Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

La dernière nuit du Raïs  par Yasmina Khadra
Éditions Julliard, Paris, 2015, 216 pp, ISBN numérique : 9782260024255, 18 €.

À son compte plus d’une dizaine de romans, Yasmina Khadra est un écrivain algérien prolifique. De la période du terrorisme en Algérie dont il a tiré ses premiers romans, Yasmina Khadra s’est intéressé à la guerre civile en Afghanistan, au conflit israélo-palestinien, à la guerre en Irak et dans d’autres contrées. Des hirondelles de Kaboul, deL’attentat, roman considéré comme une œuvre majeure, aux sirènes de Baghdâd et à Cousine K, la guerre a toujours constitué le fond de ses trames romanesques. C’est pour dire comment cet auteur, en choisissant un tel sujet, a voulu nous relater le déchirement et la souffrance des êtres humains pris dans l’engrenage de la violence. Fidèle à ses propres motivations, il nous amène cette fois-ci en Libye pour partager avec lui, dans son livre La nuit du Raïs, les derniers moments vécus par le dirigeant Mouammar Kadhafi.

Lire et étudier ce roman présente un double intérêt :

- En premier, il s’agit d’une œuvre qui traite d’une fin de règne d’un dirigeant arabe et africain dont l’image renvoie à la dictature, aux violences massives des droits de l’homme et à la misère de la population, alors que l’État engrange des rentrées massives provenant de la vente de pétrole et du gaz.

- En deuxième lieu, l’auteur nous dresse le portrait d’un autocrate obnubilé par le pouvoir et tel un héros dans la tragédie grecque, il avance inexorablement vers sa mort.

Dans La dernière nuit du Raïs, les événements du récit débutent dans la nuit du 19 au 20 octobre 2011 à Syrte, ville natale du leader.

Tout en restant rivé à un contexte historique précis, Yasmina Khadra a construit le discours de son roman à la première personne. Utilisée par plusieurs auteurs avant lui, cette technique permet d’entrer dans la peau du personnage pour faire ressortir ses pensées et ses fantasmes et d’explorer les profondeurs de la personne humaine. Toutefois, cette technique n’est pas la seule à être utilisée. À travers la voix du narrateur, il nous semble que l’auteur se sert pour introduire ses personnages, notamment le dirigeant Mouammar Kadhafi, maintenir l’évolution des événements, tisser les liaisons nécessaires entre les chapitres et de veiller à l’équilibre dans la structure d’ensemble du roman.

Ainsi, Kadhafi est présenté tel un homme intelligent, doté d’une mémoire exceptionnelle. Puis, le narrateur commence par relater les évènements marquants la vie du Raïs, de son enfance malheureuse à l’apogée de son pouvoir « A-t-il oublié le Bédouin que je suis, le seigneur des humbles et le plus humble des seigneurs qui saura trouver l'aisance dans la frugalité et le confort sur un simple banc de sable ? Enfant, j'ai connu la faim, la culotte rafistolée et les savates trouées, et j'ai longtemps traîné pieds nus sur les cailloux brûlants. La misère était mon élément. » (p. 09)

Remontant à sa jeunesse, puis au début de son règne et de ses amnistiants d’autorité et de pouvoir, il tient, pris dans le délire, les propos suivants : « Qui n'aurait pas encensé Mouammar, tombeur des monarques et chasseur des aigles, le Bédouin du Fezzan sacré Raïs à l'âge de vingt-sept ans ? » (p. 71)

A plus d’un titre, l’Histoire de l’Afrique qui a toujours nourri les projets les plus inimaginables du dirigeant libyen, retiendra le déroulement des faits à l’origine de la chute de son régime et sa mort tragique.

La nuit du Rais est une nuit mouvementée. De graves événements eurent lieu : aux incessantes manœuvres militaires et au charivari des courtisans désemparés, surgissent des pensées qui virevoltent dans la tête du Guide et, le bernant un instant de rêve, comme un brin de lumière furtif et éphémère, elles le taraudent de mauvais souvenirs et le tourmentent de cauchemars

À la fin, tombant dans les mailles de son propre filet avec qui il a enserré toute une nation, Kadhafi prend la direction de la ville de Syrte, poursuivi par les rebelles de Benghazi. Escorté par les hommes de son fils le colonel Moutassim, responsable de la défense de la ville, il se cache dans une école désaffectée, située au district 2 de Syrte. Cette ville où le guide a vu le jour devient en dernier son lieu de refuge. En somme, il s’agit d’un repère symbolique qui a joué un rôle important dans la vie de Kadhafi au point où on ne peut dissocier son parcours politique de son évolution. Dans cette fuite vers la mort, l’on est amené à s’interroger sur l’issue des dictateurs qui, longtemps aveuglés par le pouvoir, le deviennent plus encore lorsqu’ils sont acculés par des révoltés. Dés lors, ne sachant même pas organiser leur fuite, ils succombent dans la perte de tout sens. Et c’est ainsi, qu’abandonnant son palais, il fuit en compagnie de ses derniers fidèles : le chef de garde Mansour Dhao, l’infirmière Amira l’amazone, le général Abou Bakr Younes Jaber, le lieutenant-colonel Trid et Mostefa son serviteur, vers une destination qu’ils étaient incapable de déterminer. Ce qui montre l’ampleur de désarroi qui frappe une équipe au pouvoir. Se trouvant dans une situation critique, elle est incapable de maitriser le cours des événements alors que, paradoxalement, c’est elle qui a été à l’origine du désordre.

Pour illustrer cette marque d’aveuglement de pouvoir, Yasmina Khadra revient assez souvent sur la vie de Kadhafi. Dans ces moments d’intenses pressions, l’auteur le décrit face à son propre miroir. Se voyant en lui le chef suprême, le leader et le dirigeant le plus fort du monde entier, Kadhafi se targue encore dans un ultime soubresaut : « Moi, le frère Guide, le visionnaire infaillible né d'un miracle, que l'on croyait farfelu et qui demeure debout comme un phare au milieu d'une mer démontée, balayant de son bras lumineux et les ténèbres traîtresses et l'écume des vagues en furie. […] moi, Mouammar Kadhafi, la bête noire des tout-puissants. » (p. 06)

Regrettant de ne pas avoir quitté la Libye suite aux conseils d’Hugo Chavez, l’homme découvre que les personnes de son entourage ne lui montrent pas leur vrai visage d’hypocrisie. Devant cette profonde déception, il déplore tous ce qu’il avait réalisés pour la Libye. À ce titre, torturé par l’ingratitude, il dit : « J'ai fait d'une minable populace une nation heureuse et prospère, et voilà comment on me remercie. » (p. 72). Au terme de sa désillusion, il ressent la même appréhension par rapport à sa ville natale. « Même Syrte, la ville de mon adolescence, le berceau de ma révolution, me tourne le dos. » (p. 70) Avoue-t-il, l’esprit perdu à jamais.

Le dénouement de cette histoire s’apparente à la fin d’un personnage d’Homère. Croyant que Dieu est avec lui, il avance fatalement vers sa chute, non sans l’extase d’un délirant qui, quelle que soit la situation où il se trouve, est convaincu que Dieu est avec lui. Cela conduit Kadhafi à répéter sans cesse : « Dieu est avec moi ! » (p. 07), « Le Seigneur a décidé d'écourter mon tourment. Je savais qu'Il ne m'abandonnerait pas. Dieu n'abandonne pas ses élus.» (p. 82)

Lors d’un accrochage dans les rues de Syrte, son fils Moutassim est tué par les rebelles. Désemparé, il s’enfuit, et dans sa fuite vers l’abime, il tombe sur une grosse canalisation de drainage agricole. Croyant y trouver une cache, il ne se rend pas compte qu’il allait être repéré par les insurgés. Encerclé, il est capturé tel un brigand fugitif. Entrainé dans une rage folle, les révoltés lui fassent subir un affreux supplice avant qu’une balle ne mette fin à sa vie. Sa mort renvoie plus aux signes avant-coureurs d’une guerre civile, issue logique d’une société cadenassée plus d’un demi-siècle, que de la fin d’un régime.

Au plan de la structure, l’auteur a privilégié la voie narrative bien qu’il revienne de temps à autre sur la vie de son personnage central, lui faisant rappeler, dans les dures moments, comment il est passé d’un pauvre jeune berger du désert à un colonel de l’armée libyenne et devenir, par la suite, le Guide spirituel d’une nation, respecté et craint. Cette façon de procéder atténue la monotonie de la linéarité, mais ne permet pas à l’œuvre d’atteindre une dimension esthétique. Ce qui fait, qu’en dehors du sujet de Mouammar Kadhafi et son importance dans la mémoire collective, que ce soit en Libye, dans la région arabe ou en Afrique, le roman ne peut être qualifié d’œuvre majeure en raison de son écriture simple, incapable de traduire le déchirement d’un dirigeant aveuglé par le pouvoir, sa folie à vouloir à y rester à la tête du pays alors que la rue grondait.

Sans envolées lyriques, de monologues, de dialogues structurés, et d’emprunt à l’histoire d’un pays miné par les luttes tribales, ce qui aurait pu lui assurer une dimension esthétique, La dernière nuit du Rais reste un roman qu’on pourrait oublier sitôt la lecture achevée. A l’instar des écrivains tels que Gabriel Marquez, on aurait aimé que Yasmina Khadra nous amène à revisiter la tragédie du pouvoir pour ressentir la souffrance des hommes marchant vers leur fin inexorable.

Tout œuvre gagnerait l’universalité si elle ne sonde pas les profondeurs de l’âme humaine, raconte les sentiments des êtres pris dans les instants d’extase ou de tourmente, et permet de dire à n’importe quel lecteur, qu’en dehors des contingences, des particularismes et des multiples différences qui séparent les hommes, que telle chose peut arriver chez nous et qu’on pourrait y subir le même sort. En immortalisant ses moments forts de la condition humaine, l’œuvre accomplit la rédemption de l’homme dans l’art. En dehors de ces remarques relatives, le roman « La nuit du Rais », mériterait d’être lu et étudié d’une manière approfondie pour situer sa place dans son genre et son apport dans la littérature universelle.



Auteur

Ahmed Chernouhi

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 12, n°02- Septembre 2016.