Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Les Pêcheurs par Chigozie Obioma

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Serge Chauvin

Éditions de l'Olivier, Paris (France), 2016, 298 pages, ISBN : 978.2. 8236. 0536.5, 21.50euros.

 

La scène que raconte le roman se passe en 1996. Alors que Benjamin pêche au bord du fleuve Omi-Ala avec ses trois frères, Abulu, le fou, leur apprend une terrible prophétie : Ikenna, l’aîné, sera assassiné par l’un d’entre eux. Livrés à eux-mêmes depuis le départ du père, muté dans une autre ville, les frères Agwe voient leur avenir tout tracé et leur belle entente se briser. Chez Chigozie Obioma, le regard d’adulte et d’enfant de Benjamin s’y mêle. D’ailleurs, il le dit si bien à travers les propos qui suivent : « Lorsque j’y repense aujourd’hui, ce que je me surprends à faire de plus en plus souvent à présent que j’ai moi-même des fils, je comprends que c’est lors d’une de ces expéditions que notre vie, notre monde a changé. Car c’est bien là que le temps s’est mis à compter, au bord de ce fleuve qui fit de nous des pêcheurs » (p. 22).

Lieu, époque et contexte socioculturel

Quelques quinze ans après les évènements, nous est racontée l’histoire d’un effondrement. Saga familiale, ce roman d’apprentissage qui suit l’évolution de jeunes garçons privés de l’enfance. S’inspirant des tragédies grecques et shakespeariennes, Les Pêcheurs abordent la question des pères qui abandonnent les traditions, de mères reléguées à l’arrière-plan, et de frères qui s’entretuent afin de défendre leurs intérêts.

Les évènements racontés se déroulent à une époque bien précise, les années 1990. Quant à la valeur socioculturelle véhiculée, dans le milieu, on se rend compte que l’auteur met en évidence les problèmes de la société. Pour mieux comprendre les motivations de l’écrivain, il nous a semblé utile de mettre en exergue le contexte historiographique du Nigeria. En effet, après la deuxième Guerre mondiale, le mouvement nationaliste connaît une montée considérable, ce qui perturbe la vie politique du Nigeria. Libéré du joug du protectorat britannique, le pays accède à l'indépendance en 1960. En revanche, des conflits tribaux se déclarent et prennent forme en 1967 alors que la minorité ibo déclare la sécession du Biafra, une région du sud-est riche en ressources pétrolières. Une guerre sanglante ainsi qu'une famine, déchirent le pays. A la fin des hostilités, en 1970 il est réunifié. Dans le même contexte, une baisse. des cours pétroliers provoque une détérioration économique, un mécontentement de la part du peuple et une prise de conscience de réformes démocratiques. À la fin des années 1990, le pays connait des élections pluralistes[1].

Ces bouleversements politiques déteignent sur la littérature. Bouleversé par le départ de leur père, à YOLA, suite à sa mutation, l’auteur porte un nouveau regard sur lui et sur les autres. C’est par le biais d’une telle configuration énonciative, que Chigozie Obioma dépasse les frontières de l’écrit et construit un récit dont l’enjeu principal est de vouloir changer les choses. Ainsi, la structure du conte, marquant l’enracinement dans sa culture (Le Nigeria), appelle une transgression d’un interdit (la pêche dans le fleuve était prohibée). Ce qui revient à dire que l’auteur définit de la sorte le changement nécessaire du regard que l’on doit porter sur la littérature Nigérienne aujourd’hui. Dans cette œuvre, le romancier développe la double transgression et les superstitions qui mènent à une Resémantisation existentielle. Pour lui, cette attraction sacralisante du fleuve Omi-Ala fonctionne comme un déclic. L’auteur couche ses souvenirs sur le papier. Il veut revisiter sa jeunesse et célébrer les valeurs et les principes oubliés, lui qui rejette farouchement le nouveau deal de la société. Son souvenir et des pérégrinations de sa famille vont enclencher ceux du lecteur. La lisibilité de ce regard nouveau apparaît dans le discours controversé et nostalgique que le présent accentue. Il est clair que la découverte de cette femme morte et dont le corps était mutilé « Tout près de l’endroit où nous péchions » disait l’auteur » (p. 23), déclenche une volonté de resémantiser sa propre existence. Aspirant à un meilleur équilibre de vie, l’écrivain remet en cause ses choix concernant sa vie intime, sociale et professionnelle. Il suscite le dépassement d'une difficulté relationnelle perçue comme invalidante ou paralysante, provoquant la prise de conscience d'attitudes compensatoires et aliénantes autour d'un manque.

Sachant que le personnage central est mis en situation de crise en raison des changements sociaux et culturels l’auteur transpose ses propres déchirements. Dans le contexte très marqué des années 90 du Nigeria, il y a lieu de dire que lutter contre les forces vives et les transformations que connaissait la société nigérienne, relevaient de l’impossible. Le titre (Les Pêcheurs) est en soi profondément révélateur : le monde serait alors chaotique, l’humanité outrée à cause des principes dévalués, les certitudes et croyances bafouées, et une personnalité niée. Au commencement du roman, se dégagent un sentiment de tristesse, et une sensation d’un vide meurtrier. En revanche, au fil de la lecture, le texte revêt un sentiment attendrissant où l’amour fraternel emboite le pas. Dans ce cadre l’auteur confirme: « Je voulais écrire sur l'enfance et l'adolescence, sur des frères qui grandissent ensemble ». Chigozie Obioma[2] met en scène des personnages, des frères notamment Benjamin, Ikenna, Boja et Obembé, il leur offre une enfance telle qu’il aurait voulu vivre, dans un pays que tout oppose comme le dit si bien Véra Kaplan de Laurent Sagalovitch. En effet, pour elle, « Le Nigeria moderne est traversé par ses crises politiques, ses conflits et ses oppositions. Ses espoirs et les changements profonds qui modifient sa physionomie au cours des décennies.»[3]

Valeur morale

Ce récit poignant nous enseigne la pensée nostalgique de Chigozie Obioma qui, dans sa communion, nous a fait part de ses propos émouvants. « De fait, il est évident qu'avec ce livre, je m'inscris à la tradition du bildungsroman, le roman d'apprentissage occidental. Mais on peut aussi tracer une filiation avec la tragédie. Les Pêcheurs est, selon moi, une tragédie igbo [l’ethnie dont il est issu, ndlr] de la même façon qu’il y a des tragédies grecques, ou shakespeariennes. »[4]. Il met en scène une multitude de sujets, présentés sous formes d’anecdotes dans lesquelles les frères seraient le point nodal. Autour d’eux, gravitent des histoires de famille, d’amour déchu, de séparation, de départ et de privation dans une société en quête d’elle-même. En effet, l’écrivain semble renouer avec les vieilles traditions africaines. C’est ainsi qu’il justifie son projet : « Cette forme littéraire de la tragédie ne me semble pas du tout périmée, notamment pour évoquer des sociétés telles que celle d’où je viens, où la spiritualité et les superstitions continuent à jouer un rôle très important, où l'idée de destin, de fatalité demeurent très vivantes. »[5]. L’auteur insiste sur l’absurdité qui caractérise la dualité entre la vie et la mort et trouvera comme seul remède face à l’absurde, l’urgence de dire et de montrer, tout l’amour qu’on a pour ceux qui comptent dans nos vies. Il condamne fermement la superstition et continue dans ses élucubrations causées par la  tragique disparition de ses frères et fait naître le sentiment de vengeance dans l’esprit d’Obembé dont les propos étaient très explicites : « Je vais tuer Abulu….. Je vais le faire pour mes frères parce qu’il les a tués. Je vais le faire pour eux. » (p. 201). Chigozie Obioma pourrait se caractériser, à notre sens, par une écriture loin de toute l’influence de ses ainés. Il invente une forme nouvelle d'écriture romanesque ou le fratricide l’emporte. Comme le dit si bien Virginie Brinker « En installant le fratricide comme fil conducteur de l’intrigue, le texte ne peut plus seulement être corps, métonymique d’une famille organiquement fusionnelle. Il se fait aussi langue et réflexion sur la parole, une parole qui délie, créée du jeu, de l’espace, entre les mots et les choses. Les liens familiaux sont ainsi traduits par les écarts de langue »[6].

Ces réflexions sur la langue et sa capacité de déliaison font aussi du roman une tragédie de la parole, d’autant que le drame vient peut-être, justement, de la compréhension “au pied de la lettre” de la formule prophétique lancée par Abulu à Ikenna. Il est important de garder à l’esprit que si l’auteur emprunte aux enfants ses référents esthétiques et stylistiques, force est de constater qu’il en détourne la finalité en laissant apparaître des bribes de sa propre trajectoire sociale. Cela se concrétise au travers des thèmes qu’il aborde dans ses récits. Dans la littérature nigérienne contemporaine, ces thèmes affichent nettement leur dimension sociale et politique. Dans ce passage : « Quand mes frères Ikenna et Boja moururent, ce fut comme si on m’avait dépossédé du dais qui m’avait toujours abrité; mais quand Obembé s’enfuit, je tombai dans le vide, comme une phalène aux ailes arrachées en plein vol, et je deviens un être qui ne pouvait plus voler mais seulement ramper. Je n’avais jamais vécu sans mes frères. » (p. 273).

De l’indignation intériorisée, ce sont des trajectoires qui créent chez l’auteur l’incapacité de trouver une place dans l’espace social. Le lecteur est dérouté. La construction de l’image fraternelle chez Chigozie Obioma permet aux lecteurs d’avoir l’impression d’être à côté de lui, en train de l’écouter nous raconter son histoire. L’on pourrait, ainsi considérer ce regard comme une invitation à voyager dans le temps. Ce roman rassemble l’art de la narration, le goût et la structure du récit oral, ce qui présente un texte où la poésie se déteint sur le réel, où le magique se faufile dans la psychologie des personnages et dans l’interprétation des événements de la vie publique.

 

 

Notes

[1] Fourchard Laurent, Le Nigeria sous Obassanjo, violences et démocratie, Politique africaine, n°106, 2007.

[2] Crom Nathalie, « Chigozie Obioma, écrivain :“Le besoin m'est venu d'écrire sur le sentiment 

de fraternité” »,in http://www.telerama.fr/livre/chigozie-obioma-ecrivain-le-besoin-m-est-venu-d-ecrire-sur-le-sentiment-de-fraternite,141487.php

[3] Laurent Sagalovitch, Kaplan Véra, Buchet Chastel, Paris, cité in Tragédie d’IGBO, chronique d’Abigail,

Le monde de Tran, Littérature, Lecture, Passion, 2016.

[4] Crom Nathalie, op.cit.

[5] Crom Nathalie, op.cit.

[6] Brinker Virginie, «  Les pêcheurs de Chigozie Obioma » http://africultures.com/les-pecheurs-de-chigozie-obioma-13666/#prettyPhoto/0/

 

Pagination

21

Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 13, n°02 - Septembre 2017.