Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Petit Pays Par Gaël Faye

 

Éditions. Grasset, Paris (France), 2016, 224 pages, ISBN : 2246857333, 18 euros.

 

Le rappeur franco-rwandais Gaël Faye nous livre son premier récit Petit Pays paru en 2016. Il a été récompensé par le premier prix littéraire.

Ce récit met en scène un enfant dans les années 1990. Il narre les maux engendrés par la Guerre du Burundi et du Rwanda. Le lecteur y retrouve l’air de l’enfance et de l'insouciance ; en revanche, il y vit aussi et traverse avec amertume ce terrible génocide. On découvre un auteur qui écrit au même rythme que ses chansons : des mots qui retentissent en maux, en accordant un amour sans mesure pour son pays. Il s’agit d’un petit garçon qui tente de panser des souffrances en révélant son histoire à travers l'Histoire de son peuple mutilé... Une thématique préoccupante sur l’enfance en Afrique, un leitmotiv récurrent chez les auteurs africains tels l’auteur franco-congolais Alain Mabancou ou encore la talentueuse franco-camerounaise Calixthe Beyala, autour du génocide. Des péripéties qui nous font (re)penser à l’un des romans fondateurs ‘’Murambi le livre des ossements’’ de Boubacar Boris Diop, un texte qui a su mettre en lumière l'extrême génocide du XXe siècle: les dégâts des sentiments haineux ethniques.

Petit Pays, c'est la grande Histoire rapportée par le regard d'un enfant de dix ans. Gaby et Ana, sont frère et sœur, d’un papa français et d'une maman rwandaise, d’origine Tutsi, réfugiée au Burundi pendant les années 1990. Le narrateur/personnage relate une enfance au goût « de mangues sucrées, bercée de musique, dans une nature exubérante, foisonnante d'orchidées sauvages, de bougainvilliers, d'immenses kapokiers, à descendre la rivière Muha sur un radeau en tronc de bananier » [1] : cette belle enfance  quittera vite ses sentiers et passera violemment du monde paradisiaque à celui de l'enfer, un univers où la mort devient le quotidien de la (non)vie.

L’auteur/rappeur  Faye Gaël quitte en 1995 son pays natal pour vivre sur le sol français. Puis, quelques années après, il s'installe à Kigali, le territoire de sa maman. C'est dans la capitale du Rwanda qu'il a achevé la réalisation de son texte romanesque le petit Pays. Dans une interview en 2016, lorsqu’il est questionné sur le Rwanda, il rétorque avec beaucoup d’émotions : « Le Rwanda, c'est le pays de ma mère, j'ai cette nationalité, j'ai eu l'envie de connaître le pays. Quand on a des enfants, on a peut-être encore plus envie de les ancrer dans un pays réel, pas celui que l'on décrit avec les souvenirs de ses propres parents, pas un pays fantasmé, car le Rwanda est à nous (autant que la France). Nous vivions à Paris auparavant et nous sommes partis en juillet 2015, il y a un an. Par fantasmer, j'entends cette image des pays africains qui est biaisée en Europe, parce que tout y concourt : certains médias, les clichés dans les discussions, et même une certaine littérature. Des Africains qui restent trop de temps sans rentrer dans leur pays d'origine peuvent aussi se fabriquer des images » [2].

Le narrateur/personnage dans Petit Pays narre des moments privilégiés, tels que la randonnée avec son père à la découverte des pygmées, afin de rencontrer la splendeur des collines et le paysage éclatant des lacs, sans omettre le temps passé avec ses amis. Il relate, un ordinaire paisible et une belle enfance. Soudainement, cette enfance éclate, tel un verre en même temps que ce Petit Pays d’Afrique monstrueusement brutalisé par l’Histoire. À partir de ce déchirement, Gabriel vit avec anxiété la séparation de ses parents puis arrive la phase de la Guerre civile, suivie du drame rwandais : « Je viens d'une famille de réfugiés où l'on ne se dit pas comment on a souffert, on tait cette histoire, les choses arrivent par bribes, et c'est là où la littérature et les témoignages permettent d'ouvrir les yeux sur des vérités… Quand tante Eusébie, dans le roman, dit adieu à Yvonne, l'épisode est inspiré d'une situation réelle. Je me suis nourri de plein d'histoires, de témoignages, comme ceux que j'entends chaque année lors de ces commémorations. Mais je ne peux pas décrire, donner des précisions, pour moi, cela reste l'indicible, sauf par le témoignage » [3].

Dans Petit Pays, nous retrouvons, une narration simple, mais ô combien émouvante : « Il était comme nous, un simple enfant qui faisait comme il pouvait dans un monde qui ne lui donnait pas le choix ». Cette formule est un extrait du roman, elle commence avec un agréable et traditionnel préambule se rapportant à l'enfance et  l'insouciance du bon temps, puis au fur et à mesure de la narration, l’enfant découvre des conversations d’adultes, le petit garçon comprend ou presque que la folie meurtrière est bien et bel en mouvement de crescendo : « Il y a des choses qu'on ne devrait jamais voir dans une vie », trois mois de folie meurtrière, la soif du sang pour éliminer : « les cafards Tutsi »[4].

 

La folie destructrice des hommes est le leitmotiv de l’histoire de Gaby. Il y relate cette barbarie qui a duré plus d'une décennie, il met l’accent aussi sur diverses histoires, celle du métissage, de la discrimination, et notamment des retombées de la colonisation : « J’ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié… J’ai écrit ce roman pour crier à l’univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester avant d'être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants »[5].

Le roman de Gaël Faye, nous renvoie au génocide rwandais, à ce méprisable silence du gouvernant, le retour n'en est que plus incriminant et bouleversant. Le protagoniste, Gabriel et l’auteur semble(nt) partager les mêmes origines, la même identité, c’est ce qui peut expliquer la présence du pronom personnel « Je ». Dans diverses interviews, l’auteur laisse entrevoir que l’histoire de son Afrique le rattrape : les Guerres au Rwanda, ainsi que les massacres, ont donné un ton bien plus que révélateur au récit. « Je n’ai pas vécu ce que le personnage traverse. Par contre, je l’ai mis à l’intersection de mes propres origines. Je lui ai donné les interrogations qui moi-même m’ont traversé également et moi c’était surtout un exercice qui m’a permis de me replonger avec délectation dans cette époque bénie du temps béni »[6].

Petit Pays est une somme de charge temporelle en termes d’injustice et de Révolution. Un fardeau qui finit par ne laisser aucune place à l’insouciance de l’enfant. La fabrique de l’Histoire s’est imposée, et a mis en confrontation le bouleversement politique au Rwanda : « La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de vous trouver un ennemi ». Vers la fin du récit, s’entremêle la voix du petit garçon à celle de l’homme en devenir. La voix de ce petit garçon/auteur s’exprime vingt ans plus tard en disant « Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore ». Gaël Faye a su s’imposer, avec ce premier roman, en grande partie autobiographique

 

Notes

[1] Faye Gaël Petit Pays, Grasset, p.32.

[2] Propos recueillis par Valérie Marin pour le Point.

[3] Idem interview.

[4] Op.cit, p 184.

[5] Propos recueillis par le journaliste Michel Abescat.

[6] Interview sur France 5, 2016.

Auteur

Kahina Bouanane

Pagination

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 13, n°02 - Septembre 2017.