Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

D’un pays sans frontières - Essai sur la littérature de l'exil,
Fouad Laroui, Ed. Zellige, 2015, 256 pp, ISBN 978-2-914773-66-9, 18 €.

L’auteur Marocain Fouad Laroui est professeur de littérature à l’université d’Amsterdam, romancier et critique littéraire. Il est l’auteur de plusieurs textes : D’une année chez les Français [1] , La Vieille Dame du Riad [2] , L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine [3] et Les Tribulations du dernier Sijilmassi [4] .

Dans son dernier essai intitulé D’un pays sans frontières, Fouad Laroui traite de la ‘‘littérature de l’exil’’. Il remet à jour des valeurs telles l’identité, la tolérance et le respect : des valeurs intrinsèques. Selon l’auteur : « elles sont malmenées ou mal comprises dans nos pays du Maghreb et peut-être aussi ailleurs en Afrique et dans les pays arabes » [5]. Cet ouvrage repose des problématiques ayant comme champ la littérature de l’exil, la littérature de l’immigration, où il re-trace le parcours d’un certain nombre d’auteurs qui, de gré ou de force, ont choisi de partir. Il présente une série de productions littéraires postcoloniales écrites par des auteurs « déracinés », dit-il, et qui se trouvent dans le même cas que lui. La thématique de l’exil, telle approchée par Laroui dans son ouvrage, nous fait penser à la lecture faite par la philosophe Olivia Bianchi dans son article Penser l’exil pour penser l’être [6] qui aborde l’exil en un système consistant en la privation d’un lieu propre pour un individu ou un peuple, et qui se révèle comme perte de l’origine. Mais puisque le concept d’exil inclut – en théorie – celui du retour, il est évident que l’exil de la conscience annonce également l’avenir de retrouvailles avec l’origine.

Ainsi, l'auteur semble arpenter les sentiers de la littérature de l'immigration en proposant des points de vue différents de plusieurs auteurs et de différentes nationalités, parmi ces derniers citons: Azzouz Beggag, Djilali Bencheikh, Tahar Ben Jelloun, Anouar Benmalek, Maïssa Bey, Anne Bragance, Driss Chraïbi, Hugo Claus, Maryse Condé, Fellag, Venus Khoury-Ghata, Amin Maalouf, V.S. Naipaul, Amélie Nothomb, Jan Potocki, Daniel Prévost et Boualem Sansal. Les questions sont nombreuses auxquelles l'auteur tente de répondre en comparant des positions distinctes, que ce soit l’exil qui amène à écrire ou l’écriture qui conduit à l’exil ; immigration et littérature, ces deux sujets pivots, ont bien souvent été vivement liés dans l’histoire des textes. Laroui cite et se base sur différents parcours d’auteurs qui ont vécu sur/dans l’exil. Il s’agit d’un seuil de frontière qui prend la forme d’un exutoire. Une quête identitaire qui alimente encore l’imaginaire de Laroui : une frontière où l’altérité est continuellement murée dans un ailleurs.

Dans ce même contexte exil/air(e), où la frontière tend vers une altérité bio-politique au sens de Michel Agier [7] dans son ouvrage Mur et Frontière [8] , les expériences d’exil sont vécues entièrement et longuement pour celles et ceux qui les vivent dans une « double absence » dont parlait déjà Abdelmalek Sayad (1999) : ils ne sont ni vraiment partis du lieu d’origine ni vraiment arrivés quelque part. Mais aujourd’hui, ces expériences révèlent plus encore, même si c’est de forme juste naissante : ce sont des trajets qui ressemblent de moins en moins à des odyssées. Dans une même perspective de lecture et de cheminement, il nous a paru tout aussi judicieux de citer Ali El-Kenz  [9] dans son ouvrage Écrits d’exil [10] dans lequel il décrit la société algérienne comme « un oignon que nous n’aurions jamais fini d’éplucher et où l’essentiel tient dans les épluchures, c’est-à-dire dans les différentes strates d’altérité qui recouvrent un pseudo ‘‘noyau identitaire’’ » [11] .

Fouad Laroui, lui-même issu‘‘d’un pays sans frontières’’, livre ses réflexions sur ses ‘‘semblables’’, tous ces auteurs en mouvement qui ne vivent plus sur leur terre natale ou sont attachés à un ailleurs lointain. Au fil des pages, Laroui rend hommage à la ‘‘vigueur algérienne’’ en citant Abdelkader Djemaï, Othman Bouhlal et Sadek Aïssat. Il cite aussi des référents tels que V. S. Naipaul [12] , fils d’une famille indienne de Trinidad, et traite de « misanthrope sans bagages ». Il s’agit d’un fragment de récit qui met en scène le parcours académique de cet écrivain très particulier au sens de l’auteur marocain : « C’est que Naipaul fait scandale. Il refuse les solidarités obligées. Il a la peau sombre, et alors ? Aux États-Unis, il serait classé " Noir ". Il s’en fiche. Naipaul est un individu. " Je n’ai ni maître ni rival, ni employé ni ennemi", affirme-t-il. Sans préjugés, sans dogme, il est à même d’écrire des livres vrais, selon sa propre définition ». Il semble que le choix de cet auteur n’est pas anodin, l’auteur marocain s’est en quelque sorte projeté dans le parcours de Naipaul : il est question d’un homme qui a fait un choix et notamment de son destin, il s’est mis à dos toutes les formes de fatalismes qui auraient pu l’handicaper à faire son chemin. Laroui décrit ce personnage avec un remarquable déterminisme à écrire une œuvre détachée sur son île natale, Trinidad : « C’est un individualiste acharné, refusant le groupe, refusant toute solidarité, poursuit Fouad Laroui. Il ne craint pas d’aller jusqu’au bout de sa logique : selon lui, le Noir américain n’a rien à dire s’il entend ne parler que de sa négritude, c’est-à-dire ce qui le lie à d’autres hommes. Il n’y a au fond que des questions personnelles. C’est sans doute pourquoi cet homme qui a scié ses racines n’a pas participé au débat sur la négritude et l’Occident ou sur l’orientalisme »[13].

Fouad Laroui évoque, également, Amélie Nothomb et Albert Cossery et revient de manière récurrente à l’un de ses auteurs préférés, Driss Chraïbi [14], comme pour lui rendre hommage. Il fait aussi des commentaires sur quelques figures emblématiques d’Afrique subsaharienne: il rappelle des ouvrages de Henri Lopès avec son Dossier classé [15] , Mongo Beti avec Trop de soleil tue l’amour [16] et, aussi, Stanislas Spero Adotevi [17], auteur de Négritudes et négrologues, avec le roman de brûlot africain paru en 1972 afin de défaire le concept de ‘‘négritude’’ , roman réédité en 1998 en le remettant ainsi à jour avec Le Castor Astral.

En fait, Laroui retrace le parcours d’Adotevi comme un ‘‘anti-Senghor’’, ce qui lui a permis de reprendre les grandes lignes qui ont jalonné la thématique de la négritude : « La fierté d’appartenir à une civilisation africaine, la nécessité de se libérer des modèles européens, une foi profonde dans le destin de l’Afrique » [18]. Ensuite, il cite un autre passage qui semble avoir attiré son attention tout particulièrement dans le texte d’Adotevi : « Bon. Adotevi a reconnu les mérites de la négritude. On l’entrevoit presque : rapide inclinaison du buste. Alors il passe à ce qui est réellement le cœur de sa querelle. En un mot : les définitions du Nègre sont métaphysiques. Elles ne veulent rien dire. C’est aussi simple que cela. Armé de cette conviction, il débusque partout les perles, les sophismes, les apories. C’est un bêtisier monumental qui s’élabore sous nos yeux. C’est aussi le coup d’envoi du festival anti-Senghor »[19].

C’est ainsi que s’achève le circuit littéraire de Fouad Laroui, permettant de reprendre avec lui les grandes figures littéraires qui ont marqué la littérature d’immigration (et d’exil) dans un parcours chaotique mais Ô ! Combien réconfortant pour certains, notamment, pour cet auteur qui semble trouver une quiétude dans son exil choisi. Ce qui lui fait dire que le migrant dans son parcours difficile et douloureux apporte un autre souffle à la littérature.


Notes

[1] Ed. Julliard, 2010.

[2] Ed. Julliard, 2011.

[3] Ed. Julliard, 2012, Prix Goncourt de la nouvelle.

[4] Ed. Julliard, 2014, Prix Jean-Giono .

[5] Fouad Laroui, D’un pays sans frontières , Ed. Zellige, p. 42.

[6] Le Portique-Revue de philosophie et de sciences humaines, 2005.

[7] Anthropologue et directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), puis directeur d’études à l’EHESS. De 2005 à 2009, il coordonne « Asiles », un programme de recherches sur les réfugiés, sinistrés et clandestins dans le monde. Il a notamment publié Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire (Flammarion, 2008), Le Couloir des exilés. Être étranger dans un monde commun (éditions du Croquant, 2011) et a coécrit avec Sara Prestianni « Je me suis réfugié là ! » Bords de routes en exil (Donner Lieu, 2011).

[8] Revue Hermès, n°23, 2012.

[9] Sociologue algérien , Professeur à l' Université d'Alger puis à l' Université de Nantes .

[10] Casbah Editions, Alger, 2009.

[11] Ibid ., p. 80.

[12] Prix Nobel de littérature obtenu en 2001.

[13] Fouad Laroui, D’un pays sans frontières, op. cit ., p118.

[14] Auteur marocain des années 1950, figure fondatrice de la littérature moderne marocaine.

[15] Ed. Seuil, 2002.

[16] Ed. Julliard, 1999.

[17] Philosophe béninois.

[18] Fouad Laroui, D’un pays sans frontières, op. cit ., p. 198.

[19] Ibid ., p. 209.

 

Auteur

Kahina Bouanane-Nouar

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Africa Review of Books /Revue Africaine des Livres

Volume 12, n°02- Septembre 2016.