Revue Africaine des Livres

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

La terre qui les sépare par Hisham Matar

Traduit de l'anglais par Agnès Desarthe

Éditions. Gallimard, Collection du monde entier, Paris (France), 2017, 336 pages, ISBN : 978-2070197118, 22,50 euros

 

Après deux romans largement plébiscités et traduits en plusieurs langues dont le premier, Au pays des hommes, était finaliste du « Man Booker Prize », un prix littéraire fort prisé; le deuxième, Une disparition raconte comment un garçon libyen vivait l'absence d'un père absent dans les geôles du régime libyen. Ce dernier thème revient encore une fois dans La terre qui les sépare, mais cette fois-ci sans fiction et avec un fond autobiographique.

Hisham Matar est né en 1970 à New York. Il a passé sa petite enfance en Amérique où son père, Jaballa Matar, un diplomate libyen travaillait pour la délégation libyenne aux Nations Unies. En 1969, le roi libyen était renversé par un jeune capitaine nommé Kadhafi, le père d’Hisham s’était rapidement mis au service du nouveau régime, l’espérant porteur de démocratie et de modernité.

Hisham avait trois ans quand sa famille est retournée à Tripoli. Jaballa travailla quelques années pour le gouvernement, avant de démissionner en raison d’un désaccord politique. Le père a, par conséquent, été accusé d'être un réactionnaire, accusation qu'on collait à tous les opposants. Cette situation dangereuse le conduit, en 1979, à s’exiler avec sa famille au Caire où ils ont passé onze années. Jaballa Matar comme membre du comité exécutif du Front National pour le Salut de la Libye, a été l’auteur de nombreux articles appelant à l’instauration de démocratie et de la justice en Libye. Cet homme charismatique devient la bête noire du régime libyen : « On disait que tout chez lui, jusqu'à sa démarche, irritait les autorités », écrit son fils. En 1990, Hisham Matar a 19 ans et vit à Londres lorsque son père disparaît. Avec la complicité du régime de Hosni Moubarak, Il est enlevé et emprisonné en Libye. La famille ne reçoit aucune nouvelle de lui, à part deux ou trois lettres passées clandestinement.

Un simple article dans le prestigieux New Yorker en date du 28 avril 2013, dont le but était de dénoncer ceux qui avaient emprisonné son père, fut promu au statut d’une œuvre éligible et élu à un prix littéraire. Cet article, dit Hisham, « était le premier coup de pioche pour le forage de ce puits » (p. 239).

La terre qui nous sépare dépeint la vie des Libyens sous Kadhafi et celle d'après la Révolution. L'auteur s'implique pleinement dans ce récit autobiographique, il brasse ce qu'il a vu, ce qu'il a vécu, c’est-à-dire le chaos tragique des Libyens. Il le fait à travers l'histoire d'une famille, la sienne, et dont le chef a disparu. Il s’agit d’une enquête qu’il a menée pendant des années pour faire la lumière sur la disparition de son père longuement incarcéré dans les geôles de Kadhafi et qui a eu pour résultat cet émouvant et bouleversant récit.

Où est passé Jaballa ? A-t-il été victime du massacre ? Est-il sorti de prison sans qu'on l'eût su, et erre-t-il, amnésique ou malade ?

La mission que s'est donné son fils, découvrir ce qui est advenu de son père, est l'objet d’un récit chargé d’évènements tantôt violents tantôt émouvants. L'auteur nous mènera à travers son périple dans un certain nombre de pays sollicitant des personnalités, il nous fera visiter les ambassades, les responsables d'ONG humanitaires, il fera appel à Mandela. Les journaux les plus prestigieux hébergeront ses doléances et feront de cette quête une affaire internationale. Cette quête livre aussi avec subtilité la Libye Kadhafienne puis celle pour laquelle il y a eu le printemps arabe et ses conséquences désastreuses. Il nous dévoilera la déception de ceux qui avaient nourri de grands espoirs pour ce pays meurtri et pris en otage pendant quarante-deux ans. Le récit de Hisham Matar est personnel, intime et très profond, il est poignant et émouvant mais également sujet à critiques.

Dans son œuvre, H. Matar ne rapporte pas les évènements d'une manière linéaire, il nous offre plutôt un récit concentrique dont l'axe est la disparition de son père Jaballa. Il analyse les actes, porte des jugements sur les acteurs, suscite des émotions et arrive à atteindre ce tour de force de faire d'une série de chroniques une œuvre littéraire. L’absence de linéarité pour des évènements historiques déroute quelque peu le lecteur mais n’est point rédhibitoire car les talents d’historien de l’auteur sont doublés d’une compétence narrative avérée. Il est vrai que le récit « historique » ignore généralement le « pourquoi » et le « parce que », l’auteur étant supposé dans une situation de juge, mais Hisham Matar est dans ce récit aussi partie. Cette double situation (juge et partie) l’oblige à une sorte de partialité dans les jugements de valeur qu’il porte sur les autres.

Le récit débute par la fin, par le retour au pays après la chute de Kadhafi. Quoi de plus naturel quand on veut faire le récit d'un retour, d'un départ que de choisir comme cadre de l'incipit un port ou un aéroport ? Hisham Matar a choisi le second. Il vient de Londres où il vit et rentre chez lui, en Libye avec une escale en Égypte où il a aussi vécu ses années de lycée. « Tôt le matin, mars 2012. Ma mère, ma femme et moi étions assis sur une rangée de sièges vissés au sol carrelé d’une salle d’attente de l’aéroport international du Caire. Une voix annonça que le vol 835 à destination de Benghazi partirait à l’heure » (p. 6). C’était les premières phrases du livre. Ni Le Caire ni Benghazi ne sont des aéroports sûrs, nous annonce Matar pour nous préparer à un récit mouvementé.

L’auteur va nous faire ce récit aux moments où les évènements surgissent dans son esprit, quand, oisif, il attend dans les salles d'embarquement un vol ou l'arrivée d'un proche. Ces attentes sont propices aux rêveries et à l'introspection. Il profite de ces instants pour se constituer une bulle et nous faire revivre des pans entiers de sa vie et de celle des membres de sa famille surtout son père dont il fait le personnage central du récit, même s'il est physiquement absent, mais omniprésent dans toutes les étapes de ce récit.

Le départ de Libye de Jaballa Matar était, comme déjà cité, pour des raisons professionnelles. Moins d’une année après le coup d’État de Mouammar Kadhafi aux Nations Unies « Mes parents avaient déménagé à Manhattan au printemps 1970, à la suite de la nomination de mon père. » (p. 8), Hisham y était né. Trois ans plus tard, le retour à Tripoli. L’auteur nous fait part de ce déracinement quand il nous parle de New York comme sa ville natale et que Tripoli lui était presque inconnue. Il résume son éloignement de trente-six ans de la Libye par ses pérégrinations à travers le monde : Nairobi en 1979, Le Caire en 1980, Rome pour les vacances, Londres pour les études, Paris après avec de longs séjours

En 1990, alors que Hisham était à Londres, son père Jaballa mû par un fidéisme politique, suscite le respect et l'admiration par son comportement altruiste et son engagement peu communs pour un aristocrate dont la fortune aurait dû lui valoir les ressentiments de ses compatriotes. Mais cela éveille aussi la suspicion chez les responsables du régime. Il a toutefois continué à militer pour la cause libyenne ce qui lui a valu d’être kidnappé au Caire par les services égyptiens.

Depuis cette date, peu d'informations ont été recueillies sur la localisation de Jaballa Matar. Hisham le rapporte comme s’il tenait un journal : « Il fut enfermé dans la prison d’Abou Salim, à Tripoli, plus connue sous le nom de « terminus » l’endroit où le régime envoyait tous ceux dont il souhaitait oublier l’existence» (p. 43). C'est Jaballa lui-même qui, dans une lettre qu'il fait parvenir à sa femme, confirme son arrestation et sa détention : il avait été enlevé par la police secrète égyptienne, remis au régime libyen et emprisonné dans la prison notoire d'Abou Salim au cœur de Tripoli. Empruntant le contenu d’une lettre que son père a fait parvenir à la famille, Hisham décrit les conditions inhumaines dans lesquels vivent son père et les opposants emprisonnés. L’isolement et l’absence de communication sont les plus décriés. Le père disait : « La cruauté de ce lieu excède de beaucoup tout ce que nous avons lu concernant la forteresse de la Bastille. La cruauté est partout, mais je demeure plus fort que leurs tactiques d’oppression… » (p. 14). Par cette dernière phrase Jaballa voulait insuffler à sa famille un peu de son courage et de son stoïcisme. Nous relevons aussi cette comparaison avec la célèbre prison française dont la prise est toujours le symbole des libertés, voulant certainement prophétisé que la Libye connaîtrait le même sort.

Une comparaison avec La Bastille pourrait se situer jusque dans l’assaut que donnèrent les révolutionnaires et l’auteur le confirme : « À la fin du mois d’août 2011, Tripoli tomba et les révolutionnaires prirent le contrôle d’Abou Salim. Ils brisèrent les portes des cellules, et les hommes entassés à l’intérieur de ces boîtes de béton sortirent peu à peu, errant sous la lumière du soleil… Ils atteignirent une cellule au fond d’un sous-sol, la dernière du bâtiment » (p. 14). C’est exactement ce qui se lit dans les manuels d’Histoire dans les écoles françaises.

L’ironie dont use le père dans ses lettres a pour objet d’atténuer les souffrances subies par les prisonniers et leurs familles : « À présent, voici une description de mon noble palais… La cellule est une boîte de béton. Les murs sont faits de pans préfabriqués. Il y a une porte en acier qui ne laisse pas passer l’air. La fenêtre se situe à trois mètres et demi du sol. Pour ce qui est de l’ameublement, c’est de l’authentique Louis XVI : un vieux matelas, usé par de nombreux prisonniers, déchiré en plusieurs endroits. Le monde est vide ici. » (p. 14).

Avec l’assistance d’Amnesty International et d’autres ONG, Hisham déduisit que son père a été transféré dans une autre cellule et a été mis au secret, ce qui n’augurait rien de bon. Le doute du pire s’installa insidieusement chez le fils que le père a peut-être été exécuté. C’est la quête de la vérité et ce doute que l’auteur cherche à lever qui donnent la raison d’être de ce récit.

L’auteur et le lecteur s’acheminent inexorablement vers une issue que rien ne révèle qu’elle soit heureuse : « Les cellules s’ouvraient, les hommes qui s’y trouvaient étaient relâchés, reconnus. Mon père n’était dans aucune. Pour la première fois, la vérité devint indubitable. Il était clair qu’on l’avait abattu, ou pendu, ou affamé, ou torturé à mort. » (p. 16) mais peut être aussi qu’il est vivant, rendu amnésique par des années de mauvais traitement. Ce récit nous embarque donc dans la quête de ce fils qui veut savoir, coûte que coûte, ce qui est arrivé à son père.

En 2010, Hisham Matar dit avoir reçu des nouvelles que son père avait été vu vivant en 2002, indiquant que Jaballa aurait survécu à un massacre des prisonniers politiques en 1996 par les autorités libyennes. Infime espoir. Conforté par l’absence des listes des victimes des massacres. Quand, en 2011, le peuple déposa le colonel Kadhafi après plus de quarante ans de règne, le père du narrateur, Jaballa Matar ne fut pas libéré d’Abou Salim, la tristement célèbre prison des opposants libyens au régime de Kadhafi. Furent libérés alors tous ceux qui avaient la chance d'échapper au massacre de 1996 qui avait fait 1270 victimes.

En plus des moyens personnels, amis et famille de Hisham ne ménagèrent aucun effort pour mobiliser toutes les forces qu’ils pensaient capables de lui prêter assistance dans sa quête de la vérité. Son statut d’écrivain célèbre lui a attiré la sympathie des écrivains, des journalistes et des hommes politiques à un haut niveau.

Le fils a appris par un co-détenu de son père qu’il avait été « vu » en 2002, ce regain d’espoir le poussa à rameuter ceux qu’il avait déjà sollicité: « L’ONG Human Rights Watch publia cet élément nouveau dans son rapport […] ». Grâce à l’aide de plusieurs organisations des droits de l’homme, de journalistes et d’écrivains, une campagne est lancée centrée sur le cas Jaballa Matar, mais également sur les droits de l’homme en Libye. « Une lettre ouverte au ministre des Affaires étrangères, David Miliband, fut élaborée par la section britannique de l’Association mondiale des écrivains, le PEN Club » (p. 162). « La lettre fut publiée dans le numéro du Times daté du 15 janvier 2010 » (p. 163). Les amis de Hisham resserrèrent leurs rangs, l’un d’eux mit en place un site Web, un autre s’occupa de gérer les réseaux sociaux. Le fils n’hésita point à remuer ciel et terre pour savoir ce qui est arrivé à son père, des articles furent publiés, des documentaires furent diffusés, de nombreux entretiens furent donnés aux différentes chaines télévisées. Ce branlebas de combat  avait fait beaucoup de bruit, tant en Libye qu’à l’étranger particulièrement en Grande Bretagne, terre d’asile de Hisham Matar. «  Je devins une épine dans le flanc du gouvernement libyen aussi bien que dans celui du gouvernement britannique» (p. 168).

Il lui parut toutefois qu’il ne faisait pas assez pour retrouver le sort de son père. Il avait vu en rêve ce qui le culpabilisait « Tu ne t’occupes pas assez de moi », lui dit-il en rêve. Et Hisham s’en voulait et voulait se convaincre lui-même « Ne faisais-je pas tout ce qui était en mon pouvoir ? Un fils n’a-t-il pas le droit de savoir ce qui est arrivé à son père ? Mais il s’avère que lorsque l’on cherche son père, on cherche aussi d’autres choses » (p. 165).

Dans son récit, l’auteur réserve au fils de Maammar Kadhafi, Seif El Islam tout un chapitre qu’il intitule « Le fils du dictateur ». C’est sous l’insistance de nombreux amis, que l’auteur nous dit avoir eu recours à la deuxième personnalité libyenne, le fils Kadhafi lui-même. Certaines personnalités avaient affirmé à l’auteur que le fils cherchait à redorer le blason du régime et que ce sursaut de conscience était fort intéressé. Ils lui avaient fait miroiter l’espoir que cet homme serait l’aboutissement de ses recherches.

L’auteur montra beaucoup de courage en s’infligeant la rencontre physique avec l'héritier présomptif du dirigeant libyen, « Le diable en personne ». Les nombreuses conversations téléphoniques ne donnèrent pas beaucoup d’espoir à Hisham, non qu’il ait à déplorer la collaboration de Seif mais il sentait de jour en jour que Seif savait et ne disait pas et ce qu’il savait n’était pas exactement la fin heureuse à laquelle Hisham ne croyait plus. Il lui est arrivé même de s’asseoir à la même table que Seif qui lui dit : « Et s’il [le père] est mort qu’est-ce que vous voulez obtenir ? » (p. 177). N’était-ce pas là l’aveu non exprimé du fils Kadhafi ? Au fil des conversations, Hisham s’acheminait vers la certitude de la mort de son père.

Hisham Matar avait la conviction intime qu’il ne retrouverait jamais son père vivant, il ne saura pas comment son père est mort, la douleur demeure ainsi vive, mais il eut la satisfaction d’avoir « servi à quelque chose » pour révéler au monde le calvaire vécu par ses compatriotes, le sort de tous ceux qui oseraient s’opposer à un régime de répression. Il décrit aussi cette période de révolte qui libéra le pays du joug d’un dictateur qu’il n’a cessé de dénoncer tout au long de ce récit et dans les romans qui l’ont précédé. C’est aussi l’histoire d’un pays qui nous est racontée ; depuis l’occupation italienne, la révolte de ‘Omar Mokhtar’ à laquelle prit part son grand père Ahmed Matar jusqu’à l’indépendance totale. C’est une lignée de révolutionnaire que nous a présentée l’auteur.

La terre qui les sépare est un document riche et dense qui aurait pu servir de manuel. L’histoire de Hisham Matar est une leçon de courage et de dignité, c’est l’histoire d’une famille meurtrie et endeuillée mais dont l'enracinement à la terre des origines se traduit par désir ardent de la voir un jour évoluer et s’épanouir.

Auteur

Fatima Brahmi

Pagination

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Africa Review of Books / Revue Africaine des Livres

Volume 13, n°02 - Septembre 2017.