La jeunesse malienne entre vulnérabilité sociale et réalisation de soi

Jeunesse malienne: entre autonomie, mobilisation et exclusion par Tiefing Sissoko, Paris, l’Harmattan, 2015, 268 pages, IBSN: 978-2-343-05411-7

 

Introduction

Voici un ouvrage collectif qui aborde une question essentielle pour le devenir des sociétés africaines, puisqu’elle touche à la catégorie des jeunes. Les auteurs des différentes contributions analysent la situation précaire et le statut défavorable de la jeunesse au Mali. A l’instar des autres pays du continent, les jeunes maliens sont confrontés aux obstacles inhérents à l’accès à une formation de qualité. Les institutions éducatives et de formation font face à de nombreuses difficultés : grèves, sortie précoce du système scolaire, échec scolaire, difficultés de mettre en place des politiques efficientes dans les établissements scolaires et pour l’insertion professionnelle. Les jeunes diplômés se trouvant ainsi sans emploi; pour survivre, ils comptent essentiellement sur la débrouillardise et l’informel.

Le travail qui nous est présenté est composé de quatre parties. La première concerne la migration des jeunes comme alternative de promotion individuelle, ainsi que ses risques et avantages. Les contributions de Mike Gadras et Mamoutou répondent à ces questions. Une deuxième partie est consacrée au parcours éducatif de formation de ces jeunes migrants. Amani Samna et Tiefing Sissoko analysent les situations de déroulement de cette formation dans les pays du nord et au Mali, ainsi les obstacles et les déterminants de la réussite. La troisième partie de l’ouvrage investit les situations d’insertion dans le marché du travail de ces jeunes. Bakari Traoré propose une cartographie des conditions de travail au Mali et en Afrique. Pierre Prud’Homme se préoccupe du rôle et la place de l’enseignement islamiques dans la prise en charge des jeunes musulmans en quête d’insertion sociale et professionnelle. Quant à Boulaye Keita, il aborde la participation de ces jeunes migrants au développement du pays. Enfin, la quatrième et dernière partie traite des questions de l’espace politique et d’expression des jeunes maliens. Dans cette optique, Lamine Savane s’interroge sur les modalités d’accès des jeunes aux partis politiques et leur représentation en leur sein. Ambroise Dakouo étudie les rapports des jeunes au pouvoir et leur perception de l’avenir. Dans le même registre, une réflexion sur les modes d’expression des jeunes des quartiers et leurs aspirations est réalisée par Lamine Bagayogo et Emile Podevin. Les réflexions et les analyses présentées dans ce livre sont issues d’enquêtes de terrains anthropologiques, et visent, deux objectifs, le premier étant relatif à la construction d’un réseau de chercheurs maliens qui prendrait en charge l’analyse des problématiques fondamentales du Mali, le second à l’analyse, par les pouvoirs politiques, des problèmes de la jeunesse et leurs résolutions.


 

Réalité de la migration de la jeunesse malienne

L’expérience des migrants originaires des anciennes colonies reste modelée par le passif colonial. Ces derniers sont confrontés à des situations de relégation et de discriminations. Leurs « mises sous soupçons » (p. 41) sont articulées autour de questions raciales et ethniques, voire de domination. Ces situations sont le produit d’une orientation politique de la migration toujours plus restrictive malgré les nouveaux contextes historiques et les évolutions, à la fois sociales, technologiques, économiques et de communication. L’importance des expulsions des migrants étrangers constitue un réel problème de société en Europe de par les difficultés auxquelles ces derniers sont confrontés. Ce phénomène qui au départ relevait du cadre familial et souvent communautaire, s’exécutait dans la discrétion, mais avec le temps il est devenu un sujet de médiatisation et de diffusion. De ce fait, l’expulsion bouleverse la hiérarchie sociale car elle provoque la « perte de droit d’aînesse » (p. 57). L’expulsé (l’ainé en général), sa famille et sa communauté subissent ainsi un traumatisme. Cette double absence physique (Sayad, 1999), au Mali et au pays d’accueil, est vécue comme un échec du parcours migratoire. L’expulsion affecte la santé mentale et influe sur l’insertion de l’expulsé dans le marché du travail. Certains se révoltent pour exprimer leur vengeance face à l’injustice dont ils se sentent victimes, tandis que d’autres s’isolent. Cela montre combien le titre de séjour dans les pays d’accueil est un élément de reconnaissance sociale et de considération dans les pays d’origine. Il détermine pareillement les rapports sociaux et procure un certain pouvoir et un traitement de faveur. Le statut de l’émigré est redéfini, en faisant de ce dernier un acteur innovateur et influent au sein de la société. En conséquence, la société au Mali a connu une reconfiguration sociale, spatiale et socioprofessionnelle en rapport avec ces migrations. Le processus migratoire a créé de nouvelles formes de sociabilité et a amené des changements apparents liés à la présence de ces jeunes en milieu urbain. Il a donné également lieu à une mutation de la hiérarchie sociale avec l’émergence de nouveaux acteurs grâce à l’appropriation immobilière, d’où une redéfinition de l’individu dans la société et des mécanismes de rupture spatiale par rapport au village d’origine ; ces jeunes dont le statut a évolué, sont devenus des mutations sociales et de dynamiques territoriales. Aussi l’accès à la propriété foncière et immobilière a donné au migrant une place de « choix », p. 178 dans la société. Il est donc considéré comme une preuve de réussite répondant à des logiques d’intérêt financier qu’à des préoccupations politiques ou sociales.

Des parcours migratoires entre ambition et obstacle : la quête de la réussite

Le processus migratoire du Sud vers le Nord revêt plusieurs formes (économique, regroupement familial, formation, humanitaire…). Les inégalités de développement, les crises politiques et économiques ainsi que les changements climatiques et environnementaux sont à l’origine de cette dynamique migratoire. Ce mouvement touche toutes les couches sociales désireuses de changer leur mode de vie et de se réaliser individuellement. Ce phénomène de migration, qui était dans les années 1950-1960 encouragé par les pays occidentaux, est devenu de nos jour un facteur de conflit. L’échec et la réussite du parcours migratoire de ces jeunes, dépend de leur ambition personnelle, de leur niveau social, et de leur appartenance et de leur statut matrimonial. En effet, les jeunes qui n’ont pas de contrainte familiale ont une certaine flexibilité dans leur mobilité estudiantine ce qui leur facilite les projections futures. Ce sont des facteurs essentiels dans le processus de motivation et d’atteinte d’objectifs tels une formation de qualité et l’insertion professionnelle. Ces facteurs liés à la recherche de la réussite restent à approfondir. Le parcours de ces jeunes maliens dans les structures de formation en France est le même que celui des Français, en ajoutant cependant que les premiers le subissent d’une façon intense, ce qui est sans doute dû aux difficultés d’intégration dans la société française en général.

La politique d’insertion professionnelle des jeunes au Mali : défis et plans d’action

Chômage et emploi précaire restent des situations fréquentes pour les jeunes au Mali et dans les pays d’Afrique où beaucoup de jeunes restent pauvres alors qu’ils travaillent. Ainsi, la probabilité d’être en insécurité alimentaire est supérieure à 50% (p. 131). Dans le contexte économique actuel de l’Afrique, une proportion importante de jeunes découragés est coupée du marché du travail soit par manque d’offre soit par absence ou insuffisance d’information. Le découragement des jeunes est massif dans les zones urbaines, à cause de la forte concurrence et de la saturation de ces marchés par une migration des jeunes ruraux en quête d’emploi. Beaucoup de potentiel humain se perd, spécialement chez les femmes qui quittent l’école plus tôt, et rejoignent moins souvent le marché du travail (p. 130). Cela pose un problème structurel d’offre de travail de formation de compétences adaptées aux attentes d’un pareil marché.

Les défis et plans d’actions à mettre en œuvre sont ainsi : déterminer les limites des programmes publics ; donner aux jeunes des opportunités de valorisation de leurs compétences, certifier les expériences des jeunes obtenues dans le secteur informel, repenser les programmes universitaires, améliorer les savoir-faire professionnelles des jeunes ruraux (potentiel encore sous-exploité), dégager de nouveaux métiers, relier les zones urbaines et les zones rurales (dans la situation malienne, le secteur rural est incontournable pour repenser la perspective économique). Il faut ajouter que cette insertion professionnelle des jeunes au Mali passe aussi par les associations islamiques. Ces dernières se positionnent comme acteurs du développement qui cherchent à réhabiliter cette jeunesse socialement et professionnellement. Par ailleurs, le rôle de ces associations illustre comment les fonctions sociales qui sont censées être assumées par l’État, sont assurées par les associations religieuses. Il montre aussi, les modalités d’instrumentalisation de cette catégorie d’âge à des fins politiques.

Expression de la jeunesse et conquête du pouvoir

Les jeunes, tout comme les femmes quoique majoritaires sur le plan démographique au Mali, restent les deux catégories sous représentées dans les assemblées parlementaires ; ils participent moins au processus électoral et sont exclus sous prétexte qu’ils manquent d’expérience. Il faut dire que ceux qui parlent au nom de la jeunesse sont des personnes de plus de 40 ans. Un déficit croissant de la participation politique du jeune est flagrante bien avant les conflits de 2012, Ce qui renvoie à la problématique de la responsabilité politique des jeunes. Il illustre non seulement une crise de renouvellement de l’élite politique mais exprime aussi le statut précaire des jeunes et des femmes en démocratie. Il met également en évidence les barrières mises par la classe politique « des séniors »      (p. 197) qui domine l’activité politique. Il éclaire les facteurs et origines de cette sous représentativité politique de la jeunesse dans les assemblées parlementaires, tels que la vulnérabilité économique, les contraintes d’ordre sociale, financière et structurelle avec la « paupérisation de la jeunesse » (p. 211), le maillage du tissu administratif par des cadres issus des grands partis et enfin la conjoncture post    coup-d’État, de mars 2012 qui n’a pas engendré des changements d’acteurs politiques. Si les idées des jeunes ne sont pas prises en considérations dans les instances de décisions, leurs préoccupations ne peuvent pas être entendues. Cette situation empêche la créativité collective à tous les niveaux et engendre une fracture sociale ; ce qui explique pourquoi 53 ans après l’indépendance, la jeunesse au Mali semble être désemparée et divisée.

Ainsi la détermination d’un espace politique de compétition électorale s’avère une tâche difficile pour les acteurs politiques jeunes, et le déséquilibre des forces entre les partis jeunes et anciens, est apparent. Cependant, ces jeunes restent ouverts au monde et développent une stratégie de négociation graduelle face aux aînés politiques. À travers cette dernière, ces jeunes visent le rapprochement avec le centre du pouvoir afin de participer à la vie de la nation en exprimant leur vision pour mettre fin à cette situation de dépendance continue. Ainsi, pour la diffusion de leur message et la mobilisation de leurs partisans, ces jeunes ont usé de réseaux sociaux et autres technologies modernes de communication.

Conclusion

L’ouvrage pose la question de la jeunesse et les problèmes de sa définition. Il tend à expliquer les limites d’entrée dans la vie adulte et comprendre la place et la participation des jeunes dans la vie sociale et politique. Le livre pose aussi la question de la compréhension et de la détermination des modèles sociaux de construction identitaire et d’entrée dans la vie adulte. Il s’interroge sur les parcours de formation des universitaires maliens et sur le sort des décrocheurs dès l’enseignement secondaire. De même, les politiques de prise en charge de cette catégorie sociale, abordent la question de la migration à travers ses limites et les avantages supposés des apports de la diaspora malienne. Les éléments présentés dans le livre amènent au constat que la crise malienne de 2012, marque une rupture historique dans la volonté de prise de parole des jeunes qui n’est que le prolongement de protestations sociales antérieures (grève des étudiants de 1980, celles des années 1990 qui ont précipité la fin du régime de Moussa Traoré). Cela traduit la reconfiguration des jeunes dans la société malienne et témoigne également de l’ampleur des évolutions des rapports des jeunes à l’autorité. Il explique de même comment des notions démocratie, autonomie, indépendance développées dans les sociétés occidentales, sont investies par la jeunesse malienne. Cette crise révèle comment les pouvoirs maliens peinent à soutenir cette catégorie de la population et à trouver un compromis : elle renseigne aussi sur les modalités d’instrumentalisation politique de la jeunesse et les manières dont elle est mobilisée.

Il faudra cependant noter que comme en témoignent différentes recherches menées ailleurs qu’au-delà des spécificités locales à chaque pays et région les problèmes posés par les jeunes ne se limitent pas au Mali. Ils tendent, comme tous les autres phénomènes de notre temps, à se mondialiser de plus en plus[1].

 

Notes

 

[1] Plusieurs travaux de recherche et publications ont été consacrés à la problématique des jeunes, leur vécu et la réalité sociale dans laquelle ils évoluent.

  • Insaniyat, Jeunes, quotidienneté et quête d’identité, n°55-56, janvier-juin, Crasc, 2012.
  • Ouvrage collectif du Gras, Récits de vie des jeunes, Université d’Oran, 2005.
  • Laurence Roulleau-Berger, Migrer au féminin, Paris, Puff, 2010.
  • Herver Cellier et Abla Rouag-Djenidi, Jeunesse, Ville et Marginalité, Paris, l’Harmattan, 2008.

 

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