empruntant un nouveau sentier. Ceci pour revaloriser le patrimoine culturel et religieux que les sociétés arabes et musulmanes et même africaines partagent afin d’échapper aux canons usités par la plupart des romanciers contemporains et rendre compte, ainsi, de la réalité de l’identité égyptienne, à travers le vécu de l’homme dans toute sa complexité.

Le roman de « Zayni Barakat » est une critique acerbe des régimes policiers arabes. L’histoire se passe au Caire sous les Mamelouks, les derniers mois de l’anhégirien 922, correspondant à l’an 1517 de l’ère chrétienne. Elle relate l’avènement de Zayni Barakat ibn Moussa, désigné Grand Censeur de la ville du Caire à la place d’Ali ibn el-Goud, démis de ses fonctions et condamné à mort par le Sultan, non sans avoir subi le supplice qui consistait à l’exposer à l’opprobre populaire en le faisant monter à l’envers sur un âne blanc dont on a coupé la queue. Dès sa prise de fonction, Zayni Barakat commença à remettre en cause certaines pratiques iniques imposées par son prédécesseur déchu à la population du Caire. Il proposa ainsi au Sultan la suppression de la gabelle impôt frappant le sel, l’instauration d’un nouveau système de mesures et de poids, le respect des prix concernant des denrées, et surtout l’installation des lanternes pour éclairer les rues dans le but de dissuader les voleurs et les soldats mamelouks de commettre, à la faveur de la nuit, leurs méfaits contre les habitants du Caire. Ces dispositions ne semblaient pas plaire aux commerçants de la ville, aux émirs et au chef de la police secrète qui s’empressèrent tous de demander au Sultan de les rapporter en présentant des arguments assez fallacieux.

Usant de plusieurs symboliques à travers le contrôle des poids, la circulation des biens à l’intérieur de la cité et la protection des plus démunis, el-Ghitani met en jeu plusieurs personnages dont les référents renseignent sur la nature du régime, ses équilibres et les instruments sur lesquels il s’appuie pour se maintenir et briser ses opposants.

En premier, Zayni Barakat parait être concurrencé par Zakaria ibn Radhi, chef de la police secrète. À l’origine d’une architecture sécuritaire basée sur un réseau d’agents infiltrés dans toutes les couches sociales et nichés dans les moindres recoins de la société, le système construit par Zakarya semble tenir la population du Grand Caire qui le redoute et tremble à la simple prononciation de son nom. À l’écoute du moindre chuchotement que ses oreilles interceptent même à travers les murs des maisons, le chef de la police secrète a mis en œuvre un système de torture dans la Citadelle et d’autres lieux de détention d’où personne n’est ressorti vivante. Dans ce roman, les deux personnages semblent entrés en compétition bien que Zakaria dépend de Zayni Barakat. Dans sa hantise de vouloir tout surveiller, le premier n’a pas hésité à espionner le grand Censeur en fouinant dans sa vie pour y trouver des failles, pour en user au cas où son chef découvrirait un jour la tragédie vécue par des milliers d’innocents qu’il avait fait exécuter à l’insu du Sultan. À la fin, et face aux armées ottomanes qui marchent sur l’Égypte, les deux personnages sont arrivés à s’entendre pour protéger le Pouvoir en place. C’est pour dire que les Etats, devant une menace externe, relèguent au second plan le respect du droit et de la liberté pour s’en tenir uniquement à la sécurité.

A ce binôme Zayni Barakat-Zakaria ibn Radhi, qui structure l’évolution du roman, el-Ghitani ajoute d’autres personnages qui jouent un rôle important dans l’intrigue en apportant dans leurs relations très troubles avec les deux figures principales une dimension tragique à l’œuvre. Parmi ces personnages, Saïd el Gohainy, étudiant à El Azhar, de condition modeste, est un idéaliste déchiré, en quête de vérité dans la cité et soucieux pour la liberté de ses habitants. Ce faisant, il est devenu l’ennemi de Zakarya ibn Radhi qu’il fit surveiller jour et nuit. Mais face à la haine que le chef de la police secrète nourrit à son égard, il est très proche de Zayni Barakat qu’il croise chaque fois que ce dernier rend visite au vénérable Cheikh Abou Sooùd à El Azhar. A l’opposé de Saïd, se trouve un autre étudiant qui, ignorant jusqu’à sa mère venue de la campagne pour le voir, accepte de devenir l’indicateur du chef de la police, surveillant de près les étudiants d’El Azhar et ses Cheikhs. En plus de ces deux personnages aux destins opposés, interviennent dans la fresque de l’écrivain les vénérables Cheikhs tel Abou Sooùd et d’autres personnalités religieuses, des éclaireurs de conscience. Tous ces personnages se retrouvent liés entre-deux dans une relation qui divise certains et rapproche d’autres.

Cependant, en dehors de ces acteurs impliqués dans les événements qui secouent le Grand Caire, à la veille de sa prise par les Ottomans, el-Ghitani introduit deux figures particulières : le Vénitien Viasconti Gianetti, voyageur en visite au Caire et Abou Iyas, chroniqueur égyptien du XVIe, auteur de « Badaie Al-Zouhour Fi Waquie Al-Dohour » (Les splendeurs des chroniques des époques). Bien que ces deux derniers se situent en dehors des actions, ils racontent chacun à sa manière les événements qui secouent la cité du Caire dans un jeu à double voix. Ce qui veut dire, que tout en rapportant les faits, ils dévoilent leurs perceptions des crises du moment et exposent leurs interprétations des faits.

De l’avis de la critique littéraire au temps de sa parution, « Zayni Barakat » marque le talent d’un grand romancier. Toutefois, cela ne tient pas uniquement à l’architecture réussie du roman, mais aussi à son type d’écriture. Usant d’une langue dénudée de toute fioriture, el-Ghitani fait son choix dans une voie singulière en empruntant du langage des soufis sa construction lexicale et ses formes stylistiques.

Ce trait dans l’œuvre d’el-Ghitani connaitra un développement prodigieux jusqu’à frôler l’ésotérisme dans« Les Illuminations », ouvrage qui couronna un travail romanesque entamé depuis plusieurs années. Cette grande œuvre se caractérise par trois aspects essentiels.

D’abord, le contenu. De retour d’un voyage, le narrateur (l’auteur) apprend la mort de son père. Affligé par cette perte cruelle, il s’imagine devant un divan, tribunal imagé, qui lui permet d’échapper à l’emprise du temps et de l’espace. Voyageant d’illuminations en illuminations, dans une forme d’extase, il revit son père, un fellah humble, le martyr Hussein, symbole de la souffrance et du sacrifice, et Gamal Abdel-Nasser, « celui qui a commis de grandes erreurs, souligne l’auteur, mais était toujours du côté des déshérités ». En dernier, pénétrant à l’intérieur du cosmos, il interroge, entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, la mémoire des herbes, des pierres, et cette partie de la terre égyptienne située sur les rives du Nil, que les pieds de son père avaient jadis foulée. « Les Illuminations », roman traversé par un perpétuel questionnement sur la mort, est né d’un contexte où les souffrances personnelles de l’auteur se sont confondues avec celles de l’Égypte, éprouvée par le règne du président Sadate et la signature des accords du Camp David dont l’intelligentsia vit une trahison à la cause arabe et palestinienne. Travaillé sur un fond constitué des deux patrimoines, pharaonique et islamique, deux sources qui ne cessent d’irriguer la culture égyptienne, le livre des « Illuminations », loin de s’identifier à la démarche proustienne, use de la mémoire tout en restant dans la fiction façonnée par une imagination imprégnée de soufisme.

Ensuite, comme deuxième aspect, el-Ghitani a emprunté une autre voie caractérisée par les résurgences du passé, et commencée avec le roman « Les poussières de l’effacement ».Cette forme est construite à partir des réminiscences des patrimoines littéraire, architectural et culturel de l’Égypte, scintillements qui, dans les moments de joie ou de douleur, surgissement de la mémoire de l’auteur et viennent s’ajouter à d’autres images et perceptions, pour constituer ensemble une configuration transgressant le temps. De toute évidence, si la forme choisie dans la structuration de ses romans, particulièrement dans « Les Illuminations »,renseigne sur les influences réelles qu’auraient exercé sur lui de grands auteurs de la littérature mondiale, tels que Melville, Faulkner, Dostoïevski et Dino Buzzati ; elles montrent aussi son imprégnation de l’écriture soufie dont il tire l’usage d’un mix bâti sur l’histoire, les versets coraniques et les paraboles, le tout rythmé par un fond poétique.

Le troisième et dernier aspect renvoie à l’écriture d’el Ghitani. L’auteur a déclaré dans plusieurs occasions que son maitre à penser n’est autre que Mohiédine Ibn Arabi, auteur des Ouvertures Mecquoises, œuvre monumentale se rapportant aux théophanies et dont l’auteur s’est inspiré dans « Les Illuminations ». Pareillement à l’écriture mystique marquée par l’extase, le style d’el-Ghitani se caractérise par des ruptures - narratives, poétiques et parfois même lyriques. Sans pour autant s’enfermer dans un cadre herméneutique, el-Ghitani use de mots simples, d’une syntaxe forgée dans l’esprit soufi qui permet de poser les questionnements fondamentaux ayant trait à l’angoisse devant le temps et la mort.

Indéniablement, el-Ghitani, mûri à la suite des épreuves personnelles, de son expérience en tant qu’écrivain muni d’une grande culture, fruit d’un travail de longue haleine à travers ses pérégrinations dans les patrimoines pharaoniques et islamiques, nous présente« Les Illuminations » comme le couronnement d’un long parcours. En arrivant à créer sa propre voie tant dans l’enracinement de la littérature dans le socle culturel et religieux d’une nation que dans la qualité intrinsèque de l’écriture, el-Ghitani fut consacré par les critiques littéraires comme un grand romancier. Et c’est à juste titre qu’il fut décoré en 1987Chevalierde l’Ordre des Arts et des Lettres par la France, reçut en 2005 le prix Laure Bataillon pour la meilleure œuvre de fiction traduite dans l’année ; et en dernier, il recevra en 2007, dans son pays, le prix national égyptien de littérature, avant que ne lui soit décerné en France en 2009 le prix du meilleur Roman arabe.

Toutefois, il convient de souligner que la renommée d’el-Ghitani dans le champ de la littérature arabe, africaine et mondiale, n’est pas réductible à sa qualité de romancier, bien que ce soit grâce à cette dernière qu’il ait pu se hisser au rang de grand écrivain. C’est grâce aussi à ses contributions dans le partage et la diffusion des articles dans le monde des arts et des Belles lettres, des écrits portés par la renommée revue Akhbar El Adab créée en 1970 par Ezzat el Kamhaoui et dont il devint le rédacteur en chef en 1993. Et telle une source, malgré la sécheresse et les secousses telluriques, il ne cessa d’irriguer cet espace, en dépit de ses charges administratives, en abordant plusieurs sujets dans la littérature arabe. Animé par la même veine qui l’a conduit à s’immerger dans le passé de la société pour rechercher dans les replis de la mémoire des matériaux pouvant exprimer les angoisses de la société égyptienne dans une dimension esthétique universelle.

Cet article ne saurait reprendre totalement le parcours littéraire de Gamal el-Ghitani. Comme tout grand romancier, il restera indépassable dans sa manière d’écrire et de nous communiquer nos joies et nos douleurs. C’est pourquoi, par cette halte dans la vie d’el-Ghitani, nous voulions lui rendre hommage avec une grande considération pour son art et aussi une prière pour son âme.

Principales œuvres romanesques citées

-Al Zayni Barakat (Zayni Barakat), 1ère Edition, Damas, 1971, 2ème Edition, 1974, Beyrout. Traduction française, Paris, Éditions du Seuil, 1985.

-Waqa’i hârat al-Za’farani, (La mystérieuse affaire de l’impasse Zaafarani), le Caire, Éditions Dar El Thakafa el Jadida, 1976. Pour la traduction française, Paris, Éditions Sindbad, 1997.

-Kitab El Tajalliât, (Le livre des Illuminations), le Caire, Éditions Dâr el-Churuq, 1983.Pour la traduction française, Paris, Éditions du Seuil, 2005.

-Dafatir el Tadwin, (Les Poussières de l’effacement), le Caire, Éditions Dar el Churuq, 2005. Pour la traduction française, Paris, Éditions du Seuil, 2008.


Auteur

Kedidir Mansour

Pagination

18 - 19

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 12, n°02 - Septembre 2016.