Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

L’Envers du destin par Najib Redouane

 

Éditions. Vérone, Paris (France), 2016, 388 pages, ISBN-13 : 9791028401832, 21,50 euros.

 

Dans le roman, L’Envers du destin[1] de Najib Redouane, Mimouna-Rachel, l’héroïne du roman, raconte à son destinataire (un « tu », anonyme et voix absente), dans un ordre chronologique, les circonstances de son expatriation du Maroc vers Israël. Juive sépharade, elle est originaire de Fès et fille d’un homme d’affaires fortuné. C’est dans la ferme familiale, à Sefrou, dans une proche localité de sa ville natale, qu’elle passe une enfance et une adolescence des plus heureuses et des plus insouciantes, choyée par son père avec lequel elle vit une relation fusionnelle. Pour elle, Séfrou, est un « havre de paix où cohabitaient musulmans et juifs. C’était un lieu de brassage de cultures, de langues et de traditions. Il reflétait réellement l’esprit qui régnait à l’époque d’un Maroc pluriel, multiethnique et tolérant. On y parlait l’arabe, des dialectes berbères ainsi que l’hébreu » (p. 17). C’est dans ce village qu’elle rencontre Mohand, berbère et musulman, avec lequel elle partage un amour sincère et passionné. C’est déjà pour la jeune sépharade, transgresser l’interdit, commettre un péché mortel vis-à-vis de sa communauté religieuse. C’est « briser un tabou séculaire » (p. 41). Cependant, ce grand bonheur de la narratrice est perturbé progressivement par le contexte historique conflictuel caractérisé par la guerre israélo- arabe de 1967 ; en effet, elle se rend compte de plus en plus que la communauté juive se livre à des tractations discrètes qui préparent son exode vers Israël, vers « la terre promise » (p. 27). Un débat contradictoire s’instaure au sein de sa famille entre partisans et adversaires du départ : son père est un ardent défenseur de sa patrie et celle de ses aïeux, le Maroc : « Ce pays est le nôtre, nous y sommes nés ici […] et nos parents sont enterrés ici […]. Ici, nous sommes chez nous. […]. Je suis chez moi ici ». (p. 26/27), par contre, son oncle Elias prône avec ferveur le départ : « Parle pour toi, parce que moi, mon pays, c’est Israël. » (p. 27). Quant à Mimouna-Rachel, opposée à toute idée d’exil, ne cesse de marteler avec grande conviction tout au long de sa longue et douloureuse narration : « Je suis une vraie fassie et je suis fière de ce titre » (p. 9) ; c’est là aussi, la toute première phrase du roman lourdement suggestive pour le lecteur qui conclut à l’attachement identitaire sans faille du personnage à sa terre natale. Elle dira plus loin : « Je n’ai jamais dit un seul instant, depuis que mes pieds ont frôlé ce pays, que c’est le mien. J’ai toujours exprimé tout haut que j’étais fassie, je le suis et le resterai pour toujours. » (p. 247). Apprenant son idylle amoureuse avec Mohand, sa famille vit l’événement comme un déshonneur. La narratrice subit le rejet et la haine féroce de la part de ses proches : « J’étais rejetée par ma famille, sévèrement punie par mes parents, et détestée par mes frères et ma sœur. » (p. 49). C’est dans ce contexte que son père précipite alors son émigration vers Israël. C’est le début d’une série de malheurs qui la mèneront à l’isolement, la solitude absolue et même à une tentative de suicide.

Au plan de l’écriture, globalement, le roman se structure en deux parties organisées autour d’un avant et un après un événement décisif qui est l’expatriation de la famille en Israël. Le premier mouvement du récit expose le parcours de la narratrice dans l’espace identitaire marocain et ses années de bonheur, le second relate son trajet en terre d’exil où elle se considère comme une apatride. Sur les lieux de l’exil où les nouveaux arrivants sont parqués dans des kibboutz, aussitôt arrivés, Mimouna-Rachel est séquestrée, torturée et violée par un Ashkénaze, juif polonais. Au choc de l’arrachement et à la blessure du départ s’ajoute un acte de vengeance, les deux communautés sépharades et ashkénaze se vouant haine et hostilité. C’est l’écriture du trauma qui s’installe et que commence de ce fait la descente « dans l’enfer de tous les enfers » (p.149) de la narratrice. Elle est rejetée une seconde fois par les membres de sa famille, devenue pour eux un exemple d’opprobre, de honte et de déshonneur au nom d’un ordre social et religieux réduisant la femme à un être inférieur : « Je pleurais toutes larmes de mon corps. Sous la douche, je me tapais la tête et me griffais, criant que j’étais maudite, une maskhouta, je n’avais jamais pensé intégrer le cercle de ces damnées et rejetées du clan, condamnées à la damnation éternelle. Celles que la bible de Jérusalem exhortait leurs géniteurs à châtier sévèrement car, contrairement au sexe masculin qui glorifiait la famille, elles, en tant que femmes, la déshonoraient… » (p. 193). Une rupture totale l’enfonce davantage dans la solitude et l’isolement après son divorce avec Mihai. Elle est complètement déséquilibrée psychologiquement et anéantie moralement. Sa santé mentale se détériore ; elle est atteinte de graves troubles du comportement tels les troubles obsessionnels compulsifs, le dédoublement de la personnalité, le déchirement perpétuel entre un être et un paraitre : « En moi se battaient deux femmes, l’une qui voulait séduire par un sourire angélique et une douceur troublante ; à l’intérieur, l’autre haineuse, cruelle et jalouse. Les deux se livraient un combat constant » (P. 301). N’ayant plus aucune prise sur son vécu, totalement désaxée, elle se réfugie dans une évocation mythique de son pays natal. Comment se construit en contexte l’image du mythe? Quels attributs lui confère la narration?

La terre natale ne s’efface à aucun moment du discours de la narratrice, elle est sanctifiée, mythifiée, reconstruite selon la vision d’un âge d’or révolu à tout jamais. Le texte se construit sur la base d’une nostalgie redondante du pays des origines tout en dénonçant l’exclusion, le déracinement, les hostilités, les violences dont elle est victime en tant que juive sépharade dans l’espace d’accueil. Son récit est celui d’une re-mémoire des lieux, Fès et Sefrou. Le mythe se traduit dans un récit mémoriel des origines et du paradis perdu[2], une dimension de l’écriture qui apparait comme la seule compensation pouvant combler la sensation insupportable d’un manque tragique. Selon M. Eliad, l’une des fonctions du mythe est de « révéler les modèles exemplaires » [3]. Aussi se remémore-t-elle l’opulente demeure parentale, la ville de Fès et ses ruelles, ses senteurs, ses parfums et son art culinaire, le mariage somptueux fassi, les fêtes relieuses conviviales, les séjours heureux à Sefrou, l’amour noble de Mohand, l’affection généreuse de son père, l’amitié tendre des siens, la plage de Cabo Negro … « J’ouvrais ma mémoire pour revivre la douleur de la séparation forcée avec une terre, un pays, des êtres, des souvenirs, des images, des odeurs, des sons, des couleurs qui ne m’ont jamais quittés. Jamais ! » (p. 297). Pour M. Eliad, le mythe se justifie dans cette dimension historique de l’activité mémorielle d’un sujet dont la finalité est discursive : « Le mythe est un système de communication, c’est un message […] puisque le mythe est une parole, tout peut être mythe, qui est justiciable d’un discours […]. Lointaine ou non, la mythologie ne peut avoir qu’un fondement historique»[4] . La particularité du discours dans L’Envers du destin, est la redondance et la survalorisation du temps et de l’espace socio-culturel et géographique qui s’affichent dans le contraste entre un passé heureux et un présent amère ; elle s’opère dans l’énonciation d’une binarité entre un lieu euphorique (espace des temps premiers) et un autre dysphorique (espace d’accueil).

Donc la question identitaire travaille en profondeur le texte de N. Redouane à travers un récit qui relate la tragédie de l’exil forcé. L’histoire douloureuse de l’exil de Mimouna-Rachel n’est que le prétexte pour l’auteur de montrer le Maroc comme une terre de rencontre de toutes les communautés religieuses, de dialogue de toutes les ethnies, un espace de paix pour les hommes quelle que soit la couleur religieuse de leurs croyances et la teneur de leurs convictions. Le récit est également le réceptacle de l’idée de tolérance, du vivre ensemble, de la fraternité humaine. Le discours romanesque met en avant l’humain dans l’acceptation de l’Autre, son semblable. Il ne serait pas faux de dire que le récit est parabolique mettant dans l’enjeu toutes ces valeurs humaines et humanistes.

L’Envers du destin qui s’insère dans la production littéraire de la diaspora installée en Amérique du Nord, dans cette « littérature maghrébine » qui semble émerger, ressurgir, croître dans le champ littéraire canadien. La critique littéraire actuelle au Québec parle de la « Mouvance littéraire migrante » dont la caractéristique est faite de réminiscences et de récits mémoriels : « Les écritures migrantes forment un micro-corpus d’œuvres littéraires produites par des sujets migrants : ces écritures sont celles du corps et de la mémoire ; elles sont pour l’essentiel travaillées par un élément massif, le pays laissé ou perdu, le pays réel ou fantasmé constituant la matières première de la fiction …,les écritures de la perte jamais achevées, de l’errance et du deuil» [5]. Ce roman de N. Redouane interpelle le lecteur sur ce qu’il a d’humain en lui : la communion possible avec l’Autre au-delà de tout atavisme réducteur ou « les identité meurtrières »[6] .

 

Notes

[1]Redouane Najib. L’Envers du destin, Vérone, 2016, 388 pages.

[2]Eliade Mircea. Aspects du mythe, Gallimard, coll. Idées, nrf, 1968, p.70, soulève la thématique des origines et du bonheur : « La notion de l’ « origine » est surtout liée à l’idée de perfection et de béatitude ».

[3] Ibid, p.18.

[4] Barthes Roland. Mythologies, Paris, Seuil, coll. Points, 1970, p. 193/194.

[5] Berrouët-Oriel et Fournier Fournier. « L’émergence des écritures migrantes et métisses au Québec », in Najib Redouane et Yvette Bénayoun-Szmidz (dir), Voix migrantes au Québec. Emergence d’une littérature maghrébine, L’Harmattan, coll. Atour des textes maghrébins, 2017.

[6] Maalouf Amine. Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998.

 

Auteur

Faouzia Bendjelid

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 13, n°02 - Septembre 2017.