Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Americanah, par Chimamanda Ngozi Adiche,
Traduit de l'anglais (Nigeria) par Anne Damour.
Ed. Gallimard, Paris, 2014, pp. 1171 (pour la version électronique), ISBN : 9782070142354.

Si l'on devait dégager une thématique, qui nous permet de formuler une quelconque appréciation du roman de Ngozi Abiche, il serait, sans conteste, celui de la vie. La vie telle qu'elle se décline sous les différentes nuances de l'ébène. À travers une prose suave, on apprend que « noir » est la couleur de l'amour, parfois interdit ; du bonheur, souvent compromis ; des fantasmes réalisés; des désirs inassouvis. Bref de l'existence, de la vie dans sa forme la plus plate et la plus banale qui soit.

Noir, à défaut d'être seulement un teint, est aussi un ton, un mode d'être, une philosophie et une identité.

Il est toujours très difficile de faire une recension d'un roman. Fournir une réponse à la question « de quoi le roman parle-t-il ? », serait la solution la plus facile, seulement Ifemelu nous apprend qu'il n'est rien de plus contrariant que de demander cela à un lecteur, pourquoi les gens se la posent-ils si souvent ? Se demande le personnage principal d' Americanah, « comme si un roman devait parler d'une seule chose » (p. 479), pense-t-elle avec raison d’ailleurs. De par les thèmes qu'il aborde, ce livre d'une grande richesse, traite de « choses » multiples. L’auteure évoque à travers le récit d’une vie ordinaire d’une adulte étudiante aux États-Unis, la lutte des migrants qui cherchent à s’adapter au nouvel environnement. Pour ce faire, elle montre comment ces personnages dans leur survie ont emprunté de leur pays d’origines les rites d’initiation et un mode de vie communautaire et tribal. Cette situation les met directement en conflit avec les impératifs de la société américaine. Celle-ci même qui place les Blancs au sommet de l'échelle hiérarchique, reléguant par là même les Noirs américains à la place la plus inférieure. C'est du moins ce que nous pouvons lire dans une chronique intitulée « Comprendre l'Amérique pour les Noirs non américains : Le tribalisme américain » (pp.468-470). De ce fait l'auteure se veut avant tout observatrice critique d'une société prétendument évoluée, et l'analyse à travers le prisme de sa société d'origine. Un va-et-vient continuel entre les États-Unis et le Nigeria nous accompagne tout le long du roman, nous incitant à palper l'écart flagrant entre les deux sociétés, les deux cultures et les deux modes de vie.

L'impression que nous pourrions avoir, en parcourant les premières lignes de ce livre, c'est qu'il s'agirait d'un énième roman sur la détresse des immigrants, un nouvel épisode sur le déracinement. Fort heureusement, les romanciers africains sont loin d'être si prévisibles. Et en cela, réside toute la fascination que l'auteure d'Americanah pourrait nous arracher. De par la capacité dont elle est porteuse de se défaire des clichés, qu'on se détrompe, « les femmes africaines ne sont pas une, mais diverses », même si dans le regard du blanc elles se ressemblent toutes comme le fait dire Ngozi Abiche à l'un des personnages. Se contentant ainsi de porter un regard critique de deux cultures, aussi éloignées l'une de l'autre, tout en soulignant les divergences. Car en effet, l'identité « Noire » n'est pas vécue de la même manière que l'on soit au Sénégal, en Algérie ou aux États-Unis d'Amérique. Elle peut être subie ici, assumée là-bas ou violemment revendiquée ailleurs. Le choix même de la sémantique liée à l’éventail identitaire, employée par l'auteure n'est nullement anodin.

Chaque expression et chaque qualificatif est soigneusement élu pour servir les différentes représentations des « identités » que « l'être noir » pourrait avoir. Nous apprenons ainsi qu'Americanah est un sobriquet, qui au Nigeria est utilisé pour qualifier ceux qui, après une courte escapade étasunienne, reviennent « avec des manières affectées, faignant de ne plus comprendre le yoruba [le parler local], bredouillant un r à chaque mot d'anglais » (p. 163). La différence qui existe entre « Afro-Américain » et « Américain-Africain ». Si le premier désigne les noirs américains de naissance, le second serait le qualificatif qu'on donne aux africains happés par la culture états-unienne, soit les Américains d'adoption.

C'est aussi un roman sur le rapport au corps, sur l'estime de soi. Ce n'est pas par hasard qu'une grande partie du roman se déroule dans un « salon de nattage (de coiffure) ». L'auteure fait de ce lieu une tribune où sont débattues en toute liberté les interrogations existentielles portées par les ressortissantes africaines en Amérique. Avec raison, le salon de nattage nous est présenté comme autant un espace-compromis - Foucauld préférerait le désigner comme un « hors-lieu » - qui bien qu'il se trouve aux États-Unis, celui-ci est régi par des règles africaines, animé par des acteurs de l'Afrique. Un lieu où il n'y a nul place à la nationalité, ni à la tribu, et encore moins à la religion. Où seul l'attachement à l'Afrique et à ses valeurs prime, fédérant par là même la Nigériane d'avec sa « sœurs » sénégalaise, congolaise, etc [1].

C'est aussi dans le salon de nattage où l'on fait, tout en appréciant un « bon » film Nollywoodien[2], le procès du capitalisme, du politiquement correcte, de l’hypocrisie si joliment maquillée des sociétés dites évoluées, et le lieu où on maîtrise mieux que nulle part l'Afrique et ses nuances : « Où vit-elle ? [demande Ifemelu à sa coiffeuse, l’interrogeant sur sa sœur]

- En Afrique.

- Où en Afrique ? Au Sénégal ?

- Au Bénin.

- Pourquoi dites-vous Afrique au lieu de citer simplement le pays ?

- Tu connais pas l'Amérique. Tu dis Sénégal et ils disent c'est où ? À mon amie du Burkina Faso ils demandent, votre pays c'est en Amérique latine ? » [Souligné par M.S.] (p.39)

Le salon de nattage est également le lieu où se fait l'initiation des jeunes filles fraîchement débarquées des différents pays africains au « savoir-vivre » américain, où on apprend que si l'on doit faire long feu dans son métier de caissier, de tailleur ou de coiffeur, on doit se comporter comme le ferait un Américain, soit de se montrer aveuglément dévoué envers son client. La dévotion au client « ce faux brillant des apparences », on se doit de l'accepter, de l'épouser même (p.467).

À propos de la chevelure capricieuse des femmes noires, Ngozi Abiche ne lésine pas pour ouvrir de temps à autres des parenthèses pour signifier à quel point une simple coupe de cheveux puisse être révélatrice d'une personnalité, d'une identité. On y lit ainsi en page 739, un dialogue entre deux copines qui tentent de percer le secret de la chevelure éclatante de la première dame des États-Unis : « Je me demande si Michelle Obama a des extensions, ses cheveux paraissent plus fournis à présent, et les passer au fer tous les jours doit sacrément les abîmer » se demande l'une. Et l'autre de répondre : « Tu veux dire que ses cheveux ne poussent pas naturellement de cette façon ? ».

Tandis que sur les critères de beauté, ces derniers sont loin d'être une valeur universellement partagée, « ce qui est gros pour les américains est simplement normal, nous [Nigérians] » (p. 1048).

Tout indique que l'axe assurant la structure du roman est celui de l'identité. Même si des thèmes forts de leur gravité y sont évoqués (la condition de la femme en Afrique, la corruption dans les pays sous-développés, le règne des militaires au Nigeria, etc.), la question identitaire est celle qui y prédomine, s'impose au lecteur. Il faut dire toutefois qu'il ne s'agit nullement d'un livre sur/contre le racisme, il n'est pas non plus un livre « raciste ». On pourrait être surpris par l'aisance qu'a Ngozi Abiche à lâcher le mot « race » au risque de heurter la sensibilité de certains de ses lecteurs dénués de sens de l'humour. Elle en use, elle en abuse même. Elle va jusqu'à faire tenir au personnage principal de son roman un blog qui porte sur les différences entres les races, dans le souci de faire ressortir l'authenticité des noirs. Au fil des pages, on se rend compte que son usage du vocabulaire cru des anthropologues fascistes du début du vingtième siècle, fait sur un ton sarcastique ayant pour but de réduire à sa valeur nulle la symbolique qu'un mot (noire, nègre, blanc, etc.) puisse avoir. Sa façon à elle de dénoncer l'hypocrisie des sociétés occidentales, de crier son ras-le-bol contre une inégalité biologique réprimée du bout des lèvres, contre le politiquement correcte.

Ifemelu retourne au Nigeria après quinze années d'absence. Pour maintenir son blog, elle se sent contrainte de transformer sa ligne éditoriale. La race ? D’intérêt aucun, « La race ne compte pas tellement ici. En descendant de l'avion à Lagos j'ai eu l'impression d'avoir cessé d'être noire » [souligné par M.S.] (p.1160).

Notes

[1] « Halima [l'une des coiffeuses] adressa un sourire à Ifemelu, un sourire qui, dans sa chaleureuse complicité, accueillait une sœur d'Afrique ; elle n'aurait pas souri ainsi à une Américaine ». p.37

[2] Nollywood est le vocable utilisé pour désigner la production cinématographique nigériane.

 

Auteur

Mehdi Souiah

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 12, n°02 - Septembre 2016.